MINUCIUS FÉLIX
Minucius Félix.
Minucius Félix, le premier écrivain chrétien que l'on puisse classer parmi les cicéroniens, est exactement le contemporain de Tertullien. D'après Lactance(4), illui serait même antérieur. De toute façon, c'est à quelques années d'intervalle que s'affirment dans la littérature latine les deux tendances opposées. — Minucius Félix est un avocat qui profite des vacances du barreau pour se promener au bord de la mer avec deux amis, l'un Octavius, chrétien comme lui, l'autre païen, Cfecilius. Lhostilité d'un culte à l'autre n'était donc pas telle qu'il ne pût y avoir des amitiés mixtes, de même qu'il y avait des mariages mixtes. Comme ce trio d'amis passait près d'une statue de Sérapis, Ca'cilius, selon l'usage païen, la salua en lui envoyant un baiser. Octavius qui l'a remarqué, et qui a un tempérament d'apôtre, (c'est lui déjà qui a converti Minucius Félix), fait honte à ce Minucius Félix de n'avoir rien fait à son tour pour convertir un homme qui vit presque avec lui et lui est si cher. Ca^cilius a entendu ces reproches et cettediscussion dont il est cause. Tout le plaisir de sa promenade en est gâté, jusqu'à ce qu'il se décide à provoquer une explication. Il dira les raisons de son paganisme persistant. Octavius lui répondra. Et Minucius Félix sera le juge du tournoi. Voilà une mise en scène toute cicéronienne, comme c'est aussi par imitation de Cicéron que le dialogue porte le nom du principal interlocuteur, Octavius. Voilà aussi des façons bien courtoises et bien académiques pour une dispute religieuse. Mais Minucius Félix tient évidemment à prouver que les chrétiens savent être gens du
(1) Lactance, Inst. div., V, 1.
monde et soutenir une controverse dans les formes (1). On leur reprochait sans doute d'ordinaire d'ôtre plus ardents que corrects, et cette ardeur môme nuisait à leurs arguments dans un monde habitud à Tctiquette de l'école. C'est pour la même raison qu'à la fm de chaque discours les interlocuteurs se font des compliments qui, dans une discussion de cette gravité, nous semblent à nous presque déplacés, et qui font ressembler ce duel de deux religions à un assaut bien ordonné.
Quant au style de Minucius Félix, il est fait de phrases de Cicéron, et quelquefois de Sénèque, mises bout à bout comme dans une copie de concours général ou comme chez un puriste de la Renaissance, — avec plus d'aisance toutefois et sans aucune , affectation d'archaïsme. On sent qu'il parle naturellement le latin le plus élégant et, si les rapprochements ne s'imposaient, on pourrait croire qu'il n'imite personne.
Non seulement cependant il imite, et il imite Cicéron, mais c'est un ouvrage particulier, le De Natura Deorum^ qu'il a sous les yeux, dont il reproduit l'argumentation, la forme même (2), avec une telle exactitude que le texte de Cicéron a servi aux éditeurs à corriger les fautes qui s'étaient glissées dans celui de Minucius (3). Il n'est môme pas impossible que Minucius Félix ait été coutumier de ces adaptations, et qu'il ait composé un De Fato que nous aurions perdu (4). Dans le De Natura Deorum^ Cicéron met aux prises un épicurien Yelleius, un stoïcien,
(1) Voir Octnvius, 4. Cf. 8.
(2) Voir surtout J6, 18, 19, 21, 22, 26, 27.
(3) Minucius Félix, Octavius, 19 : Zeuxippum viin naturalem, animalem qua omnia regantur, Deuin nosse. Heumann supprime avec raison le « naturalem » mot qui est inutile au sens, qu'un copiste aura reproduit machinalement parce qu'il se trouve à la ligne précédente, mot enfin qui est absent du texte correspondant de Cicéron ; car c'est là le grand argument... Vim quamdam dicens, qua omnia regantur, eamque animalem. De Natura Deorum, I, 13.
(4) Minucius Fklix, Octavius, 36. Ac de fato satis : vel si paucapro tempère, disputaturi alias et uberius et plenius.
MI.NUCIUS FÉLIX. 141
Balbus, et ua académicien, Cotta, qui renvoie dos à dos Tépicurien et le stoïcien, se contentant de douter, et autorisant de ce doute sur le fond des choses sa fidélité aux anciens usages et aux anciens dieux. Le païen de Minucius Félix, Ccecilius, reprend la thèse et Tattidude de Cotta (1), quoique avec une incrédulité moins fanfaronne. Cotta, c'est-à-dire Cicéron, avait prononcé ces paroles qui font rêver, venant d'un pontife : « Il est difficile de nier qu'il y ait des dieux, quand on est en public, mais entre amis qui discutent, c'est autre chose (2) ». Cœcilius vit à une époque plus religieuse, où. la religion n'est plus affaire de convention officielle, mais vraiment affaire d'âme. La façon dont il justifie ce qui lui reste de foi n'en est que plus étrange. -Notre raison ne peut nous faire atteindre la divinité. Socrate n'a-t-il pas dit : « Ce qui est au-dessus de nous ne nous regarde pas » ? Et, depuis, Arcésilas et Carnéade nous ont enseigné dans ces hautes questions la prudence du doute (3). — On voit à quelle école philosophique appartient notre païen. — Simonide enfin, invité à dire ce qu'étaient les dieux, demanda un jour de réflexion, puis deux encore, puis trois (4), disant que plus il allait moins il voyait clair. La conclusion de tout ceci est qu'il faut croire aux dieux du paganisme. Mais il n'y a rien là, malgré l'apparence, qui ressemble à la tragique opposition de la raison et de la foi, rien qui rappelle les ardeurs d'un Pascal ou même de nos modernes criticistes. La forme de l'argument est
(1) Voir Ebert, Rapport de Tei'tnUien à Minucius Félix, et Histoire générale de la littérature du moyen ârjc (traduction française), p. 37. Mais nous trouvons ce rapprochement antérieui-ement indiqué dans les notes de Balduin.
(2) Cicéron. De nalura Deorum, l, 22.
(3)Tuta dubitatio, 13.
(4) C'est ainsi du moins que nous comprenons ce texte : Primo délibération! diem petiit, postridie biduum prorogavit, mox alterum tantum admonitus adjunxit [Octavius, 13), (luoique M. Boissier traduise : « 11 demanda un jour pour y réfléchir, puis un autre, puis un troisième. » [La fin du paganisme, t. 1, p. 318.)
la même, mais l'esprit diflère. Il faut croire, c'est-à-dire il faut conserver les dieux qu'on a, puisqu'on les a, s'en rapporter aux vieilles traditions, continuer son petit train d'observances et de piété, et savoir, en fait de religion, se contenter de peu. — Voilà un païen qui ne se fait pas du paganisme une idée trop haute, et qui nous paraît mûr pour la conversion. N'allons pas supposer cependant que ce soit, de la part de l'auteur, un artifice de discussion, et qu'il ait voulu se rendre la réfutation facile. Il représente avec sincérité l'état d'âme de beaucoup de gens que les nouveautés effrayaient, et qui éprouvaient plus d'éloignement pour la foi nouvelle que d'attachement à l'ancienne. On a même remarqué (1) que les objections adressées au christianisme par Gœcilius n'étaient en rien diminuées. Minucius Félix, qui était avocat a mis une évidente coquetterie à plaider de son mieux même la cause qu'il croit mauvaise. Et son plaidoyer a un tel air de conviction qu'on a pu se demander s'il ne l'avait pas pris tout fait à quelque ennemi du christianisme, à Fronton par exemple (2). Voilà une hypothèse qui eût réjoui son amourpropre professionnel.
Octavius répond à Gaîcilius. Cette fois c'est une autre partie de traité De la Nature des Dieux, c'est le discours du stoïcien Balbus que suit presque pas à pas notre auteur. Cela a un sens qui ne devait pas échapper aux lecteurs païens familiers avec le dialogue de Cicéron. Le christianisme prend en main la succession morale du stoïcisme, et semble tenir à s'en proclamer l'héritier. De cette philosophie à cette religion nous savons déjà qu'il y avait comme une pente naturelle où s'engageait d'ellemême l'élite des esprits. Nous savons en outre maintenant que le christianisme avait compris de quel côté du monde philosophique il pouvait chercher des alliés et attendre des recrues. — C'est un signe des temps de voir le chrétien, dans le dialogue de
(1) BoissiER, La fin du paganisme, t. I, p. 3H.
(2) M. Renan se range à cette hypothèse.