SAINT AMBR0I5E
L'élection de Saint Âmbvoise. — Son éducation romaine.
L'année 374 il s'agissait de pourvoir à la vacance du siège opiscopal de Milan. L'évêque qui venait de mourir était un arien, Auxence. C'était donc pour les catholiques un siège à reconquérir, et quel siège! Milan étant la résidence impériale, l'empereur y était le sujet spirituel de l'évêque, et nous verrons bientôt tout ce que cela peut signifier. Comme résidence impériale encore, Milan avait été le théâtre de récentes luttes théologiques. Et la victoire de l'orthodoxie semblait n'être pas complète, tant que le champ de bataille lui était disputé. L'élection menaçait d'être chaude. On consulta l'empereur, qui était alors Valentinien 1". L'Église payait déjà par de tels actes de déférence la protection dont elle jouissait. Valentinien répondit aux évoques délégués vers lui qu'un pareil choix était mieux leur affaire que la sienne, qu'ils n'avaient qu'à choisir un homme dont la vie même fût un enseignement, et que, quand ils l'auraient choisi, lui, maître de l'empire, courberait la tête devant cet homme, recevant ses leçons comme un remède pour son âme (i . Valentinien pressentait-il quelle autorité allait prendre sur les empereurs le futur évoque de Milan?
Ces instructions étaient plus élevées que précises. Les évêques se mirent donc à délibérer. Le peuple qui assistait à la séance, séparé par un simple voile de la partie de la basilique où elle se tenait, de façon à pouvoir faire entendre ses vœux, les faisait si bien entendre que l'élection allait tourner en sédition. Le consulaire se montra alors dans l'église pour prévenir tout
(1) TiiÉoDORET, lliii. Eccl., IV, 6.
L'ÉLECTION DE SAINT AMliHOlSi:. 5
désordre. C'était Arribroiso. Comme il haran-uait la foule, un enfant l'interrompant cria : Ambroise évoque! Le jeune ma-^-istrat jouissait d'un tel crédit, et avait, par son impartialité, conquis des sympathies si unanimes que tous, ariens et calholi(iues, prêts, il y a un instant, à en venir aux mains, furent mis d'accord par cet enfant qu'ils crurent inspiré, et répétèrent en chœur : Ambroise évêque ! Valentinien, consulté de nouveau, — car il fallait qu'il cédât à l'Église un fonctionnaire de l'État, — se déclara fort satisfait que le suffrage du peuple ei!it ainsi ratifié un de ses choix, et, comme voulant prouver qu'il connaissait bien celui qui en avait été l'objet : « C'est une ligne droite, dit-il, une règle inflexible {!). »
Cependant Ambroise se défendait. Il était pris à l'improvistc, et, homme à ne pas se donner à moitié, peut-être hésitait-il devant ce don de lui-même qu'on lui demandait. Il chercha à faire douter de sa justice, de sa vertu, pour détourner de lui l'enthousiasme populaire. L'instinct du peuple ne se laissa pas prendre à ses feintes. L'amour du monde et des grandeurs séculières qui lui étaient promises le retenait moins que d'honorables scrupules. Il n'était pas baptisé. C'était l'usage alors de différer le baptême. Or une loi de l'Eglise défendait de faire d'un néophyte un évêque. Et bien plus tard son involontaire complicité dans la violation de cette loi apparaîtra à Ambroise comme un remords (2). Il essaya donc de fuir pour vivre dans une pieuse solitude. 11 s'égara. On le ramena et on garda à vue cet évêque réfractaire. Une autre fois, il réussit à aller se cacher dans la villa d'un ami. Mais cet ami le livra. Il vit enfin dans cette obstination du sort contre lui la marque d'un dessein de Dieu. Puis la vocation, qu'il n'avait pas voulu se laisser imposer, avait peu à peu gagné son cœur. Il se rendit, exigeant seulement que celui dont il recevrait le baptême fiit un catho-
(1) Théodoret, Hist. Ec.cL, IV, 7.
(2) Saim Ambroise, ^p., LXill, Gd.
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liqiie. Huit jours après son Laptôme, il était prêtre, puis aussitôt évoque.
Le nouvel évoque de Milan appartenait à Tune des grandes familles de Rome. Mais c'était une famille chrétienne, et que la persécution n'avait pas épargnée. Elle avait sa sainte, la vierge Solheris, décapitée sous Dioclétien, dont le souvenir semble avoir exercé sur l'àme d'Ambroise, et sur celle de sa sœur, un mystique attrait (1). Le père d'Ambroise était préfet des Gaules, ce qui était une des plus grandes magistratures de l'empire. Ce fut à Trêves, cette seconde Rome, dit Ammien Marcellin (2), et probablement en 340, qu'Ambroise naquit. Son pieux biographe, Paulin, raconte de lui ce qu'on raconte de Platon : pendant qu'il dormait, enfant, dans son berceau, des abeilles se seraient glissées dans sa bouche, puis envolées à perte de vue. Et son père qui assistait, plus ravi qu'effrayé, à ce prodige, y avait vu pour le petit Ambroise la promesse d'une glorieuse destinée. Ces espérances paternelles, que ce père ne devait pas voir se réaliser, sont tout ce que nous savons de la première enfance d'Ambroise. Il n'avait que quatorze ans quand mourut son père ; et sa mère revint habiter Rome avec lui et son frère aîné Satyre. Sa sœur Marcelline, que nous retrouverons associée à toute sa vie, les y avait précédés pour se consacrer à Dieu. Mais elle ne devait point pour cela se séparer des siens, avec qui elle continuera de vivre, exerçant sans doute sur Ambroise enfant cette autorité de douce conseillère que plus tard encore il se plaît à lui laisser.
C'est dans cette tendre et pieuse atmosphère qu'il grandit. Mais l'éducation chrétienne de ce temps n'avait rien d'étroit ni d'exclusif, du moins dans les hautes classes de la société. Le futur évêque eut une part de son esprit formée par les mêmes lectures, peut-être par les mêmes maîtres que les fils
(1) \o\r 'Swyj-AMBROisE, De virginitatc, il, 39.
(2) A.MMIEN Marcellin, XV.
des derniers grands seigneurs païens. C'est une remarque banale que les écoles et les programmes sont ce qui résiste le mieux aux révolutions. Quand les Romains changèrent de religion, ils ne changèrent pas pour cela de système d'éducation. La question ne s'était même pas posée pour les premiers convertis, qui étaient des humbles. Quand elle se posa, il n'y avait pas de choix entre plusieurs écoles; il fallait n'envoyer ses enfants nulle part, ou les envoyer chez les rhéteurs. Or les meilleurs chrétiens ne se résignaient pas à ne pas donner d'éducation du tout à leurs enfants, et ils voulaient même d'autant mieux les armer qu'ils avaient à combattre pour leur foi. « Il faut savoir bien parler pour défendre la vérité, » dit l'historien Socrate (1). Ce pieux argument était fait pour lever tous les scrupules. Et le christianisme s'accommoda de cette pédagogie païenne, faite de traditions déjà séculaires, que les Romains introduisaient, avec leur administration, dans tous les pays conquis, et qui survivra à l'empire lui-même. L'idée ne vint que plus tard, aux Jérôme et aux Augustin, de goûter la poésie de l'Ecriture et de chercher parmi les premiers défenseurs du christianisme des modèles de dialectique et d'éloquence. « David, dira saint Jérôme, c'est notre Pindare à nous, notre Alcée, notre Horace, notre Catulle, notre Sérénus (2). » Et saint Augustin écrira son Traité de la Doctrine chrétienne^ un essai de pédagogie nouvelle. Mais sa réforme n'aboutira pas. C'était pour un trop grand nombre de chrétiens, sincères sans fanatisme, une consolation de n'avoir pas eu à rompre avec de chères habitudes d'esprit. Puis le patriotisme romain luimême y avait trouvé son compte : tout le passé n'était pas renié. Aussi la concession faite au paganisme ne put-elle être reprise. — Et voilà comment nos fils ont aujourd'hui encore pour premier maitre Virgile au lieu de David.
(1) Socrate, III, 16.
(2) Saint Jérôme, Ep., XX\.
Ambroise fut donc, selon toute vraisemblance, l'élève de quelqu'un des émules d'Ausone et de Libanius ; il fut sans doute celui de Donat, le maître de saint Jérôme; jeune homme aux mœurs pures mêlé à ces étudiants venus de tous les coins du monde romain, et contre la turbulence desquels l'empereur Valentinien I" prit de si sévères et de si minutieuses précautions (!).— Mais ces contacts et ces contrastes n'ont-ils pas servi de tout temps à éprouver et à former les caractères ? — Il traduisit donc du grec, il fit des vers ; mais il apprit surtout cet art romain entre tous, l'éloquence, et cette science romaine aussi, le droit. M. Yillemain, cherchant à retrouver dans les écrits d' Ambroise ses études, y découvre surtout l'influence de Tite-Live et de Virgile (2). Ajoutons au moins Cicéron. Quant à ses études juridiques, son attitude en maintes circonstances, et nous dirions presque son caractère les dénoncent. Il fut toute sa vie un magistrat romain.
Son éducation politique se fit ensuite dans cette société mipartie païenne, mi-partie chrétienne, oii deux sentiments mettaient encore une apparence d'âme commune, l'attachement à l'empire et la confiance dans ses destinées. Il était naturel que l'ancien culte tînt plus solidement qu'ailleurs dans cette terre de Rome où il avait poussé de si profondes racines, et oii le respect de leur propre passé enchaînait à lui les plus grandes familles. ICt, comme il arrive souvent, le voisinage de deux religions rivales, loin d'engendrer un état d'indifférence, attachait plus fermement chacun à la sienne. La lutte était vive dans le peuple, qui procédait à coups de séditions et d'incendies (3). Elle avait pris dans les classes élevées une forme diplomatique et presque courtoise. Des liens de famille, les fonctions publiques qu'ils partageaient, rapprochaient les chefs
H)Cod. Théod., XIV, 9,1.
(2) ViLLEMAiN, Diog. univ. de Firmin Didot.
(3) Ammien Marcellin, XXVII.