DE PHILON A ORIGÈNE : LA GNOSE
Le mépris de la chair conduisit d'autres gnostiques à des conséquences toutes contraires, mais plus honorables, tcllcmcnl les instincts des hommes commandent à leurs déductions. Marcion est le plus original de ces maîtres de l'ascétisme. Sa morale chagrine, et fondée sur la perpétuelle opposition de deux principes, fait prévoir le manichéisme. Sa haine de la chair va jusqu'à la haine de la vie. Il condamne l'union des sexes non seulement pour elle-même, mais pour ses conséquences et parce que, en assurant la propagation de l'espèce, elle fait le jeu de Satan. Et il rêve, comme nos modernes pessimistes, d'une fin volontaire de l'humanité. La chasteté est pour lui une méthode. Le règne de Dieu, pour un de ses disciples les plus fanatiques, consistera dans la suppression des sexes, causede tout le mal(l). Les gens mariés ne pouvaient faire partie de l'église de Marcion. Pour eux point de baptême (2). Les autres abstinences s'ensuivaient. Les marcionites ne se nourrissaient pas de ce qui avait vécu, è;j.'W'/wv x-iyoT.y'.. Ils s'interdisaient le vin jusque dans la célébration des mystères (3). D'où le nom d'aquariens. L'usage du vin et de la viande classait un homme parmi les impurs. Ils avaient un fanatisme de la frugalité et un mépris de la création que nous taxerions aujourd'hui d'orgueilleux et d'impie. De mauvais plaisants fort judicieux leur conseillaient, pour être tout à fait logiques, de se laisser mourir de faim (4). Ces exagérations ne décourageaient pas les disciples. Justin nous apprend que Marcion en eut partout (o). Cela ne tenait pas seulement à Ihomme, mais à la doctrine. Quoique l'Asie Mineure restât le centre de l'ascétisme, il rayonnait sur presque tous les points
(1) CLÉMi:?iT, Stromates. I, 2i ; III, 23.
12) Voir Id., IV, i; Tkhtullie.n, Arlr. Marc, I, 14; Eusébe, Hist. Eccl., VII, 12.
(3) S.vi.NT .Itnù.Mi;, In Gai. G.
(4) Voir Ren.vn, Marc-Auréle, p. 161.
(b) Justin, Apol., I, 26.
du monde chdtien (1). Et il y eut des ascètes qui n'étaient pas des marcionites.
Il faut d onner deux raisons du succès de cette rude morale. La première vaut pour le temps oii elle apparaît. La vie chrétienne était une vie de lutte et de préparation au martyre. La morale devait être un entraînement à la résistance et à la souffrance. TertuUien, parlant de ces pratiques austères, ajoute : « Par elles on s'endurcit à la prison, à la faim, à la soif, aux privations et aux supplices; grâce à elles le martyr n'a pas à craindre de surprises; toute douleur lui a été rendue familière; il a d'avance tué sa chair, le bourreau ne peut rien contre elle (2). » Un siècle et demi plus tard, au temps d'Ambroise, les âmes chrétiennes seront dans des conditions morales toutes différentes. Les minorités trouvent dans la lutte même une attitude et un principe de vertu, surtout si elles sont persécutées. Il faut à la vertu des majorités d'autres principes. Mais l'ascétisme a aussi des raisons éternelles au fond de la nature humaine. Il présente une conception relativement simple du mérite moral et si, par la voie du détachement, il mène le plus souvent à la bonté, pour commencer, il demande surtout de l'endurance. Il attire par son âpreté les âmes éprises d'effort, et qui aiment la lutte, fût-ce contre lilles-mêmes. Et cet attrait qu'il exerce est la preuve sans cesse rééditée de cette remarque de Kant que ce n'est pas en rendant la vertu facile qu'on la rend populaire. L'antiquité avait eu ses ascètes ; mais il faut croire que la morale chrétienne portait, plus que toute autre, par les horizons même qu'elle ouvrait, au mépris des biens d'ici-bas. Car les excès contre soi-même sont de ceux qu'elle eut de tout temps à combattre (3). Elle les combattit doucement et ne cessa d'avoir
{l)Philosoph.,Ym,20.
(2) Tertullien, De jej., 12,
(3) Saint Paul {Ro)iï. Coloss.) rencontre déjà les exagérations de l'ascétisme et les combat.
DE PIIILON A OniGÉNE : LA GNOSE. 69
un faible pour ces volontaires de la privation et du renoncement auquel elle ouvrit ses couvents. Elle appela hérétiques ceux qui voulaient imposer aux autres leurs modifications, mais de ceux qui se contentèrent de les pratiquer pour eux-mêmes, et sans vain orgueil, elle fit des saints. L'ascétisme ne peut être cependant qu'une morale d'exception et comme la morale d'une secte. A une religion il faut autre chose. Nous verrons comment, sans rien retrancher de l'idéal rêvé par quelques-uns, la morale chrétienne sut s'accommoder aux conditions que lui créait la victoire même du christianisme, et devenir une morale pour tous.
La gnose, qui avait failli noyer l'Evangile dans la métaphysique (1), avait été aussi pour la morale chrétiene une crise. Et en la ballottant de l'excès du relâchement à l'excès de l'austérité, de l'antimorale à l'ultramorale, selon les fortes expressions de M. Renouvier (2), elle eût pu lui faire perdre toute mesure et toute fixité. La suite de cette étude montrera la morale chrétienne secouant peu à peu les influences qui l'avaient compromise, en même temps qu'elle nous dira quelles autres influences elle préféra subir. — Mais il faut auparavant nous prémunir contre toute injustice et dire en deux mots ce qui, dans la gnose même, devait aider à sa défaite et préparer l'avenir. Elle popularisa l'idée d'une religion universelle. Elle acheva de donner à cette religion son caractère spiritualiste, et ce n'était pas chose aisée que de désapprendre à des Juifs convertis les pratiques étroites et les espérances grossières. Un excès servit à en combattre . un autre, et les intempérances mystiques de la gnose ont ainsi leur place utile dans l'histoire des idées. — La gnose enfin rallia les esprits philosophiques à la religion, et en même temps elle familiarisa les esprits religieux avec la philosophie . Par là elle fraya la voie à ceux qui se serviront contre elle de
(1) Expression de M. tienan, l'Église chrétienne, p. 'M'>-2.
(2) Uchronie, p. i^:f.
la pliilosopilie antique, aux Clément et aux Origène, et, après eux, à ceux qui achèveront l'alliance de la culture classique et du christianisme.
De Philon à Origène {suite) : Clément d'Alexandrie,
Clément d'Alexandrie et Origène sont les adversaires de la gnose. Maison est toujours de son temps. Déplus, pour combattre une doctrine, il faut parler la même langue qu'elle, se poser les mômes problèmes dont elle offre une solution, avoir avec elle un fond d'idées communes qui rende la discussion possible. Nous ne réfutons pas ce qui est vraiment loin de nous. Dans tout adversaire il y a donc une moitié de disciple. C'est ainsi que pour nous Clément et Origène sont des gnostiques. On retrouve en eux ce qui, dans la gnose, méritait de durer et même quelque chose de plus. Clément appelle gnostique son parfait chrétien. Origène fut le contempteur de la matière que l'on sait. Il a pour les questions obscures une prédilection qu'il partage avec les penseurs contre lesquels il enseigne ; comme eux il est un constructeur de systèmes sans point d'appui dans l'observation et la réalité. C'est par lui que les façons de penser de l'Orient s'imposèrent encore aux Pères du iv° siècle, et en particulier à saint Ambroise. Clément n'est pas à proprement parler, comme Origène, un maître d'Ambroise. Ambroise le connut sans doute, mais s'inspirade luimoins directement. Il est, dans tous les cas, le maître de son maître Origène et, ce qui nous interdit de le passer sous silence, il estl'auteur du traité demorale le plus complet et le plus important dans le christianisme avant les Offices d'Ambroise, de sorte que le simple rapprochement de ces deux écrits fera ressortir ce que l'esprit latin et l'influence cicéronienne.
DE l'HlLON A ORIGÈ.N'E : CLÉMENT D'ALEXANDRIE. 71
agissant d'ailleurs dans le sens même de sa tradition, ont apporté à l'éthique chrétienne.
Ce n'est môme pas d'un traité de morale de Clément qu'il faut parler, mais de trois au moins, h' Exhortation, le Pt-dagogue et les Stromates forment une trilogie. C'est la Somme de Clément. Il s'agit d'abord d'arracher les âmes au paganisme. C'est ce que fait VExho?'tatio?i. Le Pédagogue les dresse à la vertu. Les Stromates les initient à la perfection chrétienne, à la gnose. Cette subordination de la vertu à quelque chose de supérieur a déjà de quoi nous inquiéter. Clément, pour d'autres raisons, est suspect à l'orthodoxie. Sa conception de Dieu le Père est si élevée qu'elle en est abstraite (l).Mais nous ne voulons étudier dans ses œuvres que ce qui prépare les Offices d'Ambroise, ou s'y oppose. Bornons-nous donc aux idées morales de celui qu'un historien appelle le premier moraliste du christianisme (2).
'L'Exhortation aux Grecs développe cette thèse qui sera reprise dans les Stromates, et qui est pour nous du plus haut intérêt, c'est que tout n'est pas à rejeter dans la philosophie de ces Grecs auxquels on veut démontrer toutefois que leur philosophie ne suffit pas. Il faut seulement faire un choix. Il faut distinguer des athées, comme les Ioniens, de ceux qui ont admis un principe supérieur, mais plus ou moins immanent, comme Anaxagore et la plupart des stoïciens, ceux qui ont eul'idée d'un Dieu unique, Pythagore, Cléanthe et, au-dessus de tous, Platon (3). Celui-là est le « Moïse des Athéniens, » et Clément découvre chez lui les principaux dogmes moraux du christianisme. L'allégorie aidant, il prend tout en bonne part de Platon, même la communauté de femmes (4). Nous retrouverons ce platonisme intempérant dans les Stromates oii Clément,
(1) Voir ABBÉ DuciiESNE, loc. cit., p. 348.
(2) ZiEGLER, loc. cit., p. 143.
(3) Clément, Exhortation, o.
(4) Clément, Stromates, 1 et V.
vrai disciple de Socrate, met la science si haut que la vertu s'en trouve dépréciée par comparaison. — Si Platon a pu, sans le secours de la révélation, posséder tant de vérité, c'est que la raison humaine, au dire de Clément, est loin d'être impuissante. Mais elle est un don de Dieu (1). Tout homme a participé au soulïle de l'Esprit Saint (2). Le Verbeluitpour toutlemonde (3) ; et une sorte d'influx divin (4) communique particulièrement à ceux quifontde la philosophie lanotion du Dieu qu'ils cherchent. Il y a ainsi un premier christianisme naturel (5) qui prépare les âmes à recevoir le véritable enseignement chrétien. Et c'était la propre histoire de son esprit que Clément semblait raconter on ces termes, la philosophie lui ayant servi d'introduction à la foi, comme à saint Justin, comme à Tatien, comme à Tertullien, et comme à tant d'autres (6). Mais c'était en même temps l'histoire de l'humanité. Car elle est orientée toutentièreversce grand événement, la naissance du Christ et, d'une façon ou d'une autre, le prépare. La philosophie a été pour les Grecs ce que la loi a été pour les Hébreux (7), et Clément prononce à propos d'elle les noms d'Alliance et de Testament. Par de certains côtés aussi elle est une révélation indirecte (8), œuvre de facultés qui sont filles de Dieu. — Cette philosophie de l'histoire permet d'être juste pour l'antiquité, et de ne point chicaner sur les ressemblances que la morale païenne et la morale chrétienne peuvent avoir entre elles. Elle est en même temps la plus insinuante des apologies, puisqu'elle n'oblige à aucune rétraction, et laisse entendre à ceux qu'elle veut attirer qu'ils ont déjà fait la moitié du chemin.
(1) Clément, Stromates, 1.4.
(3) Clémknt, Exhortation, 9.
(4) IJ., 6 (tu àTioppota ÔEÏxrî).
(5) Tertullien a parlé de même des âmes naturellement chrétiennes.
(6) Gi.ÉMENT, Stromates, VI, 17.
(7) Id., \, 3.
(8j KaT'èTîa/CoXduOrjixa.
DE PllILON A OlUGÈNE : CLÉMENT D'ALEXANDRIE. 73
Comment concilier avec cette thèse libérale la théorie des emprunts que Clément reçoit toute faite nous savons d'où, mais qu'il reproduit, démontre et amplifie avec toutes les ressources d'une érudition subtile? Le môme homme qui accorde tout aux Grecs et en fait des précurseurs, les appelle aussi des voleurs et des larrons, car ils ont pris aux prophètes toutes les vérités dont ils se donnent pour les inventeurs et ils n'en conviennent point (1). Ils ont emprunté jusqu'à leurs erreurs. Si Aristote a limité l'action de la providence à la lune, c'est qu'il avait lu dans le Psalmiste : « Votre miséricorde, Seigneur, est haute comme le ciel. » Si Epicure abandonne le monde au hasard, c'est pour interpréter le « Vanité des vanités... » (2) Et ces emprunts ne se bornent pas aux choses de la philosophie et de la morale. Miltiade n'a pu vaincre les Perses que grâce aux leçons qu'il a reçues des livres de Moïse (3). Ainsi deux influences contraires se rencontrent dans Clément qu'il ne se donne môme pas la peine de mettre d'accord.
Dans le Pcdar/ogue^ c'est la parénétique stoïcienne qui domine. On ne dirait pas au premier abord l'œuvre d'un mystique. Ce n'est qu'un traité de morale pratique, souvent môme qu'un manuel de bienséances où la vie est réglée dans toutes ses attitudes et dans tous ses détails. Sauf quelques traits que nous signalerons, la théorie en est absente. Et c'est môme ce qui distingue le Pêdarjocjne des Offices d'Ambroise. On sent que tout n'est pas dit, et qu'il faut chercher ailleurs toute la pensée de l'auteur. Ce qui y est dit toutefois mériterait de retenir l'attention de l'historien et du moraliste. Il serait piquant en effet d'extraire des défenses et des satires qui y sont faites une peinture des dangers et des tentations que présentaient les mœurs du temps, mœurs peu chrétiennes, à ce qu'il semble. Par un procédé analogue on
(1) Clément, Exhortation, 6; Stromate$, I, 17.
(2) Clkmknt, Stromates, V, 14.
(3) Id., 1, 24.
devinerait de quel rang social étaient les catéchumènes auxquels Clément adressait ses intructions. Car le Pédagogue est un recueil d'instructions, comme sont aussi les Offices d'Ambroise. On y verrait que le christianisme n'est déjà plus une religion de pauvres. Car un des problèmes discutés par Clément est celui des conditions du salut pour les riches. Enfin c'est un mysticisme d'une espèce rare et d'un caractère peu inquiétant que celui qui commence par ces minuties et ces scrupules pratiques dont le faible des mystiques est justement d'aimer à s'affranchir. C'est ce qu'il ne faudra pas oublier lorsque nous parlerons dugnostique de Clément.
Pour le moment il ne s'agit pas de la gnose, mais de ce que doit être la tenue, la toilette et môme la table de l'apprenti gnos-\ tique. Il laissera pousser sa barbe, ce qui donne un air vénérable et en impose aux enfants ( 1) . Il ne rira pas immodérément (2) . Il se mouchera et éternuera avec discrétion (3). Il boira sans gloutonnerie, sans bruitet sans renverser la tête (4). Il se nourrira de préférence d'échalottes, d'olives, de légumes, de lait, de fromage, de tout ce qui demande peu d'apprôt. Le menu chrétien peut comprendre parfois des viandes, mais seulement grillées ou rôties (5). Un chapitre àwPédagogue traite de la chaussure (6), un autre du mobilier (7). Et Clément a raison. Il n'y a pas de choses inutiles à dire parce qu'il n'y a pas de choses indifférentes, et il nous faut « toujours vivre comme en présence de Dieu (8). » Mais ce qui est moins chrétien que tout le reste c'est ce qui blesse la pudeur. Et il paraît qu'elle était souvent blessée à Alexandrie.
(1) Clément, Pédagogue, III, 11.
(2)rd.,ii,5.
(4) Id., II, 2.
(5)Jd.,II, 1.
(8) Id., Il, 2.