‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 29 sur 60 · L'ESPRIT CHRÉTIEN ET L'ESPRIT ROMAIN · texte numérisé non relu

L'ESPRIT CHRÉTIEN ET L'ESPRIT ROMAIN

lions et de peuples (1). Il fallait, pour répondre à ces reproches, (surtout à une dpoque où les décrets impénétrables de la grâce ne fournissaient point encore une réponse à tout,) rendre compte au point de vue chrétien d'un passé qui avait eu ses gloires, et considérer la sagesse antique comme une sorte de christianisme antérieur, dont les représentants auraient eu dans le plan divin un rôle comparable à celui des prophètes de la Judée. La philosophie fut donc de bonne heure l'alliée de la théologie. Cette tactique obligatoire coûtait à saint Justin moins qu'à tout autre. Car lui-même était un philosophe. Il avait cherché la vérité dans toutes les écoles avant de la trouver dans le christianisme. Philosophe avant sa conversion, il demeura philosophe après, sans y voir l'ombre d'une difficulté ou d'une contradiction. Le christianisme est pour lui une philosophie supérieure, mais non sans analogie avec les autres. Il invoque la révélation (2) ; mais, comme la plupart des apologistes, c'est surtout par des arguments rationnels qu'il démontre tous les dogmes. Et les opinions des philosophes viennent à l'appui de ces démonstrations (3). Il y a en effet une sorte de révélation éternelle qui se confond avec la puissance naturelle de la raison. Le Christ lui-même n'est que cette raison personnifiée. Tous ceux qui l'ont personnifiée avant lui, quoique avec une moindre plénitude, sont des précurseurs. Tel Socrate qui, avant lui, avait combattu le règne des démons, c'est-à-dire le polythéisme (4). Dans le même esprit les dogmes chrétiens sont rapprochés des dogmes philosophiques, plutôt qu'ils ne leur sont opposés (5), et même des mythes païens (6).

(1) Êpitre à Diognèle, 1. « Pourquoi la doctrine chrétienne a-t-elle paru dans le monde à notre époque, et non auparavant ? » Cf. Saint .Iérôme, à Ctésiphon, sur les erreurs de Pelage.

(2) Saint Justin, ApoL, I, 32 ; Dial. avec Tryph., 7, 11, 39, 69.

(3) Saint Justin, Dial. avec Tryph.

(4) Saint Justin, ApoL, I, 13; CÂ. 46.

(5) Id., I, 60.

(6) Id., I, 21, 22, 24.

Il est curieux de voir prendre par les apologistes justement la position que prennent de nos jours les adversaires du christianisme. Enfin les deux morales sont considérées comme le prolongement l'une de l'autre. Ceux qui ont bien vécu avant le Christ méritent le nom de chrétiens (1). Le Christ en effet étant la raison éternelle, vivre conformément à la raison, c'était vivre conformément au Christ (2). — Nous trouverions volontiers que ces apologistes ont le christianisme trop modeste. Mais, dans la lutte, on ne mesure pas mieux les concessions que les coups. Quoi qu'il en soit, nous sommes déjà loin du temps oîi saint Paul opposait à la science et à l'orgueil des philosophes l'ignorance et l'humilité des disciples du Christ. Le christianisme a le premier proposé à la sagesse antique un traité de paix.

Le christianisme des païens

Mais il faut ajouter que cette sagesse antique, même en Occident, était allée comme au-devant de la jeune religion, et que, sous des influences diverses, elle avait pris un aspect nouveau et déjà chrétien. C'est une démonstration souvent faite que tous les sentiments chrétiens ne datent pas du christianisme. Aussi ne voulons-nous pas la refaire, mais insister seulement sur l'adaptation singulière des idées et des tendances, qui marquent la fm du paganisme, à la foi qui va lui succéder. — Un poète dont on fera un précurseur, en mêlant son âme à l'âme romaine, lui a inoculé une tendresse qu'elle ne désapprendra plus. La sympathie pour les humbles, pour ceux qui souffrent, retentit comme un écho partout où avaient été entendus certains vers

(i) Saint Justin, ApoL, II, 8, 10.

(2) Athénagore Supplie, pro Christ., 35.

Page 1