‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 38 sur 60 · MINUCIUS FÉLIX · texte numérisé non relu

MINUCIUS FÉLIX

Minucius Félix, se faire contre le païen le champion de la raison humaine (1). Le christianisme et la raison en sont à leur lune de miel. Puis le christianisme de Minucius Félix est un christianisme peu exigeant et qui se confond presque avec le monothéisme. Le dogme auquel s'attache surtout Octavius est celui de la Providence, et il la fonde sur les mêmes raisons que Balbus. La seule différence entre le chrétien et le stoïcien, c'est que le chrétien ne tire aucun argument de la divination. Sa démonstration n'est qu'une démonstration de l'universelle finalité (2). Des deux le vrai philosophe, c'est lui. Ce sont d'ailleurs des autorités philosophiques qu'il invoque. Bien loin d'insister sur les nouveautés que le christianisme apporte, il se rattache, tant qu'il peut, à la tradition (3). A peine sent-on l'effort qu'il fait pour tirer à lui cette tradition et pour marier ensemble la providence stoïcienne et le Dieu duTimée (4). Ses affirmations les plus nettes sont des affirmations spiritualistes. « Vous vous étonnez de ne pas voir Dieu avec les yeux de la chair, alors que vous ne pouvez ni voir, ni toucher votre âme, par laquelle vous vivez et parlez (o) ». A dire cela, il n'y avait, au in^ siècle, ni grande audace ni grande originalité. Dans cette singulière apologie il n'est question ni du Christ ni des Evangiles. Si la croyance à la fin du monde est mentionnée c'est qu'elle est justifiée par une croyance analogue des stoïciens (6). Ca^cilius avait reproché aux chrétiens le culte de la croix comme quelque chose de bas et d'avilissant. Quel thème pour un chrétien que cette leçon d'humilité donnée au monde par son Sauveur et que cette ignominie voulue du sacrifice ! Mais Octavius a une autre façon de répondre et de réhabiliter

(1) Octavius, 16.

(2) Voir surtout 17.

(3) Octavius, 19.

(4) Id.

(5) Octavius, 32.

(6) Octavius, 34.

rinstrument de la rédemption. Il cherche à la forme de la croix des analogies honorables dans la structure des mâts, des étendards, des trophées, dans l'attitude enfin d'un homme en prière (1). — Ce qu'il y a de plus étrange, et ce qui prouve combien le respect humain qu'inspirait ce pieux symbole était un sentiment répandu, c'est que nous avons trouvé chez saint Justin les mêmes explications embarrassées. Il y avait là pour un public plein de préjugés une faute de goût dans le christianisme, et les apologistes se léguaient, comme une recette, un argument digne du scrupule auquel il répondait. Par ce qu'elle a de paradoxal, l'étrangeté de ce plaidoyer nous aide à comprendre le christianisme de Minucius. Nous nous étonnons moins de tout ce que nous ne trouvons pas dans cette apologie, et nous n'avons pas besoin de supposer, comme on l'a fait (2), que Minucius ait été un nouveau converti peu au courant de sa religion, ou même un hérétique. Il présente la religion, dont il est l'élégant apôtre, par le côté qui peut attirer ceux qui, pour les idées comme pour le style, vivent sur Gicéron. Ou plutôt il l'a pirise lui-même de ce côté. Elle a été pour lui, comme pour saint Justin, une philosophie meilleure. Et il Jui est sans doute venu à l'esprit que, si Cicéron l'eût connue, Gicéron n'en fût pas resté à son doute académique. N'est-ce pas en tout cas l'idée que suggère la conclusion de VOctavius rapprochée de celle du De Natura Deoriim ? Tandis que Gotta se répandait en paroles aimables pour le stoïcisme, mais ne se rendait point, G*cilius a l'âme illuminée par le stoïcisme renouvelé qu'Octavius lui a prêché. Or Gaecilius c'est Gotta, et Gotta c'est Gicéron. V Octaviiis di\iVQ.\i donc pu s'appeler : la Gonversion de Gicéron. Un écrit si plein de Gicéron est plus qu'un acheminement vers le livre de saint Ambroise, que nous cherchons à expliquer par ses antécédents avant de l'étudier en lui-même. Il ne le

(1) Ociai-ùis, 29.

(2) KùHN, Der Octavius.

LÂCTANCE. 145

prépare pas, il le dépasse. Nous voulons dire par là que VOctavius témoigne de plus de ferveur pour l'antiquité que le De Officii^, que Minucius Félix, quoiqu'il imite d'une façon plus dissimulée et avec plus d'art, ou plutôt pour cette raison ajoutée à bien d'autres, est un cicéronien plus achevé que l'évoque de Milan. Celui-ci apportera dans sa manière de faire des réserves que lui dictera son amour-propre de chrétien. Le christianisme aura pris une conscience plus nette et plus hautaine de son originalité. Se sentant plus fort, il se réclamera moins instamment d'une tradition qui, après tout, n'est pas sienne. Avec Minucius Félix lepassén'estpassubi, mais invoqué, et le christianisme apparaît comme placé sous le patronage de Cicéron. Ce n'était pas un patron à dédaigner, puisqu'en lui toute la sagesse antique se résumait et se personnifiait, et il ne faut pas sourire de la pusillanimité d'esprit de ces chrétiens qui n'adorent le Christ qu'à condition de faire de Cicéron un de ses saints. « Des hommes sur ce modèle n'auraient créé ni l'Evangile, ni l'Apocalyse; mais, réciproquement, sans de tels adhérents, l'Évangile, l'Apocalypse, les épîtres de Paul fussent restés les écrits secrets d'une secte fermée qui, comme les esséniens ou les thérapeutes, eût finalement disparu (1) . »

Lactance.

Celui dont nous allons parler maintenant a été appelé le Cicéron chrétien, tellement il a été un imitateur heureux de l'orateur païen. Lactance était un professeur de rhétorique qu'attira la philosophie, et que le stoïcisme sans doute conduisit au christianisme. Il s'autorise, au début de son principal ouvrage,

(1 , Hf.nan, Marc-Aurèle, p. 402-i03.

L'nivehsité bE Lyon. — VllI. A. 10

de l'exemple de ces orateurs illustres dont les études philosophiques ont noblement achevé la vie (1). C'est à Gicéron qu'il pense, et cette analogie de leurs carrières le flatte évidemment. Il eut pu ajouter que, comme Gicéron, il écrivait sur tous les sujets, et avec quelque prolixité. Nous avons perdu la moitié de ses ouvrages. Il ne nous reste que l'œuvre du Lactance chrétien et apologiste. La place qu'y tient Gicéron n'en est que plus significative. Elle témoigne d'une véritable obsession.

Un petit écrit forme une transition entre les deux vies de Lactance, la vie païenne et la vie chrétienne. Le début et la fin seulement indiquent que l'auteur est déjà chrétien. C'est un écrit philosophique sur la Providence. La démonstration de la Providence divine était donc le vestibule de toute apologie. Là était le premier article de la foi nouvelle. Là était en même temps le point de contact entre cette foi et le stoïcisme. Nous avons vu un ancien stoïcien, comme Minucius Félix, se contenter presque de ce dogme, et rester comme sous le porche du temple. Si nous n'avions que cet écrit de Lactance, nous le rangerions dans la môme catégorie d'esprits. Il a remarqué qu'on n'a pas jusqu'à lui tiré tout le parti possible du spectacle qu'offre cette œuvre unique : l'homme, pour admirer l'habileté de l'ouvrier. Gicéron a indiqué ce développement dans le second livre du De Natura Deonim et surtout dans le quatrième livre De la Ri'piiblique (2). Mais ce ne sont que des indications que son élève veut mettre à profit. C'est donc comme un supplément au traité De la République qu'il va écrire, en s'excusant de ce que cette entreprise a d'audacieux (3). Continuer et amplifiei- Gicéron était cependant encore une façon de l'honorer. Et cette fois le développement est complet, et il n'y aura plus rien à y ajouter. Après avoir, en bon stoïcien, combattu lindifférence

(1) Lactanck, Biv. inst., 1, 1 .

(2) L\CTANCE, De opificio Dci, 1.

(3) W., 1; Cf. 20.

sur cette matière cl les négations des épicuriens, Laclance s'insfénie, avec toute la subtilité d'un Bernardin de Saint-Pierre, à découvrir des lins et des harmonies.

Un trait caractéristique de son esprit et de son éducation éclate dans cette recherche. Car on ne prête jamais à Dieu que les intentions que l'on aurait soi-même. EtLactancc, faisant à la beauté une place prépondérante parmi les fins de la création, nous laisse voir dans sa pensée de classique impénitent (1). La main de l'homme, en particulier, lui semble un chef-d'œuvre de grâce, et il en explique, par des considérations esthétiques plutôt qu'utilitaires, toute la structure (2). Voilà qui est plus païen que chrétien. Et ce ton païen d'un écrit chrétien est justement ce qui nous intéresse. Cicéron eût pu signer, à peu de chose près, l'œuvre de son continuateur.

Il faut parler tout autrement du grand monument élevé par Lactance à sa foi nouvelle, des sept livres des Instituions divines. Le titre est emprunté à la langue juridique de Rome, et cet emprunt fait au passé n'est pas le seul; mais ce n'est pas d'une philosophie plus ou moins chrétienne, c'est d'un christianisme très précis cette fois qu'il s'agit. C'en est même la plus complète exposition qui ait été faite jusqu'ici en latin. Lactance estime que TertuUien a bien défendu la foi chrétienne mais n'a pas dit en quoi elle consistait (3), que saint Cyprien n'a écrit que pour des convaincus (4), et que Minucius Félix a trop peu écrit (o). Pour lui il s'adresse même à des païens, et à ceux-là surtout qui n'acceptent que les raisons élégamment exprimées. Il leur en fournit contre le paganisme qu'il réfute, puis pour le christianisme qu'il expose. Son livre est la véritable

(1) Voir Ebert, loc. cit., t. l, p. 85.

(2) Lactanck, I)e opificio Dei, 10.

(3) LACTA^CE, Div. ijist., V, 1, 4.

<4) Id.

(.ïjW., V, 1.

Soiïune des premières années du iv" siècle. Des erreurs dogmatiques graves ont empôchd Lactance d'être traité en Père de l'Eglise, et ont ôté de l'autorité à sou livre. 11 n'a été traduit quune fois en français (1), et on ne l'étudié plus autant que, pour ses qualités littéraires tout au moins, il mériterait de l'être. iNous ne pouvons ici qu'indiquer dans quel cadre d'idées apparaissent soit les imitations de Cicéron, soit les discussions où Cicéron est pris à partie.

Lactance part du dogme de la Providence qu'il prend comme donné, comme incontesté. Les stoïciens et Cicéron l'ont suffisamment démontré (2) . Voilà déjà les stoïciens et Cicéron acceptés comme auxiliaires et classés comme précurseurs. Mais est-il possible d'admettre plusieurs providences, c'est-à-dire plusieurs dieux? — Nous voici d'emblée introduits dans la discussion du polythéisme. Lactance invoque contre lui des raisons philosophiques et aussi des autorités. Par là n'entendez pas seulement les prophètes hébreux, mais des écrivains païens, voire des poètes. Comment alors le paganisme est-il né? Car il faut expliquer même l'erreur. L'explication de Lactance porte la trace de deux théories alors rivales. Il fait des dieux tantôt des hommes, tantôt des diables. Mais il refuse surtout à ces antiques superstitions le droit de se réclamer de leur antiquité. En matière de foi, l'antiquité, la tradition ne sont rien. On ne doit s'en rapporter qu'à soi-même. Dieu a voulu que chacun cherchât et acceptât librement la vérité. Et Lactance réclame pour la foi cette indépendance de toute autorité que Pascal réclamera pour la raison, puis que d'autres réclameront de nouveau pour la foi. Mais le christianisme lui-môme était alors une forme de la libre pensée.

Passons aux philosophes. L'histoire de leurs variations suffit à les condamner. Ils ne s'entendent même pas sur l'objet de leur

(1) Par René Famé, secrétaire du roi François I""", in-folio. Paris, 1546.

(2) Lactance, Biv. inst., I, 2.

science. Cependant Lactance s'attarde à réfuter directement quelques-uns d'entre eux, et nous prouve par là du moins à quel point il les connaît. Au fond Lactance n'est pas un ennemi de la philosophie, puisqu'il n'est pas un ennemi de la raison. L'homme est pour lui un animal religieux et philosophe tout à la fois (1). Séparez la philosophie de la religion, et vous avez les erreurs des philosophes ; séparez la religion de la philosophie, et vous avez les superstitions des païens (2). L'accord de la philosophie et de la religion nous procure la vraie philosophie et la vraie religion. Ce sont déjà les façons de penser du moyen âge. Entre la vraie philosophie que Lactance appelle sagesse, et la fausse, il y a encore cette différence que la seconde appelle tout le monde à elle, sans distinction de sexe, de condition, ni d'intelligence. Les épicuriens et les stoïciens avaient eu ce sentiment qu'une doctrine qui n'allait pas au peuple était par là môme condamnée (3). Mais ils n'avaient pu que constater leur propre impuissance. Avec le quatrième livre, auquel nous sommes arrivés, commence l'exposition de cette philosophie véritable c'est-à-dire de la foi chrétienne. Sous ce titre. De la vraie sagesse^ Lactance raconte la naissance du Christ, ses miracles, sa passion, sa résurrection, et la prédication des apôtres. Mais il donne les raisons morales de tous les événements qu'il rapporte. C'est une justification en même temps qu'une exposition. N'oublions pas en effet que, sous ce récit, nous devons trouver une philosophie. Et Lactance doit à cette méthode, avec quelques subtilités, dheureuses inspirations. Si Dieu s'est fait homme, c'est qu'il fallait que celui qui donne les ordres donnât les exemples. S'il a souffert, c'est pour enseigner aux hommes la souffrance et le mépris de la mort; s'il a souffert sur la croix, c'est que la croix était le supplice des humbles, et qu'il voulait aller à eux pour

(1) LxcTANCK, Div. inat., lll, 10.

{2)1(1., in, 11.

(3) Id., lll, 20.

qu'ils vinssent à lui (1). Voilà une façon de parler de la croix qui vaut bien celle de Minucius Félix.

Le livre suivant nous fait entrer dans l'étude de la morale chrétienne. Il est intitulé De la justice, et le morceau capital de ce livre est en effet une analyse de l'idée de justice. Au lieu de tenir tout entière dans un respect d'autrui mêlé d'indifférence, et dans la stricte exécution des contrats, la justice chrétienne déborde pour ainsi dire. Inspirée par l'amour de Dieu, elle est ce sentiment vif de notre égalité que nous donne l'idée de notre commune origine. Seule, cette pensée d'un père qui est le même pour tous, et qui veut à tous le même bien, fait en effet les hommes égaux et vraiment frères (2). Les anciens, n'ayant pas cette notion de l'égalité, n'ont pu avoir la notion de justice. Aussi leur société est-elle faite de barrières et de disparates. Il peut bien y avoir chez les chrétiens des pauvres et des riches. Mais cela n'est pas la même chose. Ces différences n'ont que le prix qu'on y attache (3), et pour des êtres immortels, elles en conservent peu.

Le sixième livre traite de deux devoirs qui priment et résument tous les devoirs. La piété, outre ce qu'elle vaut par elle-même, transforme les autres vertus, ou plutôt elle en est le principe commun, et seule leur donne leur vrai caractère, au point que, sans elle, les vertus ressembleraient à un corps sans tête (4). L'autre devoir chrétien par excellence est celui de charité, ou, comme dit Lactance, d'humanité. Nous venons de voir qu'en un sens l'humanité elle-même n'est qu'une forme de la piété, et que l'amour de Dieu s'achève par l'amour du prochain. Et la charité ainsi entendue est féconde en obligations que la morale antique ne soupçonnait point. Un dernier

(1) Lactance, Div. inst., IV, 26.

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