‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 18 sur 60 · PHILON · texte numérisé non relu

PHILON

qui pouvait gêner les esprits forts, et mirent sous ce vêtement à peu près tout ce qu'ils voulurent. Pour être juste, il faut ajouter que ces mêmes Grecs leur avaient donné l'exemple, et cette méthode allégorique est de celle dont on ne sait en vérité si elle vient d'Orient ou d'Occident. Quand les fables de la mythologie commencèrent à scandaliser le bon sens et le sens moral devenus plus regardants, on se mit à les interpréter. On y vit l'expression de phénomènes physiques, de révolutions cosmiques; et on put décemment rester païen. La Bible subit donc la même opération. Et, habitués plus ou moins à penser et à parler par images, ceux qui alors lisaient la Bible eurent moins de scrupule que n'en auraient ceux qui la lisent aujourd'hui à accepter cette perpétuelle violence qui lui était faite. Nous ne devons donc pas juger, avec nos esprits plus formés à la précision et plus respectueux des textes, des habitudes de pensée qui sont d'un autre temps et d'un autre pays. Quoi qu'il en soit, l'imagination subtile des Alexandrins se donna libre carrière, et si, à Jérusalem, la lettre obscurcissait l'esprit, à Alexandrie l'esprit fit s'évanouir la lettre.

Il faut citer quelques exemples de cette exégèse de Philon, puisqu'aussi bien l'exégèse de saint Ambroise en procède. Philon a écrit trois livres intitulés Allégories des Lois. Son procédé y apparaît si méthodiquement outré qu'on croirait à une gageure. Lorsqu'il est dit que Dieu planta le paradis, ne vous figurez pas que Dieu fit un métier de jardinier. Ce serait impiété et grossièreté d'esprit. Entendez qu'il a semé les vertus dans le co'ur de l'homme. Le paradis fut appelé Eden parce que Éden veut dire plaisir, et que le plaisir doit être là oi!i est la vertu. Et ce paradis fut tourné vers l'Orient, parce que la vertu dissipe, comme un soleil levant, les brouillards de l'àme (1). Quatre neuves l'arrosaient. Ils représentent les quatre vertus (2),

(1) PlIU.ON, t. I, p. ijl et SCiI.

(2) Id., p. 50, 57.

L'homme, rhote de ce paradis, c'est renlendement chargé de cultiver les vertus (1). Dieu enfin lui donne une compagne, — la sensibilité (2). Et cela continue ainsi. Mais Philon met des allégories ailleurs que dans ses livres des Allégories. Il en met partout. Sara jette Abraham dans les bras d'Agar. C'est qu'on ne peut arriver à la sagesse qu'après s'être donné à la science qui est sa suivante (3). Comment ne pas voir enfin dans le duel fratricide de Jacob et d'Esaii la lutte intestine de nos bons et de nos mauvais instincts (4)? L'histoire de la tour de Babel a un sens encore plus profond. Les méchants s'associent pour le mal, mais trouvent dans leurs vices même le principe qui dissout leur association. Ils ne s'entendent plus (5).

Il arrive même que Philon cherche un sens caché aux passages dont le sens littéral est le plus clair et le plus élevé. Voici l'allégorie introduite jusque dans la morale. Si ton prochain, est-il dit, t'a donné en gage sa couverture, tu la lui rendras avant le coucher du soleil ; car c'est son seul abri, le seul voile de sa nudité ; comment s'envelopperait-il pour dormir ? Il criera vers moi, et je l'écouterai ; car je suis la pitié. « Il semble, dit justement M. Havet, que jamais texte n'a eu moins besoin de commentaire dans sa simplicité si touchante (6). » Mais Philon ne peut admettre que Dieu s'occupe de ce que deviendra une couverture. Puis qui prêterait sur une couverture? Et si on avait prêté enfin, on ferait bien de garder son gage. Philon ne comprend pas. C'est qu'il ne veut pas comprendre, afin de se mettre dans la nécessité de chercher un autre sens. La couverture c'est la raison sur laquelle les passions ont pris de l'empire.

(1) Philon, t. I, p. 61.

(2) Id., p. 66, 67.

(4) Id., p. 320.

(6) Havet, le Christianisme et ses origines, t. lll, p. 426.

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mais ({iril nous faut absolument délivrer avant que la nuit so soit faite dans notre àme (1). (iOmme cela est plus beau et d'une plus haute spiritualité !

N'allons pas croire cependant que cette interprétation des règles morales pratiques ira jusqu'à les supprimer. Du moins Philon s'interdit-il cette conséquence, qui pourrait aller loin, de ses principes. Il blâme ceux qui, dans leur recherche d'un sens fuyant et intérieur, s'affranchissent de toute observance extérieure et ponctuelle. Les fêtes ne sont que des figures des joies de l'àmc. Ce n'est pas une raison pour manquer aux cérémonies du culte. La vraie circoncision est le retranchement des voluptés, qui ne dispense pas de l'autre circoncision. Mais toute loi est double. Elle est corps et âme. De même qu'il faut respecter le corps qui est l'enveloppe de l'âme, on honore l'esprit de la loi en en observant la lettre (2). M. Renan a même fait observer que cette stricte discipline est le rachat des hardiesses de la pensée : « La pauvre humanité n'a pas assez d'intelligence pour supporter deux libertés à la fois (3). » L'exégèse est suspecte, quand elle aboutit à des immunités et fournit des excuses. Celle de Philon est donc au-dessus de ces soupçons. On n'en pourrait dire autant de toutes celles qui lui succédèrent. — Mais cela nous démontre en même temps qu'en attribuant, comme nous l'avons fait, aux besoins de la propagande la mt'lliode de Philon, nous ne l'avons pas suffisamment expliquée. Car les concessions sur la forme et sur les pratiques auraient été alors les premières de toutes. Si les allégories ont aidé à attirer certaines intelligences que choquait la matérialité du texte, comme plus tard Augustin, elles n'avaient pas été imaginées que pour cela. Elles sont l'œuvre sincère d'esprits ainsi faits qu'ils ne peuvent voir simplement les choses, qu'il leur faut en tout du

(1) Philon, t. I, p. 634, 63:j.

(3) Renan, l'Église chrétienne, p. 84.

mystère, et (|ii"un langage que l'on comprend leur semble indigne deDieu. Aussi Philon subtilise-t-ille sens des motsjusqu'àneleur laisser exprimer que des vérités d'ordre moral et intellectuel.

A ceux qui, dans les mots, lisent tant de choses cachées que ne disent pas les nombres? C'est en effet en vertu du même tour desprit que Philon célèbre les mérites du nombre 6. Dieu fit le monde en six jours. Cela n'est dit que pour faire valoir le nombre 6, le premier qui soit à la fois divisible par 2 et divisible par 3 (1). Dieu s'est reposé le septième jour. Or le nombre 7 est non moins merveilleux. Il y a sept planètes, sept jours de la semaine, sept membres du corps humain, (en appelant membres ce qu'il plaît d'appeler ainsi), sept trous dans la figure humaine (deux yeux, deux oreilles, deux narines et la bouche). Les enfants vivent à sept mois. Le septième jour est décisif dans l'évolution d'une maladie (2). Et il est des exemples que nous ne citons pas. Qui n'a pas lu ces pages ne comprend pas Philon. Qui les a lues ne comprend pas davantage» mais sait au moins qu'il ne comprend pas.

Toute la philosophie de Philon est imprégnée de ce mysticisme. Mais nous ne voulons parler ni de sa théorie du Verbe, ni de lébauche de Trinité que l'on trouve chez lui. Nous nous bornons à sa morale. Ellefaitcorpsavecsa méthode. Fondée tout entière sur une opposition radicale de la chair et de l'esprit, elle a de toute morale mystique la séduction et les périls. La vertu est chose tout intérieure. Philon n'est pas un pharisien. S'il se soumet, comme nous l'avons vu, au formalisme, il ne croit pas que le formalisme suffise. Dieu n'est pas apaisé par de riches hécatombes, mais par un cœur pur. Et quelquefois l'expression de ces hautes vérités dans la bouche de Philon est toute stoïcienne (3). Mais voici qui est moins stoïcien. Dualiste consé-

(1) Philon, t. 1, p. 44.

(2) Jrf., p. 4;;, 46.

(3) Id., p. 324. Voir la fin de ce chapitre.

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