IIE PIIILON A ORIGÈNE : CLÉMENT D'ALEXANDRIE
à notre faiblesse. Le Verbe même est appelé lait. Si bien que le pédagogue, nous dit textuellement Clément, est en même temps une nourrice (1 ). Ce ne sont pas seulement les mots et les images qui nous dépaysent ici, mais vraiment les idées. Rien qui ressemble à la vertu autonome des stoïciens. 11 faut nous faire petits enfants (2). 11 faut prier, — le Pédagogue s'achève par une prière. — 11 faut attendre la grâce divine (3). La sollicitude de Dieu pour nous est d'ailleurs exprimée en termes d'une infinie tendresse (4). Mais ne va-t-elle pas jusqu'à exproprier l'homme de sa vertu ? et les deux morales que nous avons vues se rejoindre dans leurs applications ne s'éloignent-elles l'une de l'autre dans leurs principes?
Les Stromates accusent cette divergence. La foi, la science et l'amour apparaissent comme les seuls éléments delà perfection véritable. Encore de cette foi, ainsi que tout à l'heure de la vertu, la grâce vient-elle nous ôter tout le mérite (o). C'est l'Esprit Saint qui souffle en celui qui croit (6), et chacun sait que l'Esprit souffle où il veut. A ceux même qui ont mené une vie sans tache, et dont le libre arbitre tend de tout son eff'ort vers la vérité, il faut encore des ailes que seule la grâce attache aux âmes. Du moins Clément ajoute-t-il que nous collaborons par notre consentement à cette sorte d'élection (7). N'oublions pas, en effet, que nous avons affaire à un adversaire des gnostiques, et qui tempère leurs exagérations. — Mais cet adversaire de la gnose accorde à la science une valeur morale qui le rapproche de Platon plutôt que de celui qui est venu rendre hommage aux simples d'esprit et à la bonne volonté. L'Evangile avait dit :
(1) Clément, Pédagogue, l, 0.
(2) Id.,I,b.
(3) Id., I, 2, 6.
(4) M., I, îi, 9, 11.
(8) (Xkment, Stromates, I, 7, II, 4 : f) ttî-ïti; hï -/i^'.;.
(6) Id.,\, 13.
(7) ld.,V, i.
<( Heureux ceux qui ont cru sans voir ! » Mais, pour Clément, il n'y a pas plus de foi sans science qu'il n'y a de science sans foi(l) ». « S'il faut croire au Fils de Dieu, il n'est pas moins nécessaire de 5ayozV quel est le Fils de Dieu (2V » Au-dessus de la foi naïve, et que nous envions nous autres au charbonnier, il y a une foi éclairée et garantie par la science contre toute attaque, comme par une haie et par un mur (3). Cela nous prouve du moins que la foi alors ne se défiait point de la science et n'attendait d'elle qu'aide et protection. Ajoutons que c'est par cette ouverture que Clément accueillit dans le christianisme la science antique ; et tout serait à louer ici, si le langage de Clément n'avait un accent peu chrétien d'orgueil intellectuel, et ne respirait je ne sais quel dédain moins chrétien encore des vertus pratiques . Nous avons beau nous rappeler les sages conseils du Pédagogue ; j ustement parce que nous nous les rappelons , nous avons peine à admettre qu'il vienne un moment où l'on puisse se passer d'eux. Et le pût-on vraiment, ces expressions d'homme vulgaire, d'homme pathique appliquées à ceux dont l'humble vertu consiste à leur obéir sonnent mal dans la bouche d'un disciple de Jésus.
Ce qui achève la perfection chrétienne, selon Clément, c'est l'amour, disons même, dans le sens de notre xvii^ siècle, le pur amour. Car Clément soutient lui aussi que tout intérêt personnel, même celui de son salut, est étranger à l'àme éprise de Dieu. Si, par impossible, le vice était non seulement impuni, mais récompensé, ellen'en continuerait pas moins à préférer la vertu (4). Arrivé à une telle hauteur, l'homme ne peut pas pécher (o). Il ne désire plus rien, puisqu'il possède tout ce qu'on peut dési-
(1) Clément, Stromaies, V, i.
(2) Id.
(3) Id., I, 2, 20.