PREUVES DIVERSES
talité. Si ce petit poème était sûrement chrclien, il témoignerait excellemment de la marche parallèle suivie par l'art et la littérature chrétienne. Car l'oiseau merveilleux appelé le phénix, comme le palmier qui porte le môme nom, et auquel on attribue la morne force de résurrection, servait dans les catacombes depieux emblème (1). Mais Tindécision sur la religion de l'auteur n'estelle pas à elle seule étrange et significative? — Pour une œuvre d une date bien postérieure, et pour une œuvre morale, ce qui rend la chose encore plus piquante, le même doute existe. L'auteur de la Consolation, Boëce, est-il chrétien, est-il païen? Si c'est un chrétien, comment demande-t-il des consolations à la philosophie et non au Christ? Et cependant il est vraisemblable que c'est un chrétien (2). Quelle meilleure preuve de cette coexistence de deux éducations, l'éducation religieuse et l'éducation classique, et comme de deux âmes dans une âme? Chez saint Ambroise l'une sera subordonnée à l'autre ; chez saint Jérôme elles lutteront douloureusement; chez Boëce elles vivent côte à côte sans se confondre.
Entre tous les auteurs chrétiens antérieurs à saint Ambroise (les seuls dont nous voulions nous occuper pour le moment), celui qui lui ressemble le plus est saint Hilaire. Comme Ambroise, Hilaire est un poète en même temps qu'un prosateur, et ses poèmes furent des hymnes. Comme Ambroise, il était de grande naissance, comme lui il fut évoque. Tous deux luttèrent contre l'arianisme et contre des cours ariennes. Tous deux furent des disciples d'Origène (3), et introduisirent dans la littérature latine les explications allégoriques qui devaient donner sa forme originale à l'imagination du moyen âge, créer un art et une poésie. Cet idéalisme intempérant est de tous les éléments
(1) Voir Ai.i.\un. Jor. cil., p. .302.
(2) Voir noissiKii, Journal tics savants, 1880.
(3) Le Commenlaire sur saint Mathieu de saint tiilaire est imité de celui d'Origène.
Univehsité ue Lyon. — VIII. A. 9
de leur pensée celui qui est le jîIus étranger à la tradition classique ; car, quand bien même Pliilon eût imité cette méthode d'interprétation des stoïciens, ce n'est pas du stoïcisme, mais de Philon, et singulièrement développée, qu'elle vint au christianisme. Entre saint Ililaire et saint Ambroise, il y a toutefois une importante ditlcrence. Saint Ambroise est né chrétien, saint Hilaire appartient à cette espèce morale d'hommes qui furent pour le christianisme de si utiles défenseurs, et que la philosophie avait amenés à la foi. Cette évolution naturelle de son esprit laissa chez lui, comme chez saint Justin, un reconnaissant souvenir pour tout ce qui l'avait préparée. Il ne rompt donc pas avec son passé et n'en a pas honte. Il fut le premier philosophe chrétien en latin. On l'a appelé l'Athanase de l'Occident. Il fut en même temps le théoricien et l'apologiste de la rhétorique appliquée à la défense de la foi. S'il a des prétentions à l'élégance, s'il imite Quintilien (1), ce n'est pas seulement par habitude ou par tactique pieuse, pour convaincre les gens de son monde et de son éducation; c'est à Dieu qu'il veut plaire, et c'est Dieu qui demande à ceux qui parlent en son nom, de parler au moins de leur mieux. Celui qui rédige les rescrits d'un roi y met tout son soin et tout son talent, et l'on annoncerait la parole de Dieu dans un langage vulgaire et sans respect pour ce qu'il exprime! Avec saint Hilaire, la recherche chez un écrivain ou chez un orateur chrétien, loin d'être sacrilège, devient donc une marque d'égards et une forme de la piété (2). Nous n'avons pas affaire, on le voit, à un classique honteux et il ne s'agit plus pour la rhétorique de circonstances atténuantes. Saint Ambroise, qui sera plus éloquent que saint Hilaire, n'aura pas ce culte de l'éloquence.
(1) D'après saint Jérôme, Ep., LXXXIII; Ad Magnum.
(2) Saint Hilaire, De Trinitate, 1; Tract, in P$. Xlli.