‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 35 sur 60 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE CICERONIANISME AU IV^ SIECLE ll\

Pourquoi Cicéron a eu des imitateurs parmi les chrétiens.

On peut se demander quelles raisons ont attiré à Cicéron les sympathies plus ou moins avouées des écrivains chrétiens, et fait de lui leur modèle préféré. — On répondrait d'abord qu'ils n'avaient guère le choix. Cicéron et Sénèque sont à eux deux toute la philosophie latine, et Sénèque eut aussi sa clientèle chrétienne, surtout à partir du jour où les chrétiens crurent pouvoir le prendre pour un des leurs. Mais, plus que Sénèque, Cicéron présentait dans ses ouvrages comme un résumé à point de la philosophie antique pour des gens qui se souciaient peu de recourir aux originaux et de distinguer entre les doctrines. Pour eux le passé formait un tout, un bloc. Or Cicéron avait été justement un éclectique, et représentait l'esprit moyen des maîtres divers dont il avait reçu l'enseignement. Un penseur oi-iginal aurait moins bien fait l'affaire des lecteurs chrétiens qui, en lisant Cicéron, faisaient du même coup tant d'autres connaissances. Cicéron, qui voulait apprendre à ses contemporains la philosophie grecque, se trouva donc l'apprendre sur-

(1) Nous ne parlerons sous ce titre que des cicéronicns qui sont en même temps des chrétiens, quoiqu'il ne soit pas sans intérêt de voir païens et chrétiens imiter à l'envi (licéron, et se le disputer. Mais il faut nous borner.

tout aux générations chrétiennes qui suivirent. Après avoir beaucoup imité, il était dans sa destinée d'être imité à son tour et de servir de trait d'union entre des maîtres oubliés et des élèves auxquels ces maîtres n'avaient point pensé. Un philosophe de profession aurait excité plus de défiance. Sa carrière politique d'honnête homme était pour sa philosophie une recommandation, surtout près des gens que les héritiers d'Auguste persécutaient. Son grand talent d'orateur et d'écrivain servait à ses idées, en attendant qu'il ne leur fit tort dans notre opinion à nous, qui ne permettons plus aux philosophes de si bien parler. Il avait vécu à la plus belle époque de la langue latine, de sorte que le latin de Cicéron devait être pour les classiques de l'avenir le vrai, le seul latin. Avec lui on apprenait la rhétorique en même temps que la philosophie. C'était un maître à plusieurs fins. On trouvait dans ses écrits tout ce qu'on tenait à savoir de l'antiquité. Ils étaient des manuels de haute culture. Ajoutons que Cicéron, étant Romain, est déjà chrétien par plus d'un trait. Il y a un accord secret de pensée entre lui et ceux qui l'imitent, sur des points essentiels. Atticus raconte qu'un proconsul romain réunit tous les philosophes qui étaient à Athènes et les somma de se mettre d'accord, promettant de consacrer officiellement cet accord (1). Ce proconsul semble avoir eu l'idée des conciles et des dogmes qui sortent de leurs décisions. De même Cicéron veut forcer à s'entendre Aristote et les stoïciens, et s'obstine à ne voir dans leurs dissentiments que des querelles de mots. Quant à la philosophie d'Epicure, cet homme doux et pacifique, la menace du bras séculier (2). C'est qu'une chose importe au-dessus de tout pour lui, comme pour l'Eglise romaine, la morale. Les arguties des Grecs le laissent au fond assez indilîérent. Il met quelque coquetterie à les exposer, et à faire auprès de ses contemporains l'homme

(1) CicÉKON, De legibus, I, 20.

(2) Cicéron, De finibus, II, 10.

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