‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 36 sur 60 · POURQUOI CICÉRON A EU DES IMITATEURS · texte numérisé non relu

POURQUOI CICÉRON A EU DES IMITATEURS

qui est au courant des choses. Mais c'est quand il s'agit des principes de l'ordre social et moral qu'il se montre vraiment et parle en son nom.

Et cette morale cicéronienne n'était pas pour déplaire à des chrétiens qui ne s'irritaient pas encore, mais se réjouissaient de trouver à leur enseignement des antécédents. Au iv° siècle seulement les scrupules viendront, et saint Ambroise le prendra de haut avec son modèle. Au iii" siècle on est tout à la joie de la rencontre et de l'accord que l'on constate. Ne parlons pas en effet du De Officiis dont nous parlerons longuement. Mais l'auteur des Tiiscidanes, mais l'auteur de la République était lui aussi, comme Yirgile, un précurseur; et la morale grecque, en passant par sa bouche, prenait déjà cet accent de gravité romaine, et comme de piété, que les siècles suivants achèveront, nous l'avons montré, de lui donner, C'est saint Augustin qui vante l'austérité de ces livres De la République que nous avons perdus (1). Les Tusculanes reflètent une douce mélancolie, une tristesse de vivre qui est la préface ordinaire de l'ascétisme et d'un recours au surnaturel. Il y est déjà question de ces ascètes de l'Inde (2) dont le stoïcisme ferait honte à des stoïciens, et dont les émules devaient plus tard peupler les monastères de l'Occident. Puis, comme la souffrance appelle à sa suite l'espérance, ce mécontentement de la vie aboutit à l'attente d'une autre vie. Chez Gicéron nous trouvons, à ce sujet, des affirmations plus confiantes que celles mômes de Marc- Aurèle et d'Épictète (3). Elles n'ont pas eu leur place, il est vrai, dans son traité Des Devoirs^ mais dans son traité De la Vieillesse^ où elles viennent à propos rasséréner ses dernières années, et surtout consoler son cœur paternel toujours endolori. Sa foi est moins une doctrine qu'un besoin de son âme.

(1) Saint Algistin, Ep., \V\.

(2) (Gicéron, Tusculanes, V, il.

(3) CicÉRON, De sencdule, l!>-23.

Quoi qu'il en soit, ce sont ces croyances ou ces embryons de croyances qui feront imaginer à Constantin que Cicdron, comme Virgile, secrètement éclairé par les prédictions de la sibylle Erythrée, avait connu d'avance la venue du Christ, et s'était converti à lui avant qu'il ne fût né.

Une dernière raison rendait Cicéron sympathique aux chrétiens. Il avait combattu la divination, dont la concurrence était plus à craindre pour le christianisme que celle de la philosophie. Il avait même écrit, à propos de la théologie stoïcienne, cette phrase dont on étendra le sens et la portée (1): « Il n'y a pas d'insanité ni de rêve de malade qu'on ne trouve chez un philosophe ». Ses livres devinrent donc des répertoires d'arguments contre les superstitions païennes. Et Eusèbe (2) estime à six cents le nombre d'ouvrages de polémique religieuse auxquels le traité De la Divination et le traité De la Nature des Dieux donnèrent naissance'. Aussi les païens proscrivaient-ils ces deux traités qui ne nous sont sans doute parvenus que par l'intermédiaire des chrétiens. En 302 Dioctétien les condamne même au feu, ce qui prouve que, entre tous les exemples de délicatesse morale que nous nous plaisons à lui attribuer, le paganisme a donné celui de supplicier les livres à défaut des auteurs. Cicéron avait été pour son temps un voltairien. Il était donc pour les chrétiens un allié naturel. Et ses ouvrages philosophiques bénéficièrent d'une vogue qu'ils n'avaient pas créée. Peu appréciés, semble-t-il, par les moralistes des deux premiers siècles, du moins peu cités, même par Sénèque (3), (on se demande pourquoi), ils ne devaient être mis à leur vraie place que par les Pères de l'Eglise. Singulière fortune pour un philosophe païen !

(1) Cicéron, De diuinafione, II, 58.

(2) Ei'SÉBE, Prœper. Evang., IV.

(3) II n'en est question que dans la lettre C.

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