M., IV
(o)Zd.,VII, 7.
DE PUILON A ORIGKNIi : CLÉMENT D'ALEXANDRIE. 81
rer(l).ll vit libre sur les ruines des passions humaines. Du corps il ne se sert j)lus, ot lui permet seulement l'usage de ce qui est nécessaire pour en emprcherla dissolution. De courage iln'a plus besoin, étant au-dessus de tous les maux. Il ferait beau voir ï Ami de Dieu occupé dans des luttes fastidieuses et toujours à recommencer (2). Sa vie est un long jour de fête (3). Contempler est devenu sa manière d'être, sa substance (4). Ce n'est plus ami de Dieu qu'il faut l'appeler, mais image et ressemblance de Dieu. « L'homme de bien, dit Clément, est déiforme (5). » Des expressions comme celle-là et comme celles d'initiés, de hiérophantes, de mystagogues, d'époptes, comme celle enfin degnostique et môme de gnostique coryphée, par laquelle Clément désigne le parfait chrétien qu'il veut décrire, nous transportent en pleine gnose et en plein mysticisme (6).
Mais Bossuet nous avertit de ne pas prendre à la lettre les grands mots exagcratifs de Clément (7) et réussit, semble-t-il, sinon à le mettre de son côté contre Fénelon, tout au moins à empêcher Fénelon de le mettre du sien. C'est que Clément est surtout un éclectique, si l'on peut même appeler éclectique la combinaison ou plutôt le pêle-mêle de doctrines et de termes que le temps avait dépouillés, celles-là de leur originalité, ceuxci de leur sens propre. On trouve donc toujours en lui une assertion qui en corrige une autre. Il y avait dans le Pédagogue quelques échappées mystiques. Inversement l'enseignement du maître stoïcien de Clément, Pantène, se mêle au platonisme des Slromates\ et lorsqu'il semble platoniser avec le plus d'abandon, dans son portrait du gnostique, il a d'évidentes réminiscences du
(1) Clément, Slromates, VI, 9.
(3) Zrf., VII, 7.
(4) M., IV, 22 ; VI, 7, (o) /d.,VI, 9.
(6) Voir IVvLR, loc. cit., p. :;02-:)40.
(7) Bossi ET, Tradition des nouveaux mystiques.
Univebsité L)E Lyon. — VIIL A 6
sage stoïcien. Il est vrai que ce n'est pas ce stoïcisme-là que Cicéron enseignera à saint Ambroise.
Origène.
C'est aussi une question qui se pose pour Origène de savoir jusqu'à quel point il est platonicien, jusqu'à quel point stoïcien. Pendant longtemps il a passé pour platonicien, et depuis saint Jérôme jusqu'à Eluet et Pétau, et jusqu'à M^' Freppel, on a rendu Platon responsable des hérésies d'Origène, comme aussi bien de toutes les hérésies. Et il y a en effet dans le mythe platonicien de la chute des âmes, et de leur retour au lieu divin de leur origine, une conception qu'Origène transformera et moralisera en quelque sorte par les idées de péché, de rédemption, de progrès, mais qui a été incontestablement pour lui une inspiration et un point de départ. Cependant M. Denis fait remarquer qu'un tout aussi grand nombre de textes et d'emprunts le rangeraient parmi les disciples du Portique. Du stoïcisme semblent venir sa théorie de la fm du monde et du renouvellement des mondes, sa théorie de l'activité volontaire. Et, incidemment, quand il en a besoin, il fait intervenir, comme ferait un stoïcien, les raisons séminales ou les choses moyennes et indifférentes. A vrai dire, il prend son bien où il le trouve. Il n'a pas, comme Clément, passé par la philosophie pour arriver à la foi. Sa première éducation est toute chrétienne, et ce n'est qu'au fur et à mesure des nécessités de son enseignement qu'il enrichit sa pensée de la pensée antique. Encore sont-ce des mots qu'il emprunte plutôt que des idées. Il revêt d'une forme grecque des
(1) Voir Clément, Stromates, II, 2; VI, 16.
doctrines qui viennent d'ailleurs. C'est un platonisme démarqué que le sien, et aussi son stoïcisme. Il ne doit à ces grandes écoles que ce que tous ses contemporains leur doivent, ce qu'elles avaient laissé d'elles dans le vocabulaire et dans le domaine public des idées (i). Il les connaît indirectement, et par un intermédiaire que nous dirons, et qui est son vrai maître, si l'on tient à lui donner un maître. C'est à la lueur trouble de Philon, écrit M. Denis, qu'il lisait et interprétait Platon comme les deux Testaments (2).
Origène est à peine un moraliste, du moins dans le sens où Clément est un moraliste dans son Pédagogue^ et Ambroise dans ses Offices. Son enthousiasme ne discute pas. On sait avec quel zèle intempérant il répondit aux soupçons que ses fonctions de jeune catéchiste pouvaient soulever. Fils de martyr, à défaut du martyre qui ne voulait pas de lui, il fut un ascète, à la façon des gnostiques et des montanistes. C'est pourquoi, allant audevant de tous les devoirs, il ne s'arrête pas à les démontrer et à les définir. Puis les choses d'ici-bas n'ont pas pour lui d'intérêt. Comme Clément, il ne fait pas difficulté d'admettre que la morale des philosophes a quelque ressemblance avec la morale du Christ, sauf, lorsque la chose en vaut la peine, à prétendre que cette ressemblance est due à un larcin, ^lais justement parce que les philosophes païens ont traité convenablement des devoirs quotidiens, la philosophie chrétienne doit avoir d'autres soucis. « Nous connaissons le milieu des choses (3), » écrit Origène avec une incroyable présomption. C'est leur commencement et leur fin qui seront donc l'objet de ses spéculations. Rien ne marque mieux le tour de son esprit que sa façon d'entendre le « Connais-
(!) Ces façons de voir sont exprimées à plusieurs reprises et avec beaumnp de force par M. Denis, la Philosophie d'Origène.
(2) Dkms, loc. cit., p. 57
[3) Cité par Dkms, Ivr. rit., p. -210. Nous ne savons dans (piol onvrasrc d'Origène est cette plirase si curieuse par l'état d'esprit (pielle exprime.
84 LES l'REMlERS MAÎTRES DE SAINT AMBROISE.
toi toi-même », et que le programme de sa psychologie : « il faudra examiner d'une façon toute particulière la question de l'essence de l'àme, celle du principe de sa formation, celle de son entrée dans un corps de terre, de ce qui fait le partage de chaque âme en cette vie, et de sa délivrance d'ici-bas. Il faudra se demander s'il est possible ou non qu'elle entre une seconde fois dans un corps, et cela dans la même période, dans la même constitution du monde ; si c'est dans le même corps ou dans un autre ; et, dans le premier cas, si c'est dans le même corps, restant identique quant à la substance, et différant quant aux qualités, ou bien identique et pour la qualité et pour la substance; et si elle aura toujours le même corps absolument, ou si, quoiqu'il reste le même au fond, elle le verra se transformer(l). » C'est donc malgré lui, et comme subissant un irrésistible attrait vers les grandes idées morales qui sont Fàme du dogme chrétien, que ce hardi théoricien en vient à considérer l'homme lui-même et fait aune théorie de la liberté une place dans son système. Ce qui dans la morale même l'occupe, ce sont, on le voit, les problèmes plutôt que les vérités acquises et que les règles pratiques. La théologie aura grand besoin, après lui, que les Pères latins l'aident à descendre du ciel sur la terre, et à reprendre pied. Cependant le plus Romain de tous, saint Ambroise, emprunte à Origène son commentaire de l'Œuvre des sept jours et ses homélies sur les Psaumes (2). L'orientation de la morale chrétienne peut donc paraître encore indécise au quatrième siècle, quoiqu'il soit possible, après coup, de retrouver dans ses apparentes transformations un constant esprit de suite et une admirable finalité.
Le dogme du péché originel est le point de départ de toute la philosophie d'Origène. Mais son imagination métaphysique le transforme et l'étend. Tous les esprits, créés de toute éternité,
(1) Origène, In Joh., VI, 7,
(2) Voir plus haut.
et créés égaux, ont failli de quelque manière, et se sont arrêtés à l'un ou à l'autre des degrés d'une échelle qui, à l'inverse de celle de Jacob, va du ciel sur la terre (1). L'apparition de notre monde est en effet un moment dans cette descente des ûraes, et le mot de chute équivaut dans la langue d'Origène à celui de création. Le péché originel pourrait bien n'être dans cette conception que le péché individuel de toutes les âmes humaines avant l'humanité. Adam y perd un peu de sa lourde responsabilité. Il n'est que le symbole de la faute commune, le pécheur archétype (2). La matière est à la fois la marque du péché et le remède aux conséquences du péché. Car sans elle la corruption des esprits irait jusqu'à leur dissolution. Elle les retient et les enferme (3). Plus de matière indique une chute plus profonde. Les êtres supérieurs à Fhomme sont doués de ces corps célestes que les hommes eux-mêmes revêtiront au jour de la résurrection (4). Au-dessous de l'homme les animaux s'enfoncent de plus en plus dans la matière. Sont-ce des âmes ayant appartenu à l'humanité pécheresse qui vont faire leur purgatoire dans une enveloppe grossière? Il semble qu'Origène ait été tenté par la métempsycose, mais que le désir souvent mal servi chez lui de rester orthodoxe l'ait fait cette fois résister à la tentation (o). Il faudra donc d'autres mondes, ou d'autres phases du monde, pour l'expiation des fautescommises ici-bas. — L'histoiresainte se greffe sur cette histoire cosmique. Malgré quelques heureuses exceptions, le genre humain, dans son ensemble, allait de mal en pis. Avec la vocation d'Abraham commence l'éducation progressive de l'humanité et le lent retour vers la perfection perdue. Dieu a
(1) Origene, Principes, I, vi et vin.
(2) Origéne, In Epist. ad Hom.
(3) Origéne, Principes, I, i, I, 2, 3.
(4) Id., II, II, 2.
(5) Voir sur ce sujet la discussion de M. Denis, lor. cit., p. l'JI.
86 LES PREMIERS MAJÏRES llE SAINT AMBROISE.
choisi un peuple, un seul, pour en faire Tintermédiairo de son action réparatrice. INIoins libéral que Clément, Origène n'accorde pas à Tantiquité grecque l'honneur d'avoir à sa façon préparé la venue du Christ.
Mais voici que nous touchons à ce qui va devenir le problème moral par excellence. Qui a composé les rôles de ce grand drame dont nous sommes les acteurs et parfois les victimes? Qui est l'auteur réel de la chute et du relèvement? Bien des personnages s'y trouvent mêlés, sans parler de l'homme et de Dieu. Origène doit à son temps de faire intervenir les puissances démoniaques, le diable. Mais l'homme harcelé par lui peut se défendre, de même qu'il n'a pas toujours besoin de lui pour faillir (1). L'assistance des anges n'entrave pas davantage notre liberté. Car, pour Origène, nous sommes libres. Peu d'affirmalions sont aussi nettes chez lui, et aussi souvent répétées. 11 avait consacré à la liberté un traité spécial que nous avons perdu. Mais le traité des Principes et le traité de la Prière y suppléent. Et ce sont des raisons morales qui ont conduit Origène à cette affirmation. Sans la liberté il se refuse à concevoir le péché lui-même qui est le nœud de tout le reste, et aussi le mérite. Jl faut que le bien soit propre à chacun (2). Oter la liberté de la vertu, c'est lui ôter son essence (3). D'autres arguments portent leur date avec eux. Origène cite un grand nombre de prescriptions de l'Ancien et du iXouveau Testament, — et il aurait pu en citer davantage sans que l'argument fasse un pas de plus, — qui, si elles ne s'adressent à un homme libre, sont dépourvues de sens. Les kantiens disant « Je dois, donc je peux, » ne feront que reproduire sous une forme plus moderne et plus abstraite le môme raisonnement. Un autre argumentes! tiré des sentiments que nous éprouvons
(1) Origène, Principes, III, i, ij et tout le chapitre ii.
(2) 7d., II, IX, 2.
(3) Origène, Contre Celse, IV, :<.
à IV'garJ (Je ceux qui ont bien ou mal agi, tic notre approbation et (le notre desapprobation (1). Enfin on opposait déjà à la liberté la prescience divine, et Origène prétendait déjà que la prescience de Dieu n'est pas la cawse des événements, que les événements seraient plut(jt la cause de la prescience (2). On arguait de la môme prescience contre l'utilité de la prière. Nous ne changeons rien, disait-on, aux plans de Dieu. Mais Origène trouvait dans sa piété une belle réponse : qu'importe si, en priant, nous nous sommes emplis de la pensée de Dieu. Il vaut la peine de prier pour obtenir cette disposition de rame, préférable en elle-même à toutes les faveurs que nous pouvions demander (3). « Il profite du tout au tout celui i]ui prie. » Or il en est de la bonne volonté comme de la prière. Quel qu'en soit l'effet extérieur, elle se suffit à elle-même.
Mais Origène ajoute à cette démonstration morale une psychologie de l'acte volontaire empruntée en partie aux stoïciens, en partie à Aristote, et d'autant plus embrouillée qu'il faudrait qu'elle pût convenir aux natures angéliques comme aux natures humaines. Retenons seulement l'insistance de notre auteur sur ce qu'on a appelé depuis le « sentiment vif interne » de la liberté (4), et une théorie de l'amour plus ou moins confondu avec la volonté elle-même. Amour et volonté, et aussi raison ne font qu'un dans leur essence. Mais l'amour se détourne de son véritable objet (5), et l'homme mésuse de ce don de Dieu. La tâche de la volonté est de le ramener vers cet objet, ce qui revient à reprendre elle-même sa vraie nature, et à se retrouver. « Car les fruits que nous portons, s'ils sont mauvais, ne sont pas nôtres, mais appartiennent au péché. Sont vraiment
(1) Origène, De la Pnére, VI.
(2) Origénk, In Gen., Ili, ii el li. In Epist ad Rom.. \ll, 8.
(3) Ori(;kne. De la rrièrc, VIII v\ IX .
(4) Origkne, Des Principes, III, i, 4.
fb) Origène, Comm. in Cant., Prologue, fol. 30-.'^l.
nôtres les bons fruits. Car ce sont ceux-là que Dieu a donné à la raison humaine la propriété de porter (1). »
Mais ce partisan de la liberté, et d'une sorte de fécondité naturelle de cette liberté pour le bien, est en même temps un des premiers théoriciens de la grâce. « C'est le propre delà bonté de Dieu, dit-il, de vaincre par ses bienfaits celui à qui il les accorde. Il devance et prévient les mérites (2) ». « Si Dieu, dit-il ailleurs, necréepasennousuncœur pur, lalibertéetla puissance humaine sont incapables de nous le donner (3). » Ces textes paraissent décisifs. Mais ceux que nous avons invoqués sur la liberté ne le paraissent pas moins. Le fond de la pensée d'Origène, s'il n'est pas téméraire de chercher à l'atteindre, serait qu'entre notre pauvre bonne volonté et la vertu, et surtout le prix de la vertu, il y a une disproportion que la grâce de Dieu vient combler. Il fait remarquer que l'apôtre a dit : « Le prix du péché c'est la mort », et qu'il n'a pas dit : « Le prix de la justice est la vie éternelle », mais ceci : « La grâce de Dieu est la vie éternelle », comme afin d'enseigner quel surcroît apporte à nos faibles mérites la munificence de Dieu (4). Il lui arrive encore de comparer cette collaboration de notre liberté avec des causes plus fortes qu'elle à celle du laboureur av'ec les agents naturels, le sol, la pluie, le soleil qui reçoivent et fécondent son travail (o). La grâce divine a donc dans notre vertu la plus grosse part. Mais il reste que nous avons la première. « C'est à nous de commencer, dit Origène, et Dieu nous tendra la main (6). » Saint Augustin ne se contentera pas pour la grâce de ce rôle subordonné à notre initiative et comme à
(1) Origéne, In Epist. ad Rom., VI, 35.
(2) Origene, In Joh., VI, 20.
(3) Origene, Selecta in Psalmum; IV, fol. 735.
(4) Origene, In Epist. ad Rom, IV, 1.
(5) Origene, In Psalmum, IV, fol. 571. A.
(6) Origene, Selecta in Psalmum GXX, fol. 820, ( 1. Ilap' f,ixtv Set sîvai Ta? ào/à;,
notre appel. Mais nous-mêmes, en voulant voir clair dans la pensée d'Origène, n'y avons-nous pas mis plus de précision et plus de décision qu'elle n'en comporte?
Le problème que nous venons de discuter a au delà de cette vie son prolongement. Origène a cru jusqu'à la dureté à la justice de Dieu et à la nécessité de l'expiation. 11 bénit les châtiments humains qui sont autant de gagné et de pris sur l'expiation future. « Car le Seigneur ne punit pas deux fois pour la même faute (1). «Le coupable doit donc prier qu'on le châtie, afin qu'ayant expié il puisse se reposer dans le sein d'Abraham (2), Mais dans les épreuves successives que nous traversons, avant la complète régénération, nous portons avec nous notre libre arbitre. Nous voici donc condamnés à une succession indéfinie de relèvements et de chutes et à un perpétuel recommencement (3). Et combien de chances n'y a-t-il pas dès lors pour qu'ainsi abandonnée à elle-même l'humanité n'atteigne jamais le port? Mais Origène admet non moins fermement le second terme de cette antinomie, à savoir le progrès nécessaire et le salut universel. Tous sont appelés et tous seront élus. Le Christ ne sera mort en vain pour aucun de nous, et nous ne pouvons que retarder notre salut. La bonté de Dieu triomphera donc en définitive de la liberté de l'homme. Origène ne croit pas en effet à l'éternité des peines. Sa métaphysique y répugne comme son cœur. Il manquerait quelque chose à l'œuvre de la rédemption si un seul être restait en dehors d'elle. Dieu ne peut souffrir que le mal lui tienne tête jusqu'au bout, et subsiste en face de lui. Il n'est pas d'âme si noire qu'une étincelle ne brille encore en elle dont Dieu se servira pour y rallumer la vie (4). Autrement la mort serait l'égale de la vie, le mal
(1) Origène, In Levit. homil., XI, 2.
(2) Origkne, Selectu in Exodum, fol. 127.
(3) Origénk, Principes, III, i, 21 .
(4) Origène, In Epist. ad Rom., IX, il.
90 LES PREMIERS .MÂJTRES UE SAINT AMDROISE.
régal du bien (1). Mais le bien et l'être sont synonymes, et le mal n'est que non-ètre (2). Si donc la vie est e'ternelle, la mort ne Test pas (3). Ajoutez que le bonheur de chacun est en suspens tant que le bonheur de tous n'est pas réalisé (4). Le festin ne commence que ([uand il ne manque plus un convive à l'appel. Le Sauveur lui-môme est dans l'attente, et ne peut goûter une joie à laquelle môme un seul resterait étranger (5). A ce salut universel sont conviés non seulement les hommes, mais tous les esprits. Lires célestes et terrestres formeront un seul troupeau sous un seul pasteur. Aussi la nature entière suitelle avec anxiété nos combats; car c'est du triomphe de l'humanité que dépend la délivrance (6). Satan lui-môme sera sauvé. « Le Christ est venu non seulement pour détruire la mort, mais encore celui qui a l'empire de la mort (7). » Satan sera sauvé en tant qu'esprit fait à l'image de Dieu; il sera détruit en tant que prince du péché (8). — L'Eglise a eu ses raisons pour ne pas recevoir comme dogmes toutes ces hardiesses. Elles n'en sont pas moins d'un grand esprit au service d'une âme généreuse. Et trois idées bien chrétiennes, celles du péché, de l'expiation et de l'infinie miséricorde de Dieu en forment la trame, sans compter celle du progrès continu qui apparaît pour la première fois dans la conscience humaine.
Si nous nous sommes attardés à ces spéculations d'Origène, ce n'est pas seulement pour leur intérêt théorique, et comme en nous laissant détourner de la page d'histoire que nous racontons. Nous nous efforçons de les considérer non pas en
(1) Origéne, In Epist., ad Rom., V, 1.
(2) Origéne, In Jofi., Il, 7.
(3) Origene, In Epist. ad Rom., V, 7.
(4) Origéne, VII, 5.
(5) Origéne, In Leiit. hom., Vil, 2.
(6) Origéne, In Epiât, ad Rom., VII, 4.
(7) Origéne, Principes, I, vi, 2.
(8) Origéne, In Epist. ad Rom., V. 3.
ORIGENE. 9j
esprits du xix% ni môme du xvii^ siècle ; car si, au xvn' siècle, on se préoccupait ardemment de ce qu'avait pensé Augustin, Origène était, comme maintenant, plutôt une curiosité qu'une autorité. Mais nous nous efforçons de les considérer du point de vue qui était celui de saint Ambroise qui, imitant une partie de l'œuvre d'Origène, pouvait être tenté par l'autre partie. La chrétienté mit longtemps à prendre tout entière contre lui le parti de son évèque Démétrius. Athanase le reconnaît pour un de ses devanciers, un des Pères de la foi de Nicée, « cherchant son vrai sentiment dans ses affirmations nettes et répétées, et non dans tout ce que la discussion et la spéculation l'ont amené à conjecturer (1) ». Saint Basile et saint Grégoire de Naziance sont occupés à faire une anthologie de ses écrits, sous le nom de Philocalif. C'est par eux que nous ont été conservés en grec deux livres des Principes. Saint Grégoire de Nysse pourrait presque être appelé un disciple d'Origène. Ce sont les mêmes questions qu'il traite, et c'est avec le même esprit libéral, humain, plus préoccupé de la bonté de Dieu que de sa justice. Bien plus tard enfin l'Eglise gréco-orientale resta origéniste sur la doctrine du premier péché et sur celle de la grâce, quoique sans s'en douter, et après avoir même souscrit à la condamnation d'Origène. En Occident, où on n'avait pas eu occasion de prendre parti pour ou contre Origène, on se servit de lui avec moins de scrupule encore. Saint Hilaire imite sa paraphrase des Psaumes et traduit vraiment ses commentaires sur Job et sur saint Mathieu. Eusèbe de Yerceil fait la même chose pour d'autres homélies. Saint Jérôme, avant que sa polémique contre Rufin l'ait entraîné à des hostilités contre le maître de Rufin, s'honorait d'imiter un écrivain qui, disait-il, « a les suffrages de tout homme intelligent (2) ». Saint Augustin, ce qui est aussi significatif, se garde de mêler
(1) De Decr. syn.Nic, p. 233.
(2) Saint Jkrùme, Commentaire aur Michée, préface.
Origène à son débat contre Pelage. Et les attaqnes de saint Jérôme l'ont pourtant déjà rendu suspect. Mais, dans les premières années de Tépiscopat d'Ambroise, son autorité était entière.
Elle se prolonge, diminuée et contestée, dans les siècles qui suivirent. Pelage relève de lui plus ou moins directement. Le moine Maxime, puis Jean Scot retrouveront la tradition, qui semble ne s'être jamais perdue, des espérances infinies qu'Origène avait saluées dans le christianisme. A côté des précisions de la scolastique naissante, le symbolisme gardera longtemps sur les esprits une influence rivale. « Pour nous, chrétiens, tout est figure, » dit un moine de l'an 1 000, Raoul Glaber (1). Et il écrit un livre sur la Divine Quaternité qui, par le tour d'esprit qu'il révèle, nous fait remonter au delà d'Origène, jusqu'à Philon. Origène enfin est l'ancêtre et l'inspirateur de VEvangile éternel. Mais il serait hors de notre sujet de poursuivre plus longtemps cette descendance mystique de l'école d'Alexandrie, et cet écho qui se propage dans notre Occident des méthodes et des théories de l'Orient.
Deux influences rivales subies par saint Ambroise Philon et Cicéron.
Revenons donc sur nos pas. Nous nous étions demandé, et pour Clément, et pour Origène, s'ils étaient plutôt platoniciens que stoïciens, et nous avions répondu qu'ils étaient l'un et l'autre, ou plutôt qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre. Car leur vrai maître est Philon, Philon qui paraît à Origène « avoir pénétré l'esprit des Écritures », Philon qui « aurait faitl'admi-
(1) Voir Gebhart, Revue des Deux Mondes, 1" octobre d891, p. 613.