CHAPITRE III
L'esprit chrétien et l'esprit romain.
« Pour un observateur qui se placerait en dehors de toute foi religieuse spéciale, c'crit un moderne apologiste (1), le christianisme semble être la religion européenne; comme les autres éléments de la civilisation européenne, droit, art, littérature, philosophie naturelle, il est indigène de celte partie du monde dont la Méditerranée est le centre. Son développement s'est fait suivant sa forme propre sans doute, mais par assimilation d'éléments extérieurs philosophiques, juridiques, moraux, religieux même qui existaient avant lui. »
Précisons davantage et disons que, pour la morale, il est surtout romain. Ce qui signifie d'abord que cette morale se subordonne la spéculation. Elle lui impose à la fois un but et des limites. La morale chrétienne fit le dogme chrétien bien plutôt qu'elle n'en fut une dépendance. Ainsi le stoïcisme n'avait voulu être qu'une morale, et, à Rome du moins, ne fut que cela en effet. La primauté de la raison pratique, ce dogme contemporain, nous vient donc à la fois de notre double origine, romaine et chrétienne. — Autre trait de mystérieuse
(1) Abbé Ducuesne, les Origines chrétiennes, cours lithographie, p. 2, note. Université de Lyon. — VIII. A. 7
affinité qui se confond presque avec le précédent : la vertu romaine est une vertu qui agit ; la contemplation, le pur amour, l'extase sont choses inconnues des graves serviteurs de la patrie romaine. Or la morale chrétienne, quoiqu'elle ait eu ses contemplatifs, a de tout temps enseigné l'excellence et la nécessité des œuvres. Venue de l'Orient, elle en répudie lindolente mysticité. Non seulement elle place la vertu au-dessus de la science, mais ce sont les vertus pratiques qu'elle préfère. « Nous sommes philosophes, dit saint Cyprien, non en paroles, mais en actions (1). » — D'oii il résulte que la vertu chrétienne est à la portée de tous, comme la honne volonté elle-même. » Chez nous, ditAthénagore, on trouvera des ignorants, des manœuvres, des vieilles femmes, incapables peut être de démontrer par la parole Texcellence de notre doctrine, mais qui ])rouvent son efficacité par leur conduite (2). » Et cette conception de l'unité morale de tout le genre humain a encore quelque chose de romain. L'esprit égalitaire est propre aux pays de civilisation latine, et ce n'est pas à Rome qu'il eût pu être question dune répartition sans équité des hommes en pneumatiques, psychiques et charnels. C'est en outre une vérité banale que l'unité politique réalisée dans l'empire a préparé tous les autres genres d'unité. Ainsi des violences et des conquêtes un idéal moral est né, tellement il arrive que les effets ressemblent peu à leurs causes. L'idée de loi enfin qui est une idée chère aux Juifs est aussi chère aux Romains. L'Église primitive à Rome était même animée d'un tel esprit d'ordre et d'autorité qu'on a supposé que des Juifs le lui avaient communiqué. Supposition inutile. S'il faut appeler judaïsme, comme le font certains écrivains protestants, l'esprit de discipline mêlé aux choses de la foi, il y a des âmes naturellement juives, comme il y a, pour TertuUien, des âmes
(1) Saint Cyprikn, De bon. patient, sitb. inU. : Nos philosophi non verbis sed factis sunius.
(2) Atuknagore, Supplie, pro christ., 11.