‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 28 sur 60 · L'ESPRIT CHRÉTIEN ET LESPRIT ROMAIN · texte numérisé non relu

L'ESPRIT CHRÉTIEN ET LESPRIT ROMAIN

naturellement chrétiennes, et ce sont toutes les âmes romaines. Le peuple qui divinisait ses empereurs était fait pour comprendre les paroles que Paul lui adressait : « Toute puissance vient de Dieu (1). »

Les premiers écrits des chrétiens appartiennent à deux types difTérents, le type alexandrin, et le type romain. Tandis que Tépître attribuée à Barnabas mériterait par son symbolisme (2) d'être considérée comme la préface de la gnose, et qu'elle fut, en tout cas, une autorité précieuse pour l'école d'Alexandrie (3), Clément de Rome parle un tel langage qu'il a pu sans invraisemblance être confondu avec un consul du même nom (4), Il est assez signiticatif en outre que le premier témoignage écrit de son existence que nous ait laissé Téglise de Rome soit un cours de discipline et d'obéissance adressé par cette église à une église sœur. Il y avait eu à Corinthe des dissentiments et des rivalités de personnes. Clément de Rome y envoya quelques-uns de ses prêtres porter des paroles de paix et d'humilité. Telle fut l'origine de cette lettre aux Corinthiens qui eut l'autorité d'un écrit apostolique. Elle est le premier signe et le premier résultat de l'alliance féconde de l'esprit romain et de l'esprit chrétien. C'est un Romain qui a sur la justice, la discipline, sur le bon ordre qui doit régner dans les églises, comme partout, des idées si arrêtées (o). C'est un chrétien qui met au service de ce bon ordre une obéissance d'un caractère nouveau, une obéissance

{{) Saint Paul, Rom., XIII, 1, 7.

(2) Exemple de ce symbolisme : quand Abraham a circoncis 318 de ses serviteurs, il a voulu par ces chiffres symboliques, annoncer que Jésus- Christ serait crucifié. En effet le nombre 18 est indiqué en grec par les lettres I et II qui sont les deux premières lettres du nom de Jésus, elle nombre 300 est indiciué par T, qui figure la croix.

(3) Voir les rapprochements indjqués par Flnk, Opéra patrum apostolico- )'um, I, Prolegomena, i.

(4) Voir la lettre de Clément à Pierre, dans les Clémentines. '.5) Clément R., Ad Cor., 3, 4, 40, 42.

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qui n'est pas imposée, mais voulue, une obéissance faite d'humilité (1). Clément a une solidité et une sérénité d'esprit toute romaine. Mais ce Romain est plein de l'amour de Jésus-Christ et l'exprime en termes enllammés (2). Sa piété n'a rien d'ailleurs d'exclusif ni d'ascétique. 11 n'a pas pour la nature le dédain des Alexandrins. 11 trouve dans le bel agencement des choses (3), et jusque dans la structure du corps humain (4) des arguments en faveur de cette loi d'harmonie qu'il veut rendre présente à l'esprit des Corinthiens. Il leur cite un exemple plus caractéristique encore de la discipline à laquelle il les exhorte, la légion Romaine (5). Cet exemple venant après ceux de Job et d'Abraham fait un singulier effet. Dans saint Ambroise nous retrouverons de même deux cultures et deux traditions parfois bizarrement accouplées. Clément, on le voit par ce qui précède, n'a contre l'antiquitépaienne aucun préjugé. Il lui emprunte d'autres exemples, ceux d'un beau dévouement au bien public (6). H trouve dans ses fables, dans celle du phénix en particulier (7), une démonstration inconsciente, comme nous dirions, de la résurrection, dont beaucoup de phénomènes naturels sont aussi le symbole et la promesse (8). Un christianisme qui ne hait point le monde extérieur et qui ne répudie point l'héritage de l'antiquité, voilà déjà le christianisme romain. Ajoutons un trait encore : la théorie morale de Clément est assez pauvre. Mais cette pauvreté môme est à noter. 11 aime mieux lui aussi les actes que les paroles (9). La doctrine de la grâce ne trouble

(1) Clémknt n., Ad Cor., li-lG, (2j l'I., 30.

(4) Id., 37.

(5) Id.

(6) Id., 40.

(7) Id., 25.

(8) Id., 24.

(9) Id., :J0.

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point la paix de son âme, et Dieu est appelé par lui l'universelle miséricorde (1).

Or les paroles de Clément retentirent fréquemment dans les églises pendant les premiers siècles. Clément lui-même est appelé le Josué du xNouveau Testament, le disciple par excellence des apôtres, et comme le secrétaire de l'assemblée idéale dans laquelle ils sont censés avoir fixé la liturgie et la discipline (2). Le nombre des écrits attribués faussement à Clément témoignent d'une autorité que chacun voulait tirer à soi (3). Les pages que nous venons d'analyser sont donc à tous égards un important document pour l'histoire de la morale chrétienne, et elles en marquent du premier coup l'orientation avec une netteté que la suite de cette histoire ne démentira pas.

Les écrits des premiers apologistes en sont la preuve. Aristide et Quadratus, les tout premiers en date, invoquent sans scrupule l'autorité des philosophes grecs. Quelques années plus tard Athénagore, un véritable érudit, fera entrer tout ce qu'il pourra de philosophie païenne dans sa réfutation même du paganisme. Il traitera du corps et de la vie physique avec une absence de mépris et de défiance qui va devenir rare. Méliton enfin, dès le ii^ siècle, esquissa un projet d'alliance du christianisme non plus seulement avec la culture classique mais avec l'État (4). — Mais c'est saint Justin que nous voulons prendre surtout comme type de ces premiers défenseurs du christianisme. Il est le plus important de tous et celui que nous connaissons le mieux. Ce n'est pas un Romain. Mais il tient école à Rome (5) Ses idées nous donnent donc la mesure de ce

(1) Clément W., Ad Cor., 2:t.

(2) Voir ABBÉ DuciiES^K, loc. cit., p. 182.

(3) Id., note.

(4) EusÉBE, Hist. eccL, IV, 26.

(5J ld.,l\, 11.

que pensaient dans cette ville les plus instruits parmi les chrétiens, d'autant qu'il esl un esprit plus ferme qu'original. 11 n'est pas exempt de toute influence orientale. Il faut prendre son parti de voir les procédés et les arguments de Philon pénétrer partout où pénétrait la foi chrétienne elle-même. Ils se mêlent à l'apologie de Justin à peu près dans la même proportion qu'aux écrits des Pères latins du iv'' siècle. Justin nous dira donc que les sages de la Grèce sont les disciples de ceux de la Judée, et pour prouver les mérites de la croix, il en cherchera la forme symbolique dans les mâts des navires, dans la charrue, dans le corps humain, quand les bras sont étendus, et il ajoutera, comme pour mettre de son côté le patriotisme romain, dans les enseignes et les trophées (1).

Mais ce n'est pas là son habituelle manière, si ce mot peut convenir à ces primitifs et à ces saints. Si simples qu'ils soient, les auteurs des apologies ne parlent cependant pas le langage des apôtres. Clément Romain lui-même développait sa pensée, donnait des raisons, dissertait enfin. 11 y avait déjà de la rhétorique dans son cas. A plus forte raison saint Justin qui s'efl'orce de convaincre des adversaires, des persécuteurs, ymet-iltoutl'art naturel à quiconque discute en grec . Il se garde bien de parler par apophtegmes, et d'employer ces formules brèves qui ressemblent à des défis et à des ordres. Sa période s'allonge, se fait presque insinuante. Avec lui le christianisme devient plus littéraire. — Mais ici la forme entraîne le fond, et les idées sont comme attachées à l'instrument qui leur a longtemps servi. Yoilà donc les apologistes, pour plaider la cause du christianisme, conduits, sans le savoir, à pactiser avec l'antiquité païenne.

Ils le font aussi en le sachant, et pour une autre raison. On reprochait au christianisme, s'il est nécessaire au salut des âmes, d'être venu si tard, et d'avoir laissé hors de lui tant de généra-

(1) Saint Justin, ApoL, 1, 'ôo. Dos idées analogues sont exprimées en latin par Tertullien, ApoL, 16, et Minucius Félix, 29.

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