L'ÉDUCATION ROMAINE DE SAINT AMUROISE
('ont les soldats s'entre-déchiraient. Et cela encore est éternel. — C'est ainsi qu'Ambroise dut faire ses débuts dans l'administration côte à cote avec ses futurs adversaires, et avec celui qui fut, dans les circonstances mémorables que nous raconterons, leur protagoniste, Symmaque. Avec celui-là même il semble qu'il ait eu des rapports plus étroits de sang ou d'amitié, et plus tard les Symmaque n'auront que de bons procédés pour son frère Satyre (I). Ambroise fut lui aussi sans doute Thùtc de leur maison, où se trouvait réuni tout ce que cette vieille société patricienne avait d'élégances, de traditions, de richesses et d'honneurs. Il connut cette vie toute en décor qu'un de nos maîtres a récemment décrite d'une façon inimitable (2), et put comparer les petites obligations mondaines et cette ombre de rôle politique, qui suffisaient à la remplir, avec les devoirs et les espérances que le christianisme avait apportés.
En face de cette aristocratie païenne, qui semble n'avoir jeté un dernier éclat que pour bientôt s'éteindre, il y avait à Rome une aristocratie chrétienne dont la famille d'Ambroise faisait elle-même partie, et à la tête de laquelle était le préfet du prétoire Probus. Ce Probus était une sorte de trait d'union vivant entre le passé et le présent de Rome. C'était un descendant de Marc-Aurèle, et c'était un chrétien. Chez lui se rencontrait tout ce qui marquait dans la jeunesse chrétienne de ce temps. Le jeune Jérôme y coudoya le jeune Ambroise. Il était l'introducteur naturel de tous les chrétiens qui aspiraient aux fonctions publiques. Il fut le patron d'Ambroise. Il le recommanda à Valentinien qui le nomma consulaire de Ligurie et d'Emilie. Ambroise avait trente-trois ans. Après avoir donné ses instructions à son protégé, Probus les résuma en quelques paroles pro-
(1) Saint Ambroise, De excesau Sat;/ri, 32.
(2) BoissiEii, La {in dupaganisinc,\\y. V, ch. i.
10 SAIiNT AMBROISE.
phétiques : « Va, et conduis-toi non comme im juge, mais comme un évêque (1). »
Lorsqu'il sera devenu évoque en effet, il gardera l'empreinte de cette éducation fortement romaine. Ce sera un Romain par le cœur, et peut-être jusque dans son attachement pour le siège de Rome (2), comme dans celui de beaucoup d'autres alors, y a-t-il, sans qu'ils se l'avouent, le respect d'un passé qui pourtant n'était pas chrétien. Rome, pour un Romain de ce temps, ne pouvait pas n'être que la ville de Pierre. Les sentiments d'Ambroise éclatent dans les circonstances douloureuses que traverse sa patrie. Son patriotisme s'alarmait, en môme temps que sa foi, quand les Goths, accueillis et convertis à l'arianisme par l'imprévoyant Valens, se transformèrent en envahisseurs et donnèrent à l'empire, comme en un frisson, le sentiment de sa fragilité (3). Dieu et l'empire lui apparaissent comme solidaires, et, dans une prière insinuante, il s'efforce de convaincre Dieu lui-même de cette solidarité (4).
Saint Ambroise est encore Romain parles idées. Il fait sienne l'idée d'empire, c'est-à-dire d'universelle domination, née de l'orgueil national, mais aussi de la façon synthétique et ordonnée dont un Romain conçoit toutes choses et le monde. Mais il substitue l'Église à l'empire, ou plutôt les associe l'une à l'autre, premier théoricien de cette forme politique où tant de traditions vinrent se concilier et se fondre, le saint empire romain. — Ilfulenfin un Romainparle caractère; nous entendons par là qui] fut un homme tout d'une pièce, ne sachant pas fléchir, habile diplomate pourtant, en ne cédant rien, et par le seul fait de son désintéressement évident et de son mépris de
(1) Paulin, Vie (l'Amhroi>^e, 0. Vade, âge, non ut judex, sedut episcopus. (2; Saint Ambroise, Ep., il, 4.
(3) Saint Ambroise, De fide, il, 140.
(4) Id., 141, 142.