UNE DERNIÈRE PREUVE : L'ÉDIT DE JULIEN
irilomère, d'IIdsiode passent au rang de livres saints, de Bibles que Ton oppose à la Bible. Le sentiment qu'inspirent de si vieilles gloires n'a pas de peine en effet à revêtir une forme pieuse, surtout chez des gens dont la piété n'a pas d'autre objet. L'originalité et la témérité de Julien fut de demander à cette piété littéraire une sève qu'elle ne possédait point, et de vouloir fonder une religion avec des regrets. L'hellénisme fut le nom de cette religion. Quant à celle qu'il veut détruire, il se croit très perfide en l'appelant le galiléisme. Et son double orgueil, national et littéraire, se complaît dans l'opposition de ces deux noms, l'un qui résume une telle histoire, l'autre qui est l'aveu d'une si humble origine. Mais l'avenir, quoi qu'ait pensé Julien, n'appartient pas de droit à ceux dont tous les titres sont dans le passé. — Après les quelques beaux jours qu'il dut à Julien, le paganisme ne devait plus entrevoir l'espérance que sous le règne du rhéteur Eugène. Mettre un rhéteur sur le trône fut en effet la dernière ressource d'un parti dont les rhéteurs étaient le plus solide appui. Cette réédition de la tentative de Julien achève d'en marquer le caractère.
On comprend dès lors avec quelle jalousie et quelle angoisse les païens devaient voir les chrétiens s'initier à ce culte de l'antiquité qu'ils voulaient exploiter comme un monopole, et du même coup leur ôter leur dernière raison d'être. « 11 ne faut pas, dit Julien, qu'on nous perce de nos propres flèches, qu'on s'arme de nos é^i^its pour nous faire la guerre (1). » L'édit par le(iucl il interdit aux chrétiens d'enseigner la rhétorique avait pour but de forcer chacun à rester chez soi et à vivre de son bien. Aux païens Homère, Hésiode, Démosthène, Thucydide, Socrate. Que les Galiléens aillent commenter dans leur église Mathieu et Luc. Or, pour ce païen convaincu, il n'y a pas d'éducation en dehors de celle que l'antiquité peut donner. « Elle
(1) Ap. Thkodorkt, Hiat. ecc/., III, 1S.
seule apprend le courage, la sagesse et la vertu. Il compte donc bien réduire ceux qu'il en sèvre à la disette intellectuelle et morale. « Ce qui est le plus surprenant, ajoute M. Boissier, c'est qu'au fond les chrétiens pensaient comme lui (1). » Ils sentirent au vif cette persécution malicieuse et en gardèrent rancune à Julien. Saint Grégoire revendique hautement cette qualité d'ilellcne qui, pour lui, n'est pas incompatible avec celle de chrétien (2). Et plus tard saint Ambroise objectera aux protestations de Symmaque en faveur de la tolérance ce souvenir encore vivant et cruel pour les chrétiens de lois « qui voulaient les empêcher de parler et d'instruire ».
Ainsi c'est un païen, et dans l'intérêt de sa cause, qui reprend contre l'alliance de la culture classique et du christianisme la campagne qu'un siècle auparavant, et dans un intérêt opposé, Tertullien avait si vigoureusement menée. Et il est tout à fait piquant de retrouver dans la bouche de l'empereur les arguments du tribun chrétien. Lui aussi refuse de distinguer dans les écrits de l'antiquité le fond et la forme, et il reproche aux rhéteurs qui, ne croyant pas aux dieux d'Homère, continuent à célébrer Homère leur inconséquence et leur hypocrisie. — Mais, entre cette intransigeance païenne et l'intransigeance chrétienne, une tradition s'était formée, large et conciliante, oii trouvaient place, avec la foi nouvelle, toutes les gloires et toutes les acquisitions morales qui faisaient désormais partie du patrimoine inaltérable de l'humanité. Il nous faut maintenant rétrécir notre champ d'étude, et voir quelle fut, sur la littérature chrétienne, l'influence d'un païen entre tous, de Cicéron.
(1) Boissier, la Fin du paganisme, t. I, p. 1 12.
(2) Saint Grégoire, Contra Jul., l, 107.