‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 33 sur 60 · UNE DERNIÈRE PREUVE : L'ÉDIT DE JULIEN · texte numérisé non relu

UNE DERNIÈRE PREUVE : L'ÉDIT DE JULIEN

Une dernière preuve : l'édit de Julien.

Nous ne voulons plus donner qu'une preuve de Talliance du christianisme et delà culture classique, et de la force que le christianisme puisait dans cette alliance. C'est le fameux édit de Julien qui nous la fournit. Plusieurs causes concoururent à faire de Julien un apostat ; et, dans la lutte morale qu'il engagea, il avait d'instinct, quoiqu'il fût plutôt un illuminé qu'un politique, fait appel à tous les sentiments que le christianisme avait froissés. La seule chose qu'on chercherait en vain dans la tentative religieuse dont il est l'auteur, c'est ce que le xvui" siècle y vit : un accès de libre pensée. Ce fut plutôt une réaction de l'esprit mystique et superstitieux contre une religion qui, depuis qu'elle était sortie saine et sauve de cette longue crise qu'on nomme la gnose, demandait à la raison non pas trop, mais trop peu de sacrifices. Ce fut encore une courte revanche de la spéculation gréco-orientale sur lebon sens romain qui, dans le sein de l'Eglise, l'avait emporté. Julien est aussi peu romain qu'un empereur romain pouvait l'être. Lui, qui cite beaucoup, ne cite jamais un auteur latin. Mais il éprouve et il exprime toutes les répugnances d'une vieille race et du monde officiel à l'égard d'un culte dont les origines étaient par trop plébéiennes. Cet homme à la barbe inculte était un aristocrate. Il a été aussi le dernier champion des divinités nationales contre le Dieu unique qui les supprime ou qui les absorbe. Voilà pourquoi cet ennemi des chrétiens prodigue aux Juifs les avances et les faveurs (1). On trouve dans ses réformes improvisées jusqu'à des emprunts à

(1) Julien, Lettres, XXV, Ll.

ce christianisme qu'il abiiorre, à son système de prédication, à son organisation de la bienfaisance, hommage involontaire d'un ennemi à ceux qui étaient allés au-devant de tant de besoins matériels et moraux.

Mais on y trouve surtout trois choses : le culte de la nature, du passé et des lettres. Julien a divinisé le soleil, « ce roi commun de tous les êtres, » et il consacra trois nuits à composer un discours en son honneur (1). C'est un adorateur de toutes les forces et de toutes les splendeurs de la nature qu'il reproche à la religion nouvelle, toute morale et tout intérieure, d'ignorer. — Ce que Julien reproche encore à cette religion nouvelle, c'est d'être nouvelle. Il a la superstition de l'antiquité. Ces expressions : les mœurs, les lois, les dieux de nos pères (2) reviennent sans cesse sous sa plume. « Dieu est éternel, dit-il, et il convient que ce qu'il a établi soit éternel (3). » Voilà la politique conservatrice déduite de l'immutabilité divine. Joseph de Maistre n'inventera rien de plus fort. Aussi la révolution accomplie par Julien prétend-elle n'être qu'une restauration. Et il restaure avec tant de rage que peu s'en faut que cet empereur ne se fasse républicain (4).

Mais ce qui Ta conduit à ce culte du passé, c'est le culte littéraire qu'il a ressenti pour lui. Sa politique est une politique de rhéteur. C'est Libanius qui en fut le premier conseiller, et plus tard il put dire à son élève : « C'est la rhétorique qui vous a ramené au respect des dieux (5). » Elle est en effet, de tout le passé, ce qui a le mieux survécu, et c'est avec ce qui demeure de vie en elle qu'elle essaye d'en ranimer les restes. L'admiration des auteurs anciens se change donc en dévotion. Les poèmes

(1) Julien, Oratio VII, p. 223; IV, p. 157 (édition de Spanheim, 1696).

(2) Julien, Misopogon, p. 362; Oratio III, p. 114; V, p. 159. Ta TraTpîa ïôt), 7îaTpîov»s voaou;, xû raToîw Oeû».

(3) Cyrille, Contra Jul., 4.

(4) Julien, Misopogon, p. 343.

(5) LiBAMUs, Prosphon.

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