DE PHILON A ORIGÈNE : CLÉMENT D'ALEXANDRIE
Ce que Clément nous apprend des mœurs d'alors nous explique son insistance sur ce sujet. Ses descriptions ont môme une précision qui denosjours étonnerait de la part d'un prêtre. Il ne craint pas de paraître trop informé (l). Il nous montre les élégantes du temps dans leurs salles de bain tout étincelantes d'argenterie, où elles reçoivent la visite de ceux qui sont empressés près d'elles, et provoquent par leur nudité toutes les audaces. Et il parle de femmes ayant des maris (2). D'autres traits témoignent de mœurs évidemment fort licencieuses, et en apprendraient aux lecteurs de notre temps, ce qui n'est pas peu dire. Mais il faut ajouter qiie la morale nouvelle a des sévérités auxquelles on n'était pas habitué. Clément préfère un ivrogne à une femme trop parée (3). Les faux cheveux et les frisures conduisent fatalement pour lui à l'adultère et à la prostitution (4). Disons enfin que Clément non seulement est un chrétien, mais est un Oriental. Il n'appelle honnête femme que celle qui est voilée (5), qui ne lie jamais conversation, qui ne s'asseoit jamais à table avec un autre que son mari. Les grands dîners ne doivent être que des dîners d'hommes (6). Si la morale de Clément avait été le dernier mot de la morale chrétienne, on aurait quelque peine à soutenir que le christianisme a émancipé la femme.
La défiance de Clément s'étend à tout ce qui orne la vie. Son esthétique consiste dans le dédain de la beauté. Et c'est dans la langue de ce peuple artiste, qui donnait une forme harmonieuse au moindre ustensile, qu'il exprime son utilitarisme austère. On ne demande à une charrue que de servira labourer. Il suffit de
(1) Voir surtout Clément, Pédagogue, III, 2.
(2) kl., m, Vu
(3) Id., III, 2.
(4) Id.
(o) Id., Il, 7; III. 11.
(6) Id., II, 7.
même qu'une table, qu'une coupe soit bonne pour l'usage qu'on veut en faire (1). Les vêtements ne doivent être faits que pour nous couvrir (2). Les avantages physiques de Fiiomme et de la femme sont des pièges tendus à leur vertu (3). Et Clément, pour ruiner à jamais le prestige de la beauté, cite un texte de l'Ecriture où il est dit que Jésus-Christ était laid (4). La propreté elle-même lui devient suspecte. Les hommes tout au moins ne doivent se baigner que pour raison de santé (5). Le luxe et la richesse sont pour le salut des ennemis, et des empêchements. a Le chrétien se contente de peu... Le pied est la mesure du soulier : ainsi les besoins du corps sont-ils la mesure de ce que nous devons posséder (6). » Il faut être libre et léger pour la conquête de la vérité (7). D'autres fois Clément a pour les riches de ces dures paroles que fera entendre saint Ambroise avec tous les Pères latins : « Il est honteux que les uns vivent dans les délices et que les autres meurent de faim (8). » Mais l'aumône transforme en un moyen de salut ce qui était une cause de perdition: «Admirable commerce, divin marché! vous achetez l'immortalité à prix d'argent ! «Ce qui devait désunir les hommes les réunit, et crée entre eux un échange de services et de reconnaissance. Mais le principal obligé c'est le riche. Le pauvre peut refuser ; lui doit offrir ; c'est donc à lui de prier et de craindre les refus (9).
Nous empruntons à l'opuscule Sur le salut des riches ce généreux paradoxe. Dans ce même opuscule Clément raconte cette
(1) Clément, Pédagogue, II, 3.
(2) Id., II, 10.
(3) Id., 111,2.
(5) Id., III, 9 et 10.
(6) Id., III, 7.
(7) Id.
(8) Id., II, 12.
(9) Clément, Sur le salut des riches, 32 et seq.