LE CHRISTIANISME DES PAÏENS
De nouveaux devoirs envers nous-mêmes apparaissent à la même date et avec les mêmes hommes. Et il n'est pas sans intérêt de noter (eut-on pu en effet a priori l'établir?) quelle modilication de la morale individuelle a correspondu à une conscience plus développée de la fraternité. Or cette modification a consisté dans l'apparition du scrupule, comme si certains sentiments, en entrant dans l'ùme humaine, loin d'épuiser toutes ses ressources pour le bien, lui en faisaient découvrir qu'elle ne se connaissait point. Ici encore il n'y a rien d'absolument nouveau. C'est une vieille idée stoïcienne que nos intentions sont, plus que nos actes même, les éléments de notre moralité. Mais il y a loin de ce qui est connu à ce qui est senti, comme dirait Leibnitz, et c'est aux approches du christianisme seulement que ce sentiment d'intime responsabilité trouve son expression. « Quiconque nourrit un mauvais désir est coupable, » dit Sénèque, et il ajoute qu'on peut ainsi être assassin sans verser le sang (1). Mais c'est Epictète qui sur ce point encore est le plus chrétien des païens : « Aujourd'hui, ayant rencontré une belle femme, je ne me suis pas dit : heureux qui couche avec elle ! heureux son mari 1 car se dire cela cest être adultère en pensée (2). » Ce texte nous prouve encore que la chasteté est devenue une vertu. A vrai dire, elle en avait toujours été une, et il serait puéril de prendre X Art d'aimer pour la représentation exacte des moeurs et surtout de la morale des anciens. L'école de Pythagore avait, entre autres traditions, celle de la pureté des mœurs, et ce fut un pythagoricien, Attale, qui plus tard y convertit le jeune Sénèque. Platon déclare infâme celui qui vit avec une autre que son épouse légitime (3). Quant à la femme adultère, ce n'est pas seulement dans la cité idéale de Platon, c'est dans Athènes qu'elle est chassée du
(1) Séseqle, De benef., \, l 'i.
(2) Kpictete, Diss., 11. IS.
(3) Platon, Lojs, VIII.
temple et que toute parure lui est interdite (I). Mais cette pudeur officielle pénètre de plus en plus dans l'âme, et, à l'époque de transition dont nous nous occupons, elle est devenue l'ornement ordinaire et discret des plus délicates. Sénèque trouve à la douleur d'une mère cette consolation que son fils est mort avant d'avoir cédé aux tentations qui assaillent son âge, et alors que, semblable à une jeune fille, il rougissait si d'autres le sollicitaient à pécher, comme s'il eût péché lui-môme. Marc-Aurèle remercie Dieu de l'avoir conservé longtemps chaste. Épictète émet le vœu — timide, il est vrai, — que l'on attende au mariage pour goûter à l'amour (2). C'est que, pour le pieux esclave, nous portons Dieu au dedans de nous, et que toute pensée, toute action basse est pour cette divine présence une souillure (3). « Ce que tu n'oserais pas faire devant une image de Dieu, tu le ferais devant le Dieu que tu as en toi, et qui voit, et qui entend tout ! » Ainsi les devoirs envers nousmêmes apparaissent déjà comme des devoirs religieux. Yalère Maxime enfin rapporte cet exemple extraordinaire d'un héroïsme d'un nouveau genre. Un adolescent dont la grande beauté faisait des ravages, Spurina, se mutila le visage, « préférant une laideur qui témoignait de sa vertu à une beauté qui causait du scandale ».
Ce qu'il faut ajouter, c'est qu'il n'y a pas là seulement un progrès dû à des consciences plus affinées. La [gravité en ces matières a toujours été un trait du caractère romain. Quintilien parle quelque part de la sainteté romaine (4). Il cite une loi qui punissait jusqu'aux regards quand c'étaient des regards de convoitise jetés sur la femme d'autrui (5). Valère Maxime nous
(1) Voir A. Maury, Histoire des reli<jions de la Grèce antique, t. III, p. 30, note a.
(2) Épictète, Manuel, XXXIII, 8.
(3) Épictète, Diss., II, 8.
(4) Quintilien, DecL, III.
(5) Id., CGXI.
LE CIi^ISTIA^'ISME DES PAÏENS. 109
apprend que les secondes noces étaient mal vues à Rome, bien avant que les docteurs chrétiens aient jeté sur elles la défaveur (1). D'après le môme historien, il s'écoula cinq cent vingt années, depuis la fondation de Rome, sans un seul divorce (2). Sur ce point encore le christianisme n'avait donc qu'à continuer ou à reprendre des traditions qui le préparaient, La matrone romaine, si différente déjà de la femme grecque, plus libre qu'elle, plus mêlée à la vie sérieuse de la maison, à l'autorité, à l'éducation, est, quoique avec plus de raideur, le premier exemplaire de la femme chrétienne. Il n'est pas jusqu'à ces veuves sur la vertu desquelles saint Ambroise veillera avec tant de sollicitude, qui n'aient eu leurs proches parentes dans l'antiquité, et déjà le veuvage avait été comparé à une virginité nouvelle (3).
Cette période si complexe de l'histoire morale qui précède la victoire du christianisme, période pendant laquelle la distance est plus grande qu'elle ne l'a jamais été d'une doctrine, que chaque écrivain contribue à porter plus haut, à des mœurs qui chaque jour s'abaissent, voit encore éclore et grandir, en même temps que la chasteté, certains sentiments qui ont sans doute avec elle des affinités. Le mépris du corps, traditionnel chez les philosophes, devient plus sincère et plus passionné (4). Le mot de chair est déjà employé avec le sens qu'il aura dans la langue chrétienne. Le mépris des biens extérieurs s'ensuit naturellement. « Celui qui veut vivre comme il faut, dit Epictète, ne doit pas soupirer après eux (5). » Le dégoût de toute sensualité est poussé jusqu'au dégoût de la vie elle-même.
(1) Voir Rena>, Marc-Aurclc, p. d49.
(2) Valere Maxi.mk, II, 3, 4.
(3) Voir sur celte question les développements de M. Denis, qui cite ce texte curieux d'Apulée : Viduitatis llorem, velut quamdam virginitatem violare. Histoire des idées morales, t. II, p. 126.
(4) Séneqle, De vita beata, 32.
(5) Epictète, Diss., I, 21. 20.
Le stoïcisme est en perpétuelle coquetterie avec la mort. Sentiment peu païen, peu conforme du moins à nos idées courantes sur le paganisme, que la douce mélancolie avec laquelle Sénèque enviait tout à Theure le sort de ceux qui meurent jeunes. On se familiarise avec la mort, on s'y prépare, on la voit venir sans broncher. Quelques-uns se la donnent. D'autres se contentent de l'implorer comme le bûcheron de la fable. Ce sont les rhéteurs. Maxime commente l'appel désespéré de Philoctète : 0 mort, médecin de tous les maux. « Oui la mort nous guérit en nous délivrant de ce misérable corps... Ya, continue tes supplications, appelle à toi le médecin (1). »
Un élément religieux est mêlé à ces derniers sentiments, et ceci est le trait le plus chrétien de cette fin du stoïcisme. L'idée de Dieu est partout présente ; on ne peut se passer d'elle. « Que ferais-je, dit Marc-Aurèle, d'un monde sans providence et sans dieux? » L'optimisme abstrait des premiers stoïciens devient une confiance pieuse dans la bonté divine. « Dieu est notre auteur, notre père ; il veille sur nous. N'y a-t-il pas là de quoi nous ôter toute inquiétude (2)? » « La nourriture ne manque ni aux aveugles, ni aux boiteux, et elle manquerait à l'homme de bien (3) ! » C'est, avec moins de grâce, le même sentiment dont le poète a trouvé l'exquise formule :
Aux petits des oiseaux il donne leur pâture.
S'il nous envoie quelque malheur, « ceci vient de Dieu » dirons-nous (4), et nous bénirons la volonté qui nous frappe comme la volonté qui nous secourt et nous soutient. Peu s'en faut qu'Épictète ne prononce les paroles môme de la prière chrétienne: « Que votre volonté soitfaite » (5).EtpourtantleDieu
(1) Maxime, Diss., XIII.
(2) Épictetk, I»?5s., I, 9.
(4) Marc Alrele, II, il.
(d) Épictete, Diss., I, 1, 29.
LE CHRISTIANISME DES PAÏENS. lll
auquel s'adressent ces grandes âmes a peine, môme pour elles, à se dégager du monde et des lois du monde qui, pour les premiers théologiens du Portique, le contiennent et l'expriment. Elles ont plus de dévotion que de foi, et c'est cette dévotion qui, cherchant son objet, le projette parfois en dehors d'elle. Le Dieu stoïcien osl dès lors comme disputé entre la métaphysique et la morale du stoïcisme. Il apparaît comme une personne, puis de nouveau ses traits se fondent, et il s'évanouit. Même chez Marc-Aurèle il est intermittent. Mais cette adoration qui s'obstine, quand tout être adorable se dérobe à elle, n'en est que plus significative, et elle marque bien cette disproportion entre les âmes et les croyances qui les préparait à recevoir, comme une chose depuis longtemps attendue, la révélation chrétienne. Cet état d'inquiétude intellectuelle et morale est fortement dépeint par l'auteu)' des Clémmtines. « Dès ma plus tendre enfance, j'étais travaillé de doutes qui étaient entrés, je ne sais comment, dans mon âme. Ne serai-je plus rien après ma mort, et nul ne se souviendra-t-il plus de moi, puisque le temps engloutit dans l'oubli toutes les choses humaines ? Ce sera donc comme si je n'étais pas né! Quand le monde a-t-il été créé, et qu'y avait-il auparavant ? S'il a eu un commencement, aura-t-il une fin? Et qu'y aura-t-il après la fin du monde, si ce n'est le silence de la mort? Tandis que je portais en moi ces idées, j'étais si fort tourmenté que je pâlissais et que je me consumais. Et ce qu'il y a de plus effrayant, c'est que si je voulais me défaire un moment de mes doutes inutiles, cette souffrance se ranimait en moi plus violente et plus vive. » Alors l'auteur fait voyager cette âme avide de vérité dans les écoles des philosophes où elle ne trouve que contradiction, dans le pays du surnaturel, en Egypte, où elle ne trouve que mystification, jusqu'à ce qu'enfin, ayant rencontré le christianisme sur son chemin, elle se repose de ses pérégrinations et jouisse de posséder ce qu'elle cherchait sans le savoir. — Telle est
l'histoire vraie de beaucoup d'àmes païennes. Et c'est ce qui nous a permis de dire que la distance se faisait de moins en moins grande entre le paganisme des meilleurs parmi les païens et le christianisme lui-même.
Un intransigeant : Tertullien,
Cependant le premier chrétien qui eut du talent en latin (1) Tertullien, est l'adversaire déclaré de toute compromission avec le passé. La littérature latine chrétienne débute avec lui par l'intransigeance. — Tertullien est originaire de Carthage, où il naquit d'un centurion. Il est bien Romain par deux traits au moins de son caractère et de son talent : c'est un réaliste et un juriste (2). Son apologie est moins une défense du christianisme, au point de vue philosophique, qu'une défense des chrétiens, au point de vue des lois. Bien différente en cela de celle de saint Justin, elle répondait mieux à des besoins immédiats. En outre, moins philosophique, elle était par cela môme plus romaine. C'est même un « vieux Romain » que Tertullien, en ce sens qu'il fait effort pour dépouiller toute culture hellénique. En revanche, par l'Ancien Testament, la culture sémitique a exercé sur lui une action que son tempérament d'Africain le prédisposait peut-être à recevoir. Et, par lui, elle a pénétré dans la littérature latine chrétienne et lui a donné, alors même qu'elle fut devenue moins rebelle à l'autorité des modèles païens, sa
(1) C'est saint Jérômo qui nous dit que Tcrtullion fut le proniior écrivain chrétien en latin après le pape Victor, auteur d'opuscules sur la fête de Pâques, et le sénateur Apollodore, qui avaitdéfendu le christianisme devant le sénat. De viris illustribus, 53.
(2) Eusébe l'appelle un connaisseur habile des lois romaines. Hist. eccL, 11,2.
savour propre. Voilà commenl mùme les imitateurs de Cicéron procèdent de Tertullien. L'indifférence pour la beauté et la régularité de la forme qu'il professe suffit à créer une forme littéraire nouvelle, plus lâchée, mais plus oratoire, pleine de saillies et de trouvailles, comme de négligences, peu scrupuleuse sur le choix des mots, par cela même plus démocratique et plus populaire. Le christianisme, qui veut être entendu au loin et de tous, se crée ainsi une langue presque cosmopolite qui ne devait pas être du goût des rhéteurs. Même chez saint Ambroise, même chez saint Augustin il restera quelque chose de celte indépendance littéraire. Tertullien enfin fabrique un grand nombre de substantifs abstraits (1 ). Le latin classique en était fort pauvre. Un juge autorisé (2) reconnaît dans cette tendance à personnifier des abstractions, des qualités, des manières d'être ou d'agir, un tour d'esprit plutôt oriental, mais qui deviendra communaux nations chrétiennes, — En voilà assez sur le style de Tertullien, et nous n'en aurions même pas dit autant s'il n'y avait chez lui un rapport étroit entre le style et les idées.
C'est dans V Apologie qu'éclate pour la première fois sa haine contre les philosophes. Des païens éclectiques soutenaient, ce que saint Justin avait soutenu, que le christianisme n'était après tout qu'une philosophie nouvelle. Il y avait là contre la persécution un refuge possible et une excuse. Mais il n'est pas dans le tempérament de Tertullien de prendre des biais et de plaider les circonstances atténuantes. Il repousse, comme une injure, ce rapprochement du christianisme et de la philosophie. Et il déblatère, à ce propos, contre les philosophes, avec un esprit d'intolérance qui a été égalé, mais jamais dépassé. Il n'est pas de calomnie qu'il ne ramasse. Il fait penser à un curé de campagne prêchant contre Voltaire. Il n'épargne personne, ni
(1) Hauschii.d, Principes et moyens de formation des mois dans Tertullien, Leipzig, 1876-1881.
(2) Ebert, /oc. cit., trad. française, t. I,p.47.
NIVERSITÉ TE LyON. — VIII. A. S
Démocrite, ni Anaxagorc, ni Aristote, ni Platon, ni même Socrate.
Il faut ajouter toutefois qu'il ne s'en prend pas seulement aux philosophes, mais à la philosophie. Entre elle et la foi il donne à choisir, et il trouve une joie de bourreau à insister sur la nécessité de ce choix auquel tant d'àmes, de tout temps, ont cru pouvoirsesoustraire.il ne sied pas à un chrétien de chercher quelque chose au delà de l'enseignement divin, et d'ailleurs tout nous est donné dans cet enseignement (1). Notre foi nous suffit donc, et le premier article de cette foi est qu'il n'y a rien en dehors d'elle. La foi vient de Dieu, la philosophie du démon, tes hérésies sont nées du mélange adultère de la philosophie et de la foi. Les philosophes en sont les patriarches (2). La doctrine des apôtres transmise par la tradition est toute notre science. Rien ne prévaut contre elle, mais, avec elle, il faut admettre l'absurde et l'impossible (3). Tertullien estle premier et le plus farouche des traditiomialistes.
Nous voilà bien loin de la libre et large exégèse d'Origène. Origène et Tertullien, ces deux grands contemporains, ont pris en face de la pensée de l'antiquité les deux attitudes les plus opposées. Né d'une famille pieuse, Origène n'a entrevu le monde qu'à travers les écrits des plus sages parmi les hommes, et sa tolérance intellectuelle est née de sa candeur même et de la sécurité de sa foi. Converti tard, TertuUien a connu la société païenne dans sa corruption, et il brûle avec rage ce que luimême a sans doute adoré. Mais la différence d'éducation de ces deux hommes, et aussi la différence de leurs tempéraments ne sont ici que des causes occasionnelles. Ils représentent à vrai dire deux directions et comme deux doctrines contraires au
(i) Tertili.ikn, De aniim, 2. Non amplius invoniri liret qiiani quod a Deo discilur. Quod aulem a Deo discitur tolum est.
(2) Tertullien, De anima, 3; De jvxsc. har., 7; Ath\ Marc, V, 10.
(3) Tertullien, De carne Christi, îi.
UN INTRANSIGEANT : TERTULLIKN. li;;
sein même du christianisme. « Dans toute œuvre de riiomme, Tcrtullien n'aperçoit que rinlluence du démon qui Ta perdu ; Origine se montre toujours attentif à retrouver l'empreinte de la main divine qui Ta créé (1 ) » Celui-ci est l'apôtre d'une religion hospitalière et du salut universel ; celui-là n'a à la bouche qu'anathèmes et menaces d'enfer. L'un enseigne l'alliance de la raison et de la foi, l'autre leur irrémissible divorce. Ils sont l'un comme à l'extrême droite de l'Eglise latine, l'autre comme à l'extrême gauche de l'Eglise grecque. Si l'un est l'ancêtre des mystiques, l'autre est l'ancêtre des inquisiteurs. Fait à noter, l'orthodoxie, amie du juste milieu, ne suivra ni l'un ni l'autre. Nous savons déjà à quels combats donna lieu l'origénisme. >*ous allons voir bientôt qu'à force de voir des hérésies partout Tertullien finit hérétique.
Toute la philosophie, nous Tavons vu, n'était pour lui qu'hérésie. Mais la culture profane, sous toutes ses formes, était logée à la même enseigne. C'est à propos des spectacles que Tertullien lui fit son procès. On sait quelle place ils tenaient dans la vie antique, dont ils étaient le plaisir officiellement consacré. Aussi le sacrifice de ce plaisir paraissait tellement dur qu'on jugeait couramment que ceux qui s'y résignaient voulaient se rendre le martyre plus facile, en retranchant de leur vie tout ce qui faisait la vie digne d'être vécue (2). Mais d'autres ne pouvaient s'y résigner et cherchaient des excuses. C'est ceuxlà que Tertullien malmène, leur rappelant avec hauteur les engagements de leur baptême (3), et cette troublante parole qu'on ne peut servir deux maîtres (4). Que les plaisirs du cirque soient peu chrétiens, il n'a pas de peine à le démontrer. Emotions trop fortes, qui nous disputent à l'Esprit Saint et dont il est ja-
(i) Dk Buoour;, CEglisc et l'empire romain, t. I, p. 122.
(2) TKnTLLLiicN, De spectacidii;, I.
(3) liL, 4.
(4) Id., 26.
loux(l), émotions malsaines, et qui nous font des âmesde bourreaux. 11 nous semble mOme qu'il eût pu se mêler à cette démonstration de Tertullien plus de pitié pour les victimes (2). Mais la pitié n'est pas son fait. Aussi ne fait-il entre le cirque qui exploite notre férocité et le théâtre qui vit de Fimpudicité aucune différence d'infamie. L'idée que l'art purifie tout est bien loin de Tertullien. « Ce qui ne doit pas être fait ne doit pas être dit ni représenté (3). » L'art est chose négligeable pour lui. Ce n'est pas assez dire : il est une forme de la concupiscence (4). Et pour extirper des cœurs chrétiens le culte païen de la beauté, Tertullien s'acharne malicieusement à démontrer que Jésus-Christ était laid (5).
Toute raison disparaît dès lors de conserver pour la littérature profane une piété sacrilège, et Tertullien l'enveloppe tout entière avec la littérature dramatique dans un mépris qu'il ne marchande pas. Elle est folie devant Dieu, dit-il (6). Que si l'on soutient que le monde sans beauté sera vide de joie pour le chrétien, Tertullien énumère les joies inexplorées que la possession de la vérité et que la réconciliation de son âme avec Dieu lui fera découvrir. Et il ajoutera, ce qui est aussi d'une psychologie inconnue des anciens, sinon peut être d'Épicure, qu'une volonté suprême naît du dédain de toute volupté (7). Enfin le christianisme a de quoi satisfaire même les amateurs
(1) TF.nTiLLiEx, De spcctaciiUs, 15.
(2) Voici la ])hrase la plus émue que nous ayons rencontrée : « Bonum est cum puniuntur noccntes. Quis hoc nisi nocens negabit ? Et tainen innocens de supplicio alterius la'tari non polest, cum magis conipetat innocenti dolere quod homo par ejus tam nocens l'actus est, ut tam crudeliter impendatur. » Id., 19.
(3) Id., 18. Quod in facto rejicitur, etiam in dicto non est recipidendum.
(4) Tertullien, De idoL, 9.
(b) Tertullien, De carne Christi, 9.
(6) Tertullien, De spectaculis, 18. Sin et doctrinam sœcularis litteraturcT, ut stultiticG apud Deum deputatam, aspernamur...
(7) Jd.,29.
UN INTRANSIGEANT : TERTULUEN. 117
de spectacles. C'est le spectacle du Jugement dernier que Tortullien demande que nos imaginations évoquent. On y entendra des tragédiens donner de la voix pour exprimer leurs propres souffrances. On y verra les llammes achever de dissoudre les plus dissolus, les cochers emportés dans une roue de feu. Et notre auteur continue, avec plus d'emportement que de goût, cette description où le feu joue le principal rôle. Singulier christianisme, et qui sera cependant celui des sculpteurs et des peintres primitifs. De ce goût de l'horreur un art naîtra.
Le traité De l'Idolâtrie est comme la suite du traité Des Spectacles. Un des griefs de TertuUien contre les théâtres étaient qu'ils sont nés du culte de Vénus et de Bacchus (1). Il pourchasse de même l'idolâtrie partout ou elle pénètre, après avoir posé ce principe/iue celui qui s'en rend coupable est du même coup homicide et adultère. Car il se tue lui-même et il viole la vérité (2). Mais comment ne point s'en rendre coupable? L'idolâtrie est le pire des crimes et le plus commun. Les chrétiens du m® siècle sont mêlés à la société de leur temps, ils exercent des métiers, des fonctions publiques; ils parlent la langue commune, se conforment aux usages, au cérémonial. Or tout cela est imprégné de paganisme, et l'on est à chaque heure païen malgré soi. Mais, pour ïertullien, il ne suffit pas que l'idolâtrie ne soit pas dans nos cœurs, si elle est dans nos paroles et dans nos actions. Et voilà de nouveau tout ce qui touche à l'art païen exclu de la vie chrétienne, et, comme on ne conçoit pas encore un autre art que l'art païen, l'ouvrier chrétien se contentera de faire des armoires et des marmites (3). On doit renoncer à plaire aux hommes et à Dieu tout à la fois (4). On ne peut servir deux
(1) Tertullien, De spectaculis, 10.
(2) Tertullien, De idoL, I.
maîtres, répèle Terlullien (1). — Mais il faut bien vivre, objecte un pauvre diable de chrétien, à qui Terlullien ôte ainsi son gagne-pain. — Heureux les pauvres! a dit le Seigneur, répond le terrible homme (2). Celui qui a la foi ne craint pas la faim. Entre les métiers proscrits est celui de professeur de belleslettres. Car il fait vivre ceux qui l'exercent en perpétuel contact avec l'idolâtrie. Car il leiir fait d'un semblant au moins de croyance aux fables qu'ils enseignent, et de l'observance des fôtes qui sont pour leurs honoraires des échéances d' usage, autant de nécessités professionnelles. — Julien interdira aussi aux chrétiens, mais pour d'autres raisons d'enseigner la littérature.
On distingue d'ordinaire dans les écrits de Terlullien ceux qui appartiennent à la période orthodoxe et ceux qui appartiennent à la période montaniste de sa vie. Incontestablement et", par exemple, sur la question si controversée alors des secondes noces, son rigorisme va croissant (3). Mais c'étaient ses principes qui l'entraînaient, et on peut soutenir qu'il fut de tout temps un sectateur de Montan en puissance, comme disent les philosophes. Voilà donc un homme que son excès de zèle sert mal et que rend hérétique la peur de le devenir. Or rien ne prouve mieux quelle solidarité existait entre la culture antique et le bon sens chrétien que de constater entre les opinions littéraires de Terlullien et ses opinions morales comme un lien naturel. Sa haine de l'art antique n'a d'égale que sa haine de la nature elle-même. Il proscrit les secondes noces, s'il n'ose proscrire les premières, et il ose du moins souhaiter qu'elles soient stériles. Le Seigneur n'a-t-il pas dit: « Malheur au sein qui a conçu et aux mamelles qui ont nourri ! » On
(1) Tertullien, DeidoL, 12.
(2) Ici.
(3) Voir cette gradation du traité Ad uxorein aux traité? De exhortation castitatis, et De monogamia.
n aura que faire d'enfants au jour du Jugement (1). « 11 fera beau voir des seins ballants, des nausées d'accouchée, des mioches qui braillent se mêler à la venue du Juge et aux sons de la trompette. Oh ! les bonnes sages-femmes que les bourreaux de l'Antéchrist (2). » Donc plus de famille, mais des jeûnes, des abstinences, et la recherche passionnée du martyre. Mourir dans son lit est un malheur, si ce n'est une lâcheté (3). Cette morale sans humanité est une morale sans pitié et sans pardon. Tertullien refuse à l'Eglise le droit de pardonner certaines fautes. Et, comme elle les pardonne, il la traite de caverne d'adultères et de prostituées (4). Car les intempérances de langage sont les seules que Tertullien ne réprouve point.
Cependant le plus intransigeant des hommes ne peut pas être jusqu'au bout conséquent avec lui-même. Tertullien avait médit de la philosophie, etil y a une philosophie de Tertullien. C'est qu'il lui était malaisé de défendre ses croyances contre ses nombreux adversaires, païens ou gnostiques, sans les commenter, sans les interpréter, sans philosopher en un mot. Mais il n'est môme pas impossible de trouver dans la philosophie de Tertullien la trace de ces philosophies antiques pour lesquelles il n'a pas assez de mépris. Ce grand contempteur de tout sentiment naturel fait aussi à la nature une place d'honneur dans ce qu'on peut appeler son système. C'est Dieu en effet qui nous parle par elle ; l'âme est l'élève, la nature est l'institutrice. Dieu est l'instituteur de cette institutrice (S). Et il y a ainsi une révélation primitive, reçue par l'âme comme une dot, antérieure aux pro-
(1) Tertlllien, Ad uxoron, 1, tj ; De cxkort. cast., G.
(2) Tertullien, De monogamia, 16.
(3) Voir De fiiga.
(4) Tertullien, De pudicitia, 1.
{")) Tertullien, De test, aniinx, 5. Magistra natura, anima discipula. Qiiicquid aut illa edocut, aut ista pordidicit, a Deo Iradilum est, magistro scilicet ipsius magislr.i'.
phdties (1), et qui constitue une sorte de christianisme naturel et universel (2). — Clément d'Alexandrie n'a pas dit autre chose. Mais il concluait que Socrate, par exemple, avait contribué à cette révélation. C'est pour les personnes et les noms propres que Tertnllien est surtout impitoyable. — Se doute-t-il que cette confiance filiale dans une nature qui exprime Dieu, et dont la raison humaine est un reflet, lui vient en droite ligne du stoïcisme ? Il a une idée bien stoïcienne encore de l'ordre universel. Il fait remarquer que le mot grec qui désigne le monde signifie ordre et beauté, ce qui est on ne peut plus païen (3). Et Ritter observe qu'il déduit parfois la justice divine non de la nécessité d'une sanction, mais de celle d'une réparation plutôt esthétique. Les méchants sont punis en vertu de la môme loi qui fait succéder le jour à la nuit, et pour rétablir le bel équilibre de la création (4). Or le christianisme et même la philosophie moderne se font de la justice une idée plus exclusivement morale.
De même cet adversaire de la rhétorique fut un rhéteur. Il l'avait été, et un de ses premiers ouvrages, un livre contre le mariage, est, nous dit saint Jérôme (5), écrit en style de rhéteur, c'est-à-dire tout rempli de lieux communs. Il le resta toute sa vie, et, jusque dans ses invectives les plus passionnées, le styliste montre souvent le bout de l'oreille. Déclame-t-il contre la toilette des femmes (6), on voit qu'il se plaît dans la description, en même temps qu'il y fait preuve d'une compétence qui rendrait tout autre suspect. Nous avons vu qu'il interdisait aux
(1) Tertullien, AdiK Marc, I, 10. Ante anima quani proplietia. Animaî enim aprimordioconscienlia Dei dos est.
(2) Tertullien, ApoL, 17. Teslimonium animtc naturaliter cliristianai.
(3) Teutlllien, ApoL, 17; Adv. Marc, I, 13 ; At/v. Her»;., 40.
(4) Voir RiTTER, Histoire de la philosophie chrétienne, Irad. française, t. I, p. 356.
(5) Saint Jérôme, Adv. Jovin., 1.
(6) Tertullien, De cultu fœminarum.
chrétiens d'ôtre |3rofesseurs. Mais il ne leur interdit pas d'être élèves. Ce n'est pas la môme chose. Le professeur est censé croire à ce qu'il enseigne (l), c'est-à-dire à la mythologie. L'élève en prend et en laisse. Puis il oubliera (2). Les chrétiens n'ont donc que le droit d'être mauvais élèves. Tout cela est plein d'inconséquences. TertuUien n'ose pas jeter par-dessus bord l'éducation classique, n'ayant rien à mettre à la place. Il en veut et n'en veut pas. Mais croit-il, s'il y a vraiment péril moral à enseigner, que les enfants qui vont à l'école, que du moins ceux qui les y envoient ou qui conseillent de les y envoyer n'encourent aucune responsabilité, que tirer profit de la faute d'autrui ne soit pas s'en faire le complice, et qu'on puisse ainsi sans remords aider les gens à se damner? Il y a là un scrupule qu'on s'étonne de ne pas trouver chez TertuUien, qui en a tant. Mais voici tout un traité, et qui est cependant de la dernière partie de sa vie, qu'il semble avoir écrit pour prouver que le rhéteur ne faisait chez lui que sommeiller (3). 11 avait quitté la toge, le vêtement romain, vêtement fort incommode, mais dans les plis duquel semblaient llotter tant de souvenirs glorieux, et qui était comme un emblème national, pour le manteau grec, le pallium. Le pallium était comme le froc d'un temps où il n'y avait pas encore de moines, à proprement parler, mais des ascètes, ou comme on disait, des continents. Il avait servi aux philosophes grecs, à ces cyniques qui furent les vrais ancêtres de nos frères prêcheurs et mendiants. Il est permis de croire qu'il était quelquefois mal porté. En le revêtant toutefois, TertuUien entendait déclarer au monde qu'il renonçait à lui. C'était une façon de faire profession. Cet homme était paradoxal jusque dans ses actions. Gomme il ne
(1) Tertullikn, DeidoL, 10.
(2) TERTULLiENjDe test . animae, I.
(3) Voir l'élégante et concluante dissertation de M. Boissier, la Fin du paganisme, liv. lll, ch. i.
i22 LE CHRISTIANISME ET LA CULTURE CLASSIQUE.
manquait pas d'ennemis, ils saisirent cette occasion de s'égayer ù ses dépens. Et lui céda à la tentation de mettre les beaux esprits du temps de son côté, en leur servant un morceau de leur goût. Il ne s'agissait pas d'une question de foi, et il lui sembla qu'il pouvait, sans se donner à lui-même un démenti, qu'il devait peut-être employer une autre manière de discuter que dans V Apologie. Il se souvint donc qu'il avait été un brillant élève des rhéteurs, M. Boissier a exccllement démontré que les procédés de développement dont use ïertullien dans ce petit traité sont les procédés classiques de la rhétorique d'alors. « Eh bien, oui! j'ai changé dévotement. Mais qu'est-ce qui ne change pas ici-bas ? » Suitalors un lieucommun sur lestransformations des choses. Le costume des hommes en particulier a subi bien des variations. Et lorsque TertuUien arrive à ce manteau que les philosophes ont porté, pour en faire l'éloge, il fait l'éloge des philosophes eux-mêmes ; ce qui est grave de sa part, et ce qui prouve jusqu'à quel point, dans les discours des hommes, la forme entraîne le fond. Parlant en rhéteur, ïertullien pense en rhéteur. Et le traité Du Manteau a beau n'être dans sa vie qu'un accident, et comme le résultat d'une gageure, il sert à mettre en évidence cette marque indélébile de la culture antique même sur ceux qui le prenaient de plus haut avec elle.
On pourrait donc chercher plus d'une chicane à TertuUien, et pousser l'irrévérence jusqu'à le compter au nombre des précurseurs de l'alliance, qu'il réprouve, entre la tradition morale et intellectuelle qui finit et celle qui commence. Ce n'est pas à ce titre que nous lui avons fait une place dans notre étude. Mais il importait de connaître la tactique opposée à celle qui va l'emporter dans le camp des écrivains ciirétieus, et dont nous passons en revue les plus illustres représentants.
TertuUien est d'ailleurs, du moins dans la littérature, un cas presque isolé, et comme un chef sans soldats. Quelque chose de son esprit pénètre toutefois chez presque tous les Pères latins, y
UN INTRANSIGEANT : TKRTULLIEN. 123
compris saint Ambroise. On peut en outre rattaciier plus directement à soniniluence deux Africains comme lui, saint Gyprien et Arnobe. Saint Gyprien l'appelait son maître (1) et faisait de ses œuvres des livres de chevet. Il en a imité quelques-unes (2). Il soutenait, lui aussi, non sans quelque àpreto, ce dogme que hors de FÉgiise il u'y a pas de salut (3). Mais c'est un disciple, et les ardeurs du maître arrivent àlui atténuées. Les imitations même (ju'il fit de TertuUien servent à faire ressortir entre le modèle et la copie les différences de manière et de ton. Puis, ce qui témoigne d'un certain éclectisme, dans un des ouvrages ou il imite TertuUien, dans le De Idolorum vanitate, il imite aussi Minucius Félix, lequel avait imité Gicérgn. — Quanta Arnobe, il a écrit cette phrase : « Quand il s'agit de choses sans ostentation, il faut regarder le fond et non la grâce de la forme ; il ne faut point se préoccuper de ce qui est mélodie pour l'oreille, mais de l'utilité des auditeurs ; la vérité méprise le fard (4). » Mais sa langue à lui est toute païenne. Mais il cherche des analogies entre le christianisme et la philosophie platonicienne pour les faire servir à la défense du christianisme (5), ce qui est d'une méthode apologétique fort timide. Enfin dans ce païen devenu tardivement chrétien il reste tant de paganisme que nous trouverions parfois sa polémique trop complaisante. Nous nous éloignons donc de plus en plus des positions prises par TertuUien. Saint Jérôme rapporte que Lactance fut l'élève d'Arnobe (6). Or Lactance est de tous les écrivains chrétiens, nous le verrons, celui qui subit avec le moins de fausse honte, l'influence des maîtres classiques et en particulier de Cicéron.
(1) Saint .IiiRÙMi:, De vir. illuslr., o3.
(2) \oirsnrioni\e DehaMtuvirgi7ium,c[\tiDebono patienlix dcsa\nlCY\)rien.
(3) Saint (^yi'kikn, De unitate ecclesiœ.
(4) Voir EiJKRT, /oc. cit., (trad. française), I. I, p. Si!, (o) Aknobi:, Adv. iiatione^, il, I 'k
(6) Saint Jkrô.me, De vir. illuslr., 80 ; Ep., IA\, Ad Magnum.
Preuves diverses de l'alliance de la culture classique et du christianisme.
Ce qui se passe dans la littérature n'est qu'un cas particulier d'un phénomène plus général, qui fut lui-môme la manifestation d'une loi historique qu'une expérience d'hier a rendue présente à nos esprits. Les plus grandes révolutions passent au-dessus de certains usages, comme de certains rouages sociaux, sans les modifier ni les atteindre. Après avoir émis la prétention de toucher à tout et de tout renouveler, la Révolution française traita avec plus d'un préjugé et, pour mainte institution, se contenta de l'avoir démarquée . Elle entra dans les mœurs en s'y pliant, et ce fut pour elle un moyen de l'emporter sur les grandes choses que de céder sur les petites . Ainsi, après le premier orage, ce qu'on croyait mort reparut en partie, et le passé fit, par un retour offensif, sa brèche dans le présent. On eût de même fort surpris les premiers chrétiens en leur prédisant ce que le christianisme en viendrait à accepter pour sien, comme aussi quelles gens, et vivant de quelle manière, auraient plus tard le droit de s'appeler chrétiens. L'édit de Milan et les efforts loyaux des successeurs de Constantin pour faire vivre en paix les deux cultes répandirent un esprit de tolérance qui aida à ces emprunts et à ces adaptations dont nous voulons parler.
Si la haute société romaine a dans le sang sa passion pour le parler élégant elles pointes des rhéteurs, la populace devenue chrétienne continue d'aimer les fêtes d'un amour tout païen. Elle a changé de Dieu plus facilement qu'elle ne changerait sa façon à elle de fêter la divinité, plus facilement même qu'elle ne changerait de jour pour ses fêtes. Sous l'épiscopat même d'Ambroise, et malgré son autorité si respectée, les fidèles de
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Milan se joignaient aux païens pour célébrer les calendes de janvier, qui étaient elles-mêmes un souvenir des anciennes Saturnales. Et il monta en chaire pour flétrir cette profanation et cette sorte de contresens moral. Mais les calendes de janvier devaient être plus fortes que saint Ambroise et que la logique. Dans sa réforme du calendrier païen, Théodose dut les conserver comme jours fériés. Peu s'en fallut même que quelque confusion ne s'établît entre cette vieille fête tenace et la jeune fête de Noël (1). Et voilà comment nous nous trouvons chaque année fêter Saturne sans le savoir. Le plus souvent, et lorsqu'il s'agissait d'une commémoration moins importante que celle de la naissance du Sauveur, la fête chrétienne se substituait tout bonnement à la fête païenne (2). De même les saints de la nouvelle religion prennent la place — et les temples — des dieux de l'ancienne. Un historien ecclésiastique du commencement duv^ siècle fit comme lathéorie de ces transferts : « Le Seigneur, dit Théodoret, a chassé les dieux de leur temple, et mis à leur place ses propres morts en faisant reporter sur eux tous les honneurs rendus à ces dieux. Au Heu des Pandies, des Diasies, des Dionysies et des autres fêtes, il y a maintenant les jours où on célèbre celle de saint Pierre, de saint Paul, de saint Thomas, de saint Serge, de saint Marcel et d'autres martyrs. » Le premier art chrétien sortit, par un processus comparable, de l'art païen et mit quelque temps à s'en dégager pour trouver ses formes propres. L'histoire comme la nature ne fait point de sauts. Et cela est vrai de l'histoire des symboles et des idées. « Un art ne s'improvise pas (3). » Non qu'il faille refuser au christianisme toute spontanéité et toute fécondité artistiques. Quelques uns ont poussé à l'excès la thèse que nous présentons.
(1) Voir lÎEiT.NOT, Histoire de la destruction du paganisme, I. I, p. 382-38:L
(2) Dalr, l'Église chn^tienne du commencement du iv^ siècle jusqu'à la fin du vi", p. 274.
(3) Raoll-Rochette.
V*, xXA
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On a outré les rapprochements et, dans la croix elle-même, on a cherché des emblèmes en usage chez les Egyptiens pour désigner les éléments (1). On a de même voulu voir dans le type du Bon Pasteur la reproduction de l'Hermès Criophore (2), dans tous les Christs des Apollon, dans les Saint Pierre des Hercule. Ce sont là explications bien laborieuses de conceptions artistiques fort simples. Mais, pour d'autres symboles plus compliqués, l'emprunt est moins contestable. Orphée entraînant les animaux au son de sa lyre est devenu le Christ charmeur d'àmes. Ainsi une image artistique familière revêt sans trop de peine un sens nouveau. Le nimbe entoure la tête du Christ et des saints après avoir entouré celle des faux dieux et môme celle des empereurs (3). Lorsqu'il ne s'agissait pas de la représentation de la divinité, les scrupules étaient encore moindres. Un fidèle commande-t-il un sarcophage pour sa tombe, il choisit, entre les motifs de décoration les plus usités, ceux qui peuvent, avec un peu de bonne volonté, s'interpréter dans un sens chrétien. Certaines inscriptions de Phrygie, tantôt païennes, tantôt chrétiennes, présentent indistinctement les mômes images (4). Est-il téméraire de penser qu'entre les vivants régnait la môme confusion qu'entre les morts, et que ses façons de parler, et môme de penser, n'auraient pas toujours suffi non plus à désigner un chrétien? Quoi qu'il en soit, ce qui se passa dans le domaine de l'art est l'image de qui se passa dans le domaine des lettres et de la morale. Les formes littéraires se transmirent comme les autres, et avec elles les idées. Rien ne saurait, mieux que la simultanéité de ces deux
(1) CiAMPiM, Histoire des édifices sacrés construits par Constantin.
(2) Raoul-Rociiette.
(3) Voir Allard, Rome souterraine, p. 282.
(4) VoirViTET, Journal des savants, d8GG; Bayet, Recherches pour servir à Vhistoire de la peinture, p. 13, 27, 30 ; cl Histoire de Vart, p. 1 12 ; (Iroisset, les Sarcophurjes chrétiens.
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phénomènes, démontrer ce qu'une telle transmission avait de fatal.
Le sentiment de la beauté et le goût du talent renaissant, on vit éclore une poésie chrétienne. Des chrétiens firent des vers, des vers antiques sur despensers nouveaux. Le premier de ceux qui s'y essaya, le premier du moins que nous connaissions, Commodien, a de la raideur et de la vulgarité. Il y a en lui des traces d'éducation sémitique. Les façons de parler du peuple ont ses préférences, comme aussi les provincialismes(l). C'est le Tertullien de la poésie. Mais tandis qu'on peut faire de la belle prose presque malgré soi, on ne peut faire des vers qu'en le sachant et en le voulant. Ce rude poète ouvrait la voie à de plus délicats. — Faire des vers pieux fut pour beaucoup le meilleur moyen de résoudre l'opposition qu'on s'était efforcé d'établir entre leur piété et leurs goûts. En môme temps c'était une ressource pour gagner à la vérité les âmes toutes littéraires qui refusaient de l'entendre grossièrement exprimée. On mit donc en vers les Évangiles. Nous voulons parler de Y Historia Ëvaufjelica de Juvencus, Ce poète se fait de la poésie une telle idée qu'il ne doute pas que les noms d'Homère et de Virgile n'atteignent la fin des siècles. Et cependant ils ont prêté leur génie à des fables et à des mensonges. Que penser d'une poésie qui se sera faite le vêtement de la vérité, qui recevra d'elle l'éclat, au lieu d'avoir à le donner? Juvencus ne dissimule pas ses espérances de gloire terrestre, sentiment nouveau chez un chrétien. Mais, par-dessus le marché, ses œuvres, vraiesœuvres de piété, assurent son salut éternel. La poésie ne damne plus les hommes, elle les sauve. Ce poète si content de son métier s'aperçoit-il qu'il le diminue cependant et qu'il remplace la poésie parla versification? Car il s'interdit toute invention et se borne àtraduire envers le récitsacré. Il n'invente que des mois,
(1) Voir EitKRT, /oc. cit., p. 104
ci; qui prouve du moins qu'il manie liaidimenl sa langue et n'est pas un imilaleur servile. Le plus souvent toutefois il imite même le style, et ce sont les Géorgiques et VÉnéide qu'il imite. Celle double fidélité à la vérité religieuse pour le fond, à Virgile pour la forme, fera d'ailleurs son succès près des humanistes do la Renaissance, dont elle contentera le double instinct. Elle le fera mieux que ne l'eût fait l'originalité de ses idées ou de son langage.
Autour de l'œuvre de Juvencus, il faut grouper plusieurs adaptations de la Bible, adaptations plus indépendantes du texte, car un chrétien en use plus librement avec la Bible qu'avec l'Evangile. C'est là l'origine de toute une tradition littéraire à laquelle on doit les poèmes du Tasse, de Millon et deKlopslock. L'une de ces adaptations, V Histoire de Sodome^ s'inspire d'Ovide plutôt que de Virgile, parce qu'il s'agit d'une métamorphose, et elle oppose la métamorphose de la femme de Loth à celle que raconte le poète, comme la vérité à la fable. — Un autre de ces pastiches est une tentative pour raconter toute l'histoire sainte, depuis le déluge jusqu'à l'Ascension, avec des vers de Virgile, pris de côté et d'autre, et mis bout à bout (l). Cela fait un récit coupé et inintelligible pour qui ne connaîtrait pas d'avance les faits dont il s'agit. C'est une série d'allusions et de rébus à deviner. Mais si nous ajoutons que l'auteur est une femme qui appartenait à l'illustre famille des Probus, où fréquentait Ambroise, nous saurons de quelle superstition l'antiquité était l'objet dans le milieu où se passa la jeunesse du futur évoque.
Enfin voici un poème dont on ne saurait dire si l'auteur est païen ou chrétien, quoiqu'il nous apparaisse plein de piété. Mais il y avait encore des païens fort dévots. C'est le mythe du Phénix qu'il raconte, mythe qui, avec de légères modifications, fut adopté par le christianisme, et devint le symbole de limmor-
(1) C'est le Cento Virgilianus de Proba Falconia.