‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 25 sur 60 · DEUX INFLUENCES RIVALES : PHILON ET CICÉRON · texte numérisé non relu

DEUX INFLUENCES RIVALES : PHILON ET CICÉRON

ralion dos philosophes grecs, s'ils ravaiont connu. » Et c'est au IravtM'sde Philon, et sinp^ulicrcment ddi'ormé par lui, qu'ils ont connu Platon. Leur platonisme ([ui est réel, et plus près de Platon que celui des gnostiques, n'est pourtant encore que ce platonisme diffus et accommodé au goût de l'Orient dont nous parlions plus haut. Ils ignorent Tertullien qui est un Latin ; mais ils ignorent aussi ceux des apologistes occidentaux qui ont écrit en grec. Leur regard n'est pas tourné de ce côté. C'est à Philon qu'ils empruntent leurs procédés d'exégèse, et il n'est pas étonnant que d'autres emprunts s'en soient suivis. D'ailleurs cette exégèse elle-même implique un dédain du sens matériel, c'est-à-dire en définitive de la matière, qui est déjà une théorie, et qui est le principe d'une foule d'autres. C'est encore Philon qui leur a enseigné que les philosophes grecs se sont inspirés des livres de Moïse. — Il suffit d'ailleurs d'ouvrir l'édition que Mangcy a donnée des OEuvres de Philon pour lire, notées au bas des pages, les innombrables et souvent textuelles imitations de Clément et d'Origène (1).

Lors donc qu'Ambroise s'inspire non plus de Philon, mais d'Origène, c'est encore quelque chose de Philon qui arrive jusqu'à lui. Philon, qui était déjà un éclectique, représente assez bien ce qui de la philosophie orientale est entré dans le christianisme. D'où viennent ces éléments qu'il a assemblés ou combinés? cela est une autre question. Mais c'est en passant par lui

(1) A Philon Clément doit, onlre autres choses, une théorie sur ](>s dix parties de riioinine,sur trois critères de la vérité ([ui sont les sens, la parole el rintclligence*. Il le copie i)resquo textuellement dans l'histoire de Moïse qui termine le premier livre des Stromutcs. Son gnostique rappelle par l)ien des traits les solitaires de I^hilon. — C'est le même Philon qui a induit Origène à confondre (ronfusion qui n'est d'ailleurs chez lui (^l'apparente et |)assagère) le monde et le Verbe, auteur du monde** ou, d'autres fois, l'homme en qui et pour (jui toutes choses subsistent, et le premier-né de la création, c'est-à-dire encore le Verbe.

• Cf. Frepi'EL, Clément d'Alexandrie, p. 428, note I. *• Orioènb, /n ./o/i., Mil, 34.

qu'ils ont contribué à former la pensée. — même des Pères de l'Eglise latine. — Cicéron, un éclectique lui aussi, un Romain, mais un disciple des Grecs, exprime de son coté, surtout dans les questions morales, la pensée moyenne de l'Occident. Il est le type d'un esprit et d'une philosophie dilTérents de l'esprit et de la philosophie que Philon représente pour nous. L'originalité, qu'on lui reproche souvent de ne pas avoir eue, n'aurait pu que nuire à ce rùle qu'il a joué et que nous étudions. La rencontre de ces deux influences dans l'esprit d'Ambroise, où celle de Cicéron devait en définitive de beaucoup l'emporter, est une image fort exacte, quoique réduite, du plus grand fait moral de notre histoire, l'alliance réalisée par la pensée chrétienne de la philosophie de l'Orient et de celle de l'Occident. Et c'est ce qui en augmente pour nous Fintérôt.

Mais voici pour l'historien des idées, qui voudrait faire avec exactitude la part de chaque doctrine dans l'œuvre commune, une cause nouvelle de difficultés et de scrupules. Philon luimême, Philon le Juif est déjà tout imprégné des théories de la Grèce, et ce n'est pas seulement des théories platoniciennes que nous voulons dire, car cela a déjà été dit, mais aussi des stoïciennes. 11 faut entendre en ce sens son éclectisme. Il représente pour nous tout l'Orient, mais l'Orient ayant déjà subi le contact intellectuel de l'Occident. Sa théorie de la matière, par exemple, est, au dire de M. Denis, un mélange assez incohérent de la doctrine stoïcienne et de la doctrine platonicienne (1). Mais le tout est placé sous l'invocation de ]Moïse. Sa morale, qui surtout nous intéresse, avait avec le stoïcisme comme d'obligatoires affinités. « Les deux grandes vertus stoïques, dit en effet M. llavet, l'austérité et l'humanité, semblaient être chez les Juifs les vertus de toute une race (2). » La théorie stoïcienne s'adapte donc à merveille aux mœurs de cette race. Aussi

(1) De.ms, loc. cit., p. 134-13o.

(2) Havkt, le Christianisme et ses origities, l. 111, p. 471-i-72.

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