‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 30 sur 60 · LE CHRISTIANISME DES PAÏENS · texte numérisé non relu

LE CHRISTIANISME DES PAÏENS

de Virgile (1). Et dans ce même poème, où l'iiomme devient plus doux envers l'homme, il apparaît envers Dieu plus confiant et plus résigné (2). Aussi un chrétien de nos jours ne se sent-il pas dépaysé en lisant Virgile. Chez ce fervent païen il n'y a plus de païen que la mise en scène et les noms propres. Et Ton comprend que la lecture de ses œuvres ait, comme une lecture pieuse, préparé, la légende dit même opéré à elle seule des conversions (3). Mais l'exquise poésie de Virgile n'est qu'un symptôme, le premier peut-être, d'une façon nouvelle de penser et de sentir dont les manifestations vont aller se multipliant.

Le stoïcisme avait depuis longtemps enseigné que tous les hommes forment une même société, et c'est Gicéron, nous aurons occasion de le redire, qui avait exprimé cette idée dans le plus magnifique langage (4). De cette parenté originelle tous les devoirs sociaux étaient déduits : « La nature veut que l'homme fasse du bien à l'homme, et pour cette seule raison qu'il est homme. » Mais les siècles suivants font sortir de cette théorie abstraite un sentiment plus vif de réelle fraternité. « Si la nature nous a donné deux bras, dit fortement Sénèque (6), c'est pour aider nos semblables ; » et il rappelle le beau vers si souvent répété de Térence, et dont le sens apparaît de plus en plus plein. Ce qui est à noter de la part d'un stoïcien, il semble demander au cœur de se mettre de la partie, et d'ajouter à l'aide matérielle celle qui ne peut venir que de lui (7). Aux gens aigris et toujours mécontents il adresse cette

(!) Virgile, Enéide, voir surtout I, 462 ; VIII, 407.

(2)Jd., I, 542; II, 428, 600 ; IV, 56. Voir Boissier, Religion Romaine, I, IV, 3.

(3) TiLLEMONT, Hist. eccL, t. III, p. 331.

(4) Voir surtout De legibus, I, 7, 23.

(5) CicÉRON, Deoff.,n\, 6.

(6) Sénèque, Ep. ad LuciL, 95.

(7) Sénèque, De ira, I, 14, 3.

parole vraiment évangdlique : « Quand donc aiinerez-vous?(l). » Jiivénal (2) rend grâces au ciel de ce don qu'il nous a fait, le don des larmes. Là est pour lui ce qu'il y a de vraiment excellent dans la nature humaine, et ce qui fait la vraie supériorité de l'homme sur les bêtes indifférentes aux maux les unes des autres. Le plus grand malheur pour ce poète, qui n'est pas unélégiaque, c'est de n'aimer personne et de n'ôtre aimé de personne. Faire du bien devient chez Sénèque, en même temps qu'un devoir, un art. Peu s'en faut même qu'à force de raffmer sur les difficultés de cet art Sénèque n'aille contre son but, et ne nous ôte l'envie de nous y essayer. Les stoïciens ont enseigné en outre qu'il faut faire du bien même à ses ennemis (3). Le sage est honni, battu ; mais il doit aimer ceux qui le battent, comme il aime le père de toutes choses, comme il aime son frère (4). Ces austères moralistes se sont donc élevés jusqu'à l'indulgence et au pardon. Personne n'est sans péché, dit un rhéteur cité par Sénèque le père, et ce simple retour sur soi-même devient le principe d'une infinie miséricorde, qui eût manqué à une vertu trop sûre d'elle. Marc-Aurèle s'empare de la théorie platonicienne que le méchant ne pèche pas volontairement, et dans sa bouche elle devient comme une paraphrase philosophique des paroles du crucifié : Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font (5). « Faut-il, dit de son côté Epictète, nous emporter contre celui qui nous a outragés ? Non, c'est un égaré. Ayons pitié de lui comme nous avons pitié des aveugles et des boiteux (6). » Entre de tels sentiments et ceux qu'inspire la charité chrétienne ii nous faudra de l'attention et presque de la subtilité pour trouver une différence.

(1) Sénèque, De ira, lit, 28. i.

(2) JuvÉNAL, Sat. XV, 131-150.

\ (3) Sénèque, Ep. ad Lucil., 81.

(4) Epictète, Diss., lll, 22.

(o) Voir Denis, Histoire des idées morales, t. il, p. 166

(6) Epictète, Diss., 1, 28.

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