‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 26 sur 60 · DEUX INFLUENCES RIVALES : PHILON ET CICÉRON · texte numérisé non relu

DEUX INFLUENCES RIVALES : PHILON ET CICÉRON

voyons-nous Philoii écrire un traité de morale sous ce titre, qui semble ôtre un titre de Ghrysippe : Que tout homme de bien est libre. Et il n'y a pas que le titre de stoïcien dans cet ouvrage. Antislhène et Zenon y sont cités. Et c'est là qu'il est parlé de ces Esséniens qui, comme quelques stoïciens intransigeants, refusaient de s'occuper de physique et de logique pour se donner tout entiers à la morale. Ailleurs Philon prend comme point de départ, sans la démontrer ni la discuter, la théorie stoïcienne des quatre vertus (1). De pareils emprunts de détail abondent chez lui (2). Sous l'influence de la philosophie enfin, la vertu juive d'humanité prend un sens et une portée nouvelle. Le peuple élu de Dieu perd la tradition égoïste de cette élection exclusive, et Philon convie tous les hommes à une universelle fraternité. Tous ne sont-ils pas fils du Verbe? Seules les passions humaines ont mis partout la diversité et la discorde. Devant la nature et devant Dieu il n'y a point d'esclaves; mais tous sont libres et tous sont nobles. — Et en passant de Grèce en Judée, de la philosophie dans une religion, ces idées prennent un accent nouveau et qui devait leur conquérir le monde. Mais ce même sentiment religieux, qui donna tant de force aux idées qu'il adopta, devenu intempérant, versa dans l'extase et la superstition. De plus la philosophie elle-même, pénétrant en Orient, s'était faite mystique. Il y avait là un danger pour le christianisme naissant. Mais tandis que les gnostiques exagèrent le mysticisme de Philon, Clément et Origène, tout en relevant de lui, s'acheminent de plus en plus vers cet accord de la raison et de la foi, vers ce parfait équilibre des âmes auquel s'attachera l'orthodoxie chrétienne. Ni l'un ni l'autre n'eût mis le souverain bien dans la passivité de l'âme, dans l'abdication de la raison, et comme le

(1^ IMiii.DN, 1. 1, p. ;;o-:;7.

(2)Voirparex('niplt', t. I, p. (32. Cf. los rapprochements faits par Ritter, Histoire de la pIiiloH. ancienne, trad. Iran (.ai se, t. IV, p. :{4I, note 2.

silence de la conscience individuelle. Ils sont trop Grecs pour cela, et, on ce sens nirmc, plus Grecs que Plotin. Ajoutez qu'ils croient à la liberté, au libre salut de chacun, et qu'ils n'auraient jamais écrit cette décourageante parole : « L'âme qui enfante d'elle-même avorte (1) ». — Plus que Clément encore, Origène a le souci de sauvegarder le mérite individuel et la part de chacun dans sa propre destinée. Car ce sont là les postulats de tout son système. Il serait possible, croyons-nous, en comparant sur d'autres points Clément et Origène, d'achever de prouver, malgré quelques apparences contraires, que de l'un à l'autre, la réaction contre le mysticisme des gnostiques s'accentue. Sur l'incompréhensibilité de Dieu, Origène insiste moins que Clément, qui insistait moins que Philon ou que les gnostiques. Il conteste môme par endroits que Dieu soit absolument inconnaissable et innommable (2). Sa morale est pourtant moins mystique encore que sa théologie, et ce n'est pas lui qui a écrit sur le pur amour les pages dont s'autorise Fénelon, c'est Clément, celui qu'on appelle, pour l'opposer à son fougueux disciple, le sage Clément.

Ainsi les premiers maîtres d'Ambroise qui, en un sens, s'opposent à Cicéron, en un autre sens nous y mènent. En eux déjà l'esprit classique prend peu à peu le dessus sur les autres éléments qui ont concouru à former le christianisme. Mais aucun d'eux ne disparaîtra tout à fait, et de ces rêveries mystiques elles-mêmes que la logique de l'Occident lit s'évaporer, il restera dans l'âme chrétienne un parfum de poésie et de tendresse. Le christianisme sut donc concilier une rare puissance d'assimilation avec la continuité de son développement, et unir ainsi en lui deux signes distinctifs, au dire du cardinal Newman, de la vitalité d'une doctrine (3).

(1) Voir plus haut.

(2) Origène, Contre Celse, VI, 6').

(3) Newman, Histoire du développement de la doctrine chrétienne, ch. i.

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