M., VI
(5) Id., II, 12, et IV, 4.
(6)7d.,VI, 24.
(7)Jd.,VI,24.
(8)/d.,VI, 8.
professeur de rhétorique devient naturelle chez un dvêque instruisant ses clercs.
Cicéron est partout dans le livre des Institutions^ et il y est fait des emprunts à tous ses ouvrages. Il en est trois cependant qui sont, plus que les autres, mis à contribution, et dans trois parties différentes de l'œuvre de Lactance; ce sont le De Natura Deomm,\cDe Republica ctle/)e 0//îc/«5. Lorsque Lactance traite des faux dieux, les écrits théologiques de Cicéron lui sont, comme ils l'étaient pour tous les polémistes chrétiens, un utile recueil de documents et d'arguments (1). Même dans ces écrits cependant Cicéron est un allié peu sûr, puisqu'il y revêt différents personnages entre lesquels sa sympathie semble parfois partagée. Et Lactance met ses lecteurs en garde contre de dangereuses impiétés pour lesquelles l'auteur du De Natura Deoritm semble avoir quelque faible. Ce sont des opinions platoniciennes ou stoïciennes entachées de dualisme (2) ou de panthéisme (3). Mais ce qui le scandalise plus que tout le reste, c'est la conclusion du livre. Que Cicéron excelle à détruire plutôt qu'à édifier, ille constate sans le lui reprocher (4). On ne peut en vouloir à un homme de n'avoir pas inventé le christianisme (5). Mais que Cicéron ayant aperçu la vanité du paganisme ne la proclame pas, cela lui paraît forfaiture et lâcheté. 11 l'accuse, avec une dureté qui ne lui est pas ordinaire, d'avoir craint le sort de Socrate (6), et professe que celui qui possède quelque vérité a un devoir envers elle, qui est de ne la point celer. Il n'est pas évidemment dans un état d'àme à comprendre les scrupules
(1) Voir en particulier, Lactance, Die. inst., I, 6, 17.
(2) Ici, II, 9.
(4) Jd., 1,17; 11,3, 9.
(5) Ici., Il, 3. Falsuni vero intetligereest quidem sapientia;, sed humanœ. Ultra hune gradum procedi al) homine non potest... Verum autem scire divina" est sapientifu.
(6) Id., II, 3.
LACTANCE. loo
d'un penseur qui, n'ayant rien à mettre à la place d'illusions dont il se dit qu'après tout elles sont des éléments de vertu et de bonheur, hésite à souffler dessus et s'ingénie plutôt à en garder pour lui-même le parfum.
En suivant de près le De Natura Deorum, Lactance devait se rencontrer avec Minucius Félix. Aussi bien les deux premiers livres des bistitutions ont avec VOctavius une évidente parenté. On peut même se demander si elle tient seulement à l'inspiration commune, ou si l'œuvre de Lactance n'est pas, par instants du moins, l'imitation d'une imitation. Lactance cite Minucius (1) ; il reproduit textuellement, au début de son quatrième livre, comme pour obliger le lecteur à un rapprochement, la première phrase de VOctavius. Certains arguments ont chez les deux auteurs exactement le même tour (2). Tous deux invoquent en faveur de la Providence le témoignage des poètes (3). Tous deux s'inquiètent de cette objection adressée à la doctrine du Dieu unique que sa solitude lui pèserait (4). L'ennui divin n'a pas encore trouvé dans le dogme de la Trinité son remède assuré. Tous deux, et presque en termes identiques, répètent que le seul nom de Dieu est Dieu et qu'il n'est pas besoin d'autre nom pour le distinguer, puisqu'il n'y a qu'un Dieu (o). Tous deux discutent cette pensée de Socrate : « Ce qui est au-dessus de nous ne nous regarde pas (6). » Mais ce qui crée entre eux deux une ressemblance plus profonde que ne feraient cent textes mis en regard et trouvés conformes chez l'un et chez l'autre, c'est l'at-
(1) LxCTANCE, Div. inst., 1, 11,
(2) Par exemple : qu'il est impossible à un homme intelligent de regarder le ciel et de ne pas croire à la providence. Lactance, Div. Inst., I, 2; Minlciis Félix, 17.
(2) Lactance, Div. inst., I, 5; Minucius Félix, 19.
(3) Lactance, Div. inst., I, 7; Minucius Félix, 10.
(d) Lactance, Div. inst., 1, 6 : Deo autom, quia soniper unus est, proprium nomen est Deus. Minucius Félix, 1 8 : Nec nomen Dec quœras ; Dcus nomen est . (6) Lactance, Div. inst., III, 20; Minuicius Félix, 13.
titude que tous deux ont prise à l'égard de la raison iiumaine, attitude que nous avons signalée avec insistance. Il y a là une tradition d'alliance qui commence entre la raison et la foi, et qui inspirera jusqu'à la Renaissance la philosophie de l'Occident. Ce sera une philosophie chrétienne. Origène aussi a été un philosophe chrétien. Mais l'esprit des races latines plus docile et plus précis se laissera plus étroitement emprisonner dans les mailles de ce contrat une fois consenti. Qu'il y ait eu alors une alliance de la raison et de la foi, au lieu d'un désaccord, cela a déterminé tout le cours de la pensée humaine pendant des siècles. Les premiers noms qui l'ont signée en prennent pour nous plus d'intérêt.
C'est en parlant de la justice que Lactance fait au traité De la Répiihlicfuc d'importants emprunts qui ont servi à reconstituer en partie le texte perdu de Cicéron (1). Gicéron avait mis dans la houche des interlocuteurs de \-d. République le discours même de Carnéade contre la justice. Or Carnéade se trouve avoir fait à l'avance une partie de la démonstration que Lactance a entre pris de faire. Il y a loin de la justice, telle que l'entendent les lois humaines, aux exigences d'une justice absolue. ISous vivons sur des compromis. Nos lois sont les servantes d'intérêts qui leur communiquent leur diversité et leur mobilité (2). Elles acceptent et sanctionnent les plus grandes iniquités, comme les annexions de territoires et de peuples (3). La justice est si peu de ce monde que celui qui la pratiquerait passerait pour fou. Irez-vous, ayant à vendre un esclave déserteur, ou une maison malsaine, faire à l'acheteur des aveux qui compromettraient votre vente? Vous volerez donc tout en étant un parfait honnête homme. Lactance cite ensuite, toujours d'après Carnéade, le cas célèbre du naufragé. Il y a deux naufragés
(1) Lactance, Biv. inst., V, 12, 14, lC-18, 22; Cf. VI, 6. .
pour une planche. C'est le plus faible des deux qui la tient. Le plus fort la lui arrachera-t-il quand son salut est à ce prix? Si vraiment il a le loisir de délibérer, un choix douloureux lui est laissé : ou il sacrifiera la vie de son semblable et sera quelque chose comme un assassin, ou il sacrifiera la sienne et sera une dupe. De même, le soldat en fuite qui prend son cheval à un blessé commet une mauvaise action, mais, s'il ne la commettait pas, vous le traiteriez d'insensé. Et Lactance ajoute que Cicéron ne réussissait pas à se tirer des difficultés soulevées par Carnéade. Saint Ambroise passera avec dédain sur ces misères de la morale païenne. Lactance se plaît à accuser cette contradiction insoluble de nos intérêts et de nos devoirs, où doit sombrer selon lui la vertu réduite à elle-même. Seule la vertu chrétienne ne sombrera pas, parce que seule elle s'appuie sur l'éternité. Ceux qui la pratiquent sont fous selon le monde, mais sages selon Dieu. Leur vertu est un placement assuré. Ils amassent pour l'autre vie. Nous trouverions même, avec nos scrupules modernes, que Lactance fait à la supputation des peines et des récompenses plus de place que n'en fait le véritable homme de bien, quelque croyant qu'il soit. Pour mieux convaincre la vertu païenne d'impuissance, il fait la vertu chétienne trop lourdement intéressée. Et c'est lui, le chrétien, qui nie que l'homme soit capable de ce don gratuit de lui-même, de cette folie, si l'on veut, sans laquelle il n'y a pas de vraie vertu. Nous passons sur bien d'autres rapprochements de détail entre Lactance et Cicéron. Dans le livre YI des Institutions enfin, Lactance oppose la charité chrétienne à la bienfaisance trop parcimonieuse des païens. C'est dans le traité Des Devoirs qu'il trouve en effet des règles comme celle-ci : « Il faut ménager son bien, ne serait-ce que pour garder de quoi donner encore. . . , » qui sont des restrictions (1). Puis Cicéron n'est pas indilTérent
(1) Cicéron, De off., II, lo.
an bon effet que produira sa conduile. 11 veut être payé au moins de reconnaissance. Il place ses bienfaits à intérêts. En donnant, il pense à sa gloire. Il n'y a rien là évidemment qui ressemble à cet oubli de soi, à cette confusion du mien et du tien qui fut le rêve généreux des premiers chrétiens, et qui reste pour la charité chrétienne comme un idéal qui l'empêche de se contenter de peu, — rien qui ressemble même à cette joie si intense de donner qu'elle nous ferait presque douter aujourd'hui que h\ oii il y a tant de plaisir il y ait une vertu. Lactance a beau jeu contre Gicéron. « Estime donc la vertu ce qu'elle vaut et non ce qu'elle te rapporte. Et donne surtout à celui-là de qui tu ne peux rien attendre... Donne aux aveugles, aux faibles, aux boiteux, aux abandonnés, à ceux qui vont mourir si tu ne leur donnes. Ce sont des bouches inutiles aux yeux des hommes, mais non aux yeux de Dieu qui leur conserve la vie, qui leur donne le souffle, qui les juge dignes de sa lumière. Réchauffe autant que tu le peux, prolonge par ta charité ces vies humaines. Si un homme peut porter secours à un mourant, et ne le fait pas, c'est lui qui meurt (1). »
Lactance s'en prend, quelques pages plus loin, à un autre passage du traité Des Devoirs. Cicéron avait donné de l'honnête homme cette définition : « Celui qui fait du bien à qui il peut, et ne fait de mal à personne, si on ne lui en a d'abord fait. » Voilà une restriction, s'écrie Lactance, qui gâte la meilleure définition! Faire du mal est toujours faire du mal (2). Qu'importe que nous ayons été provoqués? Les bêtes fauves répondent par des coups aux coups qui leur sont portés. En quoi diflérons-nous d'elles, si nous faisons comme elles, si nous n'avons ce don de supporter qui leur a été refusé (3)? En rendant le mal pour le
(1) Lactance, Div. inst., VI, 11.
(2)Jd.,VI, 18.
(3) Cicéron a d'ailleurs écrit lui-même :Quum sintduo gênera decerlandi,
LAGTANCE. 159
mal, VOUS contribuez à le perpétuer, et à attirer sur vous des représailles engendrées par des représailles. — La doctrine de la non-résistance, remise en honneur par Tolstoï, a, comme on le voit, d'illustres ancêtres.
Nous retrouverons dans le trailé Des Devoirs de saint Ambroise deux discussions tout à fait semblables à celles que ces dernières pages viennent de résumer. L'originalité de notre auteur s'en trouve diminuée et nous voilà d'avance condamnés à des redites. Nous ne le regrettons pas. Car le livre de saint x\mbroise est d'autant plus intéressant en un sens qu'il est moins original, et que les idées qui y sont exprimées apparaissent comme celles d'un temps et non d'un homme. Nous chercherions donc, plutôt que de les éviter, ces occasions de nous répéter et de montrer difTuses dans la conscience d'alors ces façons de penser et de sentir, ces discussions mêmes et ces imitations. Une œuvre a d'autant plus de portée pour l'histoire générale des idées qu'elle est moins personnelle.
Entre Lactance et saint Ambroise ce ne sont point seulement des rencontres épisodiques qu'il faut signaler, mais un tour d'esprit commun. Dans le christianisme ils voient surtout, l'un et l'autre, la morale chrétienne. Cela apparaît d'une façon lumineuse dans l'œuvre de Lactance, qui est une exposition dogmatique, et dans laquelle il a voulu et cru mettre tout l'essentiel. Or nous savons ce qu'il y a mis. Si l'on retranche tout ce qui est réfutation du paganisme, ce qui reste pourrait s'appeler: Défense de la morale chrétienne. Le septième livre lui-même ne fait qu'encadrer dans une rapide histoire du monde la théorie des sanctions, étroite dépendance de toute morale. La morale est donc au centre du système. Et dans cette morale, (ceci est la conséquence de cela), les œuvres sont ce qui importe. Le vrai moyen pour honorer Dieu, c'est de faire le bien.
umim per disceptationcm, alterum per vim, quunique illud propriuin sit hominis, hoc bclluaruin De off., l, 11.
160 LE CICÉROMANISME AU lY"^ SIECLE.
Rien de plus expressif que ce titre, sur lequel nous avons déjà appelé l'attention, donné à un livre où sont exposés nos devoirs : Du véritable culte. 11 y a là une conception toute stoïcienne de la religion que le christianisme, sans s'y conformer absolument, a cependant faite sienne. Nous ne sommes plus à Alexandrie, mais à Rome. Ce n'est plus la science qui sauve, mais la vertu. Et cela, malgré des retours offensifs de la spéculation alexandrine, est resté le caractère dominateur de la religion chrétienne, ce qui la distingue des religions antiques. Cette religion est une morale, et ses apologistes ne vont plus être que des mçralistGs. — Lactance cite quelque part l'opinion prêtée par Cicéron à un de ses personnages, et qui est, dit-il, l'opinion vraie de Cicéron, que quelques mots sur les devoirs valent le plus beau discours (1). Et Lactance pense de même. En cela encore il est donc un disciple de Cicéron, s'il n'est pas plus simple de dire qu'en cela il est tout simplement Romain.
Saint Jérôme et saint Augustin disciples de Cicéron.
Nous arrivons à une période de l'histoire littéraire bien différente de celle que marquent les noms de Lactance et de Minucius Félix. Il n'y a point de langue ni de style propre à ces deux écrivains. C'est du Cicéron démarqué. Il y a une langue et un style de saint Jérôme et de saint Augustin. L'imitation du modèle antique n'est plus un asservissement. Elle n'en est que plus féconde. En même temps des scrupules sont venus à ces chrétiens trop épris de l'antiquité. Mais ils en triomphent et se persuadent que l'intérêt bien entendu de la religion leur
(i) L\CTANCE, Di''. HS^, M, 2.
défend justement le Scicrifice qui leur coûterait le plus. Toutcela n'en a pas moins donné lieu à des drames intimes qui augmentent pour nous l'intérêt de cette histoire. Car dans toute conscience troublée il y a quelque chose qui nous attire. Nous allons donc voir Cicéron, qui ne semblait pas fait pour cela, être non seulement l'objet de grandes passions, mais la cause degrands remords. Saint Jérôme avait reçu l'éducation classique d'alors. Il avait achevé ses études à Rome, sous la direction de l'illustre grammairien Donat. Nous savons même quels livres de classe lui avaient été mis entre les mains. C'étaient des commentaires sur Virgile, Cicéron, Salluste, Térence, Plaute, Lucrèce, Horace, Perse et Lucain (1). Il ne parle jamais de Donat sans quelque témoignage de reconnaissance. Toujours il l'appelle « son maître » (2). Et la lecture de ses œuvres nous prouve en effet qu'il fut un bon élève. Il disserte volontiers sur le genre, le nombre et les figures. Il a la superstition de la grammaire, jusqu'à regarder comme une injure grave le reproche d'avoir laissé échapper des solécismes (3). Il s'est fait une bibliothèque en copiant de sa propre main les ouvrages de son choix (4). Plus tard il n'aura plus besoin de lire ses auteurs favoris, et il n'en vivra pas moins avec eux, môme quand il ne le voudra plus, tellement ils emplissent sa mémoire (5). Un savant contemporain a poussé l'art de la dissection littéraire jusqu'à chercher dans le style de saint Jérôme toutes les réminiscences, même involontaires, dont il est fait, et il trouve par exemple un commentaire sur Michée tout plein d'un auteur qu'on n'y attendrait guère, de Térence (6). Quant à Cicéron, il est pour saint Jérôme,
(d) Saint Jérôme, Adv. Ritfin., Il, 10.
(2) Sai.m .Jérôme, In Chron. ad an. p. chr., 338 ; Adv. Hufin., 1, IG.
(3) Saint Jérôme, In Ezech. XII, ad 40, ;>; In Dan., ad 5, 7.
(4) Saint Jérôme, Ep. XXII, Ad Eustochium.
(5) Saint Jérôme, Adv. Rufin., I, 30.
(6) LùBECK, Hieronymus quos noverilscriptores et ex quibus hauserit. Lipsiœ, Teubner, 1872.
Université de Lyon. — VIII. 11
comme pour tous les chrétiens, en même temps que le maître par excellence, Fauteur indispensable à consulter sur toutes les doctrines antérieures à lui, l'unique trait d'union avec l'hellénisme. Saint Jérôme, qui sait le grec, ne connaît Platon que par Cicéron, et ne le cite que de seconde main (1). — De l'école de Donat, saint Jérôme avait dû passer dans celle de quelque rhéteur, peut-être dans celle de Victorinus. Tel était le cours régulier des études. 11 nous raconte lui-même qu'il s'exerçait aux déclamations, aux controverses et fréquentait les tribunaux (2). Toute sa vie il garda pour les images, les pomtes, les jeux de mots, les citations un goût de rhéteur ou d'élève de rhéteur. Nous savons cependant, toujours par lui, qu'il fit effort pour débarrasser son style de tous ces souvenirs dune rhétorique trop bien faite (3). Avec quel amour il l'avait faite, en effet, la suite va nous le montrer.
De bonne heure toutefois, sous le brillant étudiant, un saint s'annonça. Le dimanche, avec quelques camarades, il se rendait aux catacombes, pour s'y emplir d'austères souvenirs et d'émotions religieuses. 11 est vrai que, pour peindre le sentiment qu'il y éprouve, il ne trouve rien de mieux qu'un vers de Virgile (4). Il quitte Rome pour aller « faire sa théologie » à Trêves. De Trêves, où déjà il avait senti la vocation poindre en lui, il se rendit à Aquilée, puis en Orient. Durant ces voyages, des influences diverses, des amitiés pieuses dont l'une fut brisée par la mort, une maladie grave qu'il fit lui-même, la contagion de l'exemple enfin, qu'il était comme venu chercher, donnèrent à cette vocation un tour imprévu. Le goût de l'ascétisme naît chez cet homme qui devait tant contribuer à le répandre dans l'Occident. Et voilà l'élève de Donat, au milieu d'anachorètes de
(1) Saim .Jkuùmi:, Adv. Rufin., 111. 3-) et 40.
(2) Saint Jérôme, In Gai. I, ad. 2. 1 1,
(3) Saint Jérôme, Ep., LU, 1.
(4) Saint Jérôme, In Ezcch. XII, ad 40, 3.
S\1NT JÉUn.ME ET SAINT AUGUSTIN DISCIPLES DE CICÉRON. 163
toute provenance, dans le de'sert de Chalcis, la Thébaïde Syrienne. Il pleure ses fautes passées, mais se refuse encore à compter parmi ses fautes l'attachement qu'il conserve pour les auteurs païens. Jusque dans le désert il a avec lui une cassette où sont enfermés de chers manuscrits. Et avec eux la solitude n'est plus la solitude. «Je jeûnais, dit-il, et puis je lisais Cicéron. »
Mais un songe tragique vient détruire cette paix apparente de son âme, et lui dénoncer un conflit sur lequel sa conscience s'obstinait à fermer les yeux. Une fièvre ardente avait pénétré dans la moelle de ses os, au point que ses membres ne semblaient plus tenir ensemble. Et pendant qu'on apprêtait ses funérailles, dit-il, sa pensée devança son corps, et le voilà transporté devant le tribunal du juge. On lui demande ce qu'il est : <( Je suis chrétien, répondis-je. Alors celui qui était au tribunal m'interrompt: « Tu mens, tu es cicéronien et non pas « chrétien, car où est ton trésor, là aussi est ton cœur. » Et il ordonne de le rouer de coups. Mais sa conscieuLîe le torture davantage encore. Il crie cependant, et sa voix se mêle au bruit des verges : « Seigneur, ayez pitié de moi. » Et les assistants émus de ce spectacle, tombent aux pieds du juge, le suppliant de pardonner à sa jeunesse, de lui laisser le temps du repentir, sauf à le châtier plus cruellement, s'il recommence à lire des livres païens. Et comme il était prêt à faire toutes les promesses qu'on eût voulu, il atteste le nom de Dieu et dit : « Si jamais je conserve les livres du siècle, si jamais je les relis. Seigneur, je vous aurai renié. » Et après ce serment il fut remis en liberté (1).
Qui ne reconnaît dans ce songe une de ces voix intérieures venant du plus profond de notre être et perçant tout d'un coup les obstacles qu'instinctivement nous accumulions pour no
(1) Saint .Iehùme, Ep., XXII, 30.
point entendre? C'est lorsque Jérôme était éveillé que sa conscience sommeillait. Et la pensée des rêves, plus libre de toute entrave, est souvent ainsi notre vraie pensée. — La voix du songe a dit : Tu es cicéronien. Elle nous donne donc raison quand nous appelons de ce nom, qui désigne d'ordinaire les puristes de la Renaissance, les principaux représentants de cette autre Renaissance dont le iv° siècle fut témoin. En fait, saint Jérôme n'était point attaché à Cicéron seulement, mais à Plante, mais à Térence, mais à Quintilien, mais à Pline, mais à Fronton et à bien d'autres (1). Cicéron cependant l'emportait sur tous dans sa dévotion de lettré. Puis, pour des motifs que nous avons dits, il est, aux yeux des chrétiens, le vrai représentant de toute cette antiquité. C'est une raison sociale. Là encore le songe a dit vrai. Et Jérôme, averti par cette subite illumination de sa conscience de contradictions qu'auparavant il n'y voyait point, prit au sérieux le serment fait en rêve, et renonça à Cicéron, c'est-à-dire en même temps à tous les auteurs qu'il avait aimés. A quel point faut-il que le goût de la mortification s'empare d'une àme pour se permettre de telles intolérances ? Mais quelle passion pour l'antiquité aussi que celle qui ne cède qu'à de pareilles secousses, et pour bientôt renaître !
Pendant cinq années saint Jérôme tint parole. Il se livre à toutes les pratiques de l'ascétisme. Il s'occupe de travaux manuels. Enfin, pour achever de se mortifier, il apprend l'hébreu. Un Juif converti lui enseigne l'alphabet, et il s'exerce consciencieusement sur ces mots « sifflants et haletants ». La répugnance qu'il doit vaincre pour venir à bout de son entreprise prouve suffisamment d'ailleurs quel lettré délicat survivait en lui. « L'opiniâtreté que je dépensai dans cette étude, les difficultés que j'eus à surmonter, tous mes désespoirs, tous mes recommencements, ma volonté obstinée d'apprendre, ma cons-
(1) Saint Jérôme, Ep., XXll, 30; CXXV, i2.
SAINT JÉRÔME ET SAINT AUGUSTIN DISCIPLES DE CICÉRON. lÔS
cience seule sait tout cela, et aussi ceux qui ont vécu avec moi (I). » Il traduit l'hébreu enfin, et commence cette édition de la Yulgate qu'il mène de front avec sa propagande pour la vie monastique. Mais la multiplicité même et Tintensité de ses travaux ôtent aux troubles de sa conscience de leur acuité. Car, pour avoir des scrupules, il faut avoir des loisirs. La paix rentre dans cette vie si pleine avec les longues besognes et les grandes initiatives. L'antiquité classique n'est plus traitée en suspecte. Saint Jérôme emploie des moines à copier des dialogues de Cicéron. Il s'est ménagé, sans s'accuser lui-même de profanation, une bibliothèque dans une grotte voisine de celle de la Nativité, et il l'appelle son paradis. Ce savant a la passion de l'enseignement. Il s'est fait maître d'école et, ne se contentant pas de ses moines pour élèves, il apprend à lire aux enfants de Bethléem dans Virgile et dans Térence. Un ami d'enfance, devenu son ennemi, Rufin, lui rappelle son rêve et lui reproche de manquer à son serment. Saint Jérôme prend le reproche gaiement, et répond qu'un serment ainsi fait n'a jamais obligé personne . Les prophètes ne sont-ils pas les premiers à défendre de croire aux songes (2) ?
Le cicéronien s'est donc réconcilié en lui avec le chrétien. La plupart de ses écrits seront bien ceux d'un disciple de l'antiquité, d'un disciple sans servilité comme sans affectation d'indépendance. Son talent spontané, emporté parfois, aimera la forme rapide de la lettre, et beaucoup de ses lettres auront l'abandon, et, comme dit Ebert (3), le « caractère subjectif » des lettres à Atticus. De nos jours il eût écrit des articles et eût été un journaliste, tandis qu'Ambroise pense et parle toujours en sermonaire. Cela suffit à marquer l'opposition de ces deux natures et de ces deux talents. Ils imitent tous deux Gicé-
(i) Saint .lÉRÔMK, £p., CXXV, l2.
(2) Saint .Ikkôme, Adv. Enfin., I, 31.
(3) Ebert, loc. cit., t. I, p. 209.
^66 LE CICÉRONIANISME AU iV SIECLE.
ron ; mais ce n'est pas le môme Cicoron. D'autres lettres de saint Jérôme seront de vraies dissertations, comme celles de Sénèque. Comme Sénèque encore, et comme tant d'autres, il écrira des consolations. Sous la forme d'une lettre, il traitera de l'éducation des filles, en se souvenant de Quintilien (1). Un préfet du prétoire, Dexter, lui ayant suggéré l'idée de faire un catalogue des auteurs ecclésiastiques, en prenant Suétone pour guide, il compose la première histoire de la littérature chrétienne que nous possédions. Il rapproche lui-même son travail non seulement de celui de Suétone, mais du Bnitiis de Cicéron. L'intention générale du livre est de réfuter cette objection si souvent adressée au christianisme, qu'il manquait de littérature. Une religion sans littérature paraissait alors inacceptable à tant de gens (2) ! Saint Jérôme n'en est pas moins sévère pour la plupart des auteurs chrétiens. On sent que son éducation a mis en lui un type d'écrivain dont il a peine à trouver chez eux la ressemblance. De sorte que cet ouvrage, entrepris en l'honneur de la littérature chrétienne, est indirectement un perpétuel hommage à la littérature païenne. D'après un texte que nous avons déjà cité, on pourrait prêter à saint Jérôme l'intention d'établir entre les gloires littéraires du christianisme et du paganisme une sorte de parallèle. « David, c'est notre Pindare à nous, notre Simonide, notre Alcée, notre Horace, notre Catulle, notre Sérénus (.3). » Mais il serait embarrassé de pousser plus loin la comparaison, et il n'est pas du tout dans sa pensée de chercher aux maîtres païens des équivalents pour arriver à se passer d'eux.
Il a au contraire fait comme la théorie de l'assimilation par le christianisme de la culture antique (4). Il invoque d'abord d'augustes exemples, Moïse, saint Paul, qui se sont, à l'occasion,
(1) Saint Jérôme, Ep., CXVII, 4; Cf. CXXVIII.
(2) Saint Jérôme, De vivU illustribus, piéf.
(3) Saint Jérôme, Ep., XXX.
(4) kl., LXX.
servis des livres des gentils. Il ajoute Philon. Puis il montre que, depuis Fe'tablissement du christianisme, la tradition s'est confirmée d'emprunter à l'antiquité ses armes. Ainsi ont fait tous les apologistes ; et saint Jérôme, dans une revue rapide, nous donne, avec toute l'autorité qui s'attache au premier historien de la littérature chrétienne, comme un sommaire de la démonstration que le présent chapitre achève. Ainsi a fait Tertullien lui-même. Saint Hilaire a imité Quintilien. Lactance a dans ses propres ouvrages fait entrer des analyses de ceux de Cicéron. David avait de même combattu Goliath avec sa propre épée. L'Ecriture nous répète, sous une autre figure, le môme conseil. Il est dit dans le Deutéronome qu'on peut épouser une captive après lui avoir rasé les cheveux, les sourcils, après lui avoir coupé les poils et les ongles. Epris de la grâce et de la beauté de la sagesse du siècle, nous pouvons faire d'elle une Israélite, de servante et de captive qu'elle était, pourvu que noas supprimions en elle l'idolâtrie, la volupté, l'erreur, les passions, tout ce qu'elle contenait de mort. Alors notre union avec elle sera féconde pour le Seigneur.
Et saint Jérôme a joint l'exemple au précepte. Lactance et Minucius Félix sont des cicéroniens trop fidèles. Mais, par leur purisme même, ils auraient nui à la cause de la littérature chrétienne qu'ils voulaient servir. Ils regardent trop vers le passé et mettent dans le pastiche leur idéal litttéraire. Saint Jérôme a reçu aussi les meilleures leçons, mais il a su s'en affranchir. Et dans son style, d'une clarté toute classique, passent par instants comme des bouffées de Tertullien. Ce mélange original n'est qu'à lui. Par tout ce que son génie propre, son temps, sa religion apportent d'éléments nouveaux, il rajeunit et continue la littérature latine, au lieu de se borner à copier et à reproduire. Mieux que tout autre, il personnifie ce que nous avons appelé la Renaissance du iv'= siècle, si par Renaissance il faut entendre une tradition renouée plutôt que la savante et
stérile contrefaçon de formes que le temps a condamnées.
Sa langue, qui a été récemment Tobjel dune minutieuse et délicate étude (1), a ce même caractère. Elle innove sans barbarie. Elle adapte le latin à des usages nouveaux, elle ne le déforme pas. Elle est pleine de termes abstraits, et par là déjà moderne. Saint Jérôme a, pour son compte, forgé trois cent cinquante mots (2). Mais ces termes abstraits étaient indispensables, et, quand Cicéron voulut philosopher, il donna l'exemple de les introduire dans la langue. Mais ces mots nouveaux sont le plus souvent bien faits, et comme latins de droit. D'ailleurs saint Jérôme, malgré l'apparence, n'abuse pas du néologisme, et s'excuse parfois d'y recourir (3). Dans ses œuvres plus spécialement littéraires, il s'en abstient. Et dans toutes il emprunte de préférence la langue cicéronienne. « Si l'on avait la patience de faire une statistique, on constaterait que la moitié au moins des mots anciens employés par saint Jérôme appartient à Cicéron. Je doute qu'on puisse faire la même observation, je ne dis pas de Tertullien, mais même de saint Augustin (4) ». — Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'avec lui la langue et la littérarature latines, au lieu de se figer dans la contemplation d'ellesmêmes, continuent de vivre. Mais cette vie renouvelée ne devait pas l'être pour longtemps. Et c'est pure conjecture de notre part de prétendre que les infidélités de saint Jérôme auraient mieux servi la langue de Cicéron que la fidélité de ses prédécesseurs. Les barbares ont empêché la preuve de se faire.
Saint Jérôme reviendra dans cette étude. Mais puisque nous déterminons en ce moment les tendances littéraires qui lui sont communes avec saint Ambroise, ajoutons, comme entre parenthèse, un trait nouveau de ressemblance. Ce cicéronien, au
(1) GoELZER, la Latinité de saint Jérôme, 1884. . (2) Jd.,p. 14.
(3) Saint Jérôme, In Gai. I, ad 1, 11.
(4) GoELZER, loc. cit., p. 33.
nombre des écrivains chrétiens, met Pliilon le Juif. Ce cicéronien, qui combattra les origénistes, traduisit et commenta Origène. Quelque latins qu'ils soient, et nous croyons avoir assez dit qu'ils le sont, ces grands chrétiens ont tous deux respiré un air venu d'Alexandrie.
De saint Augustin aussi nous aurons à reparler. 11 nous faut toutefois mentionner dès maintenant deux moments de cette vie agitée où l'influence de Gicéron se lit grandement sentir. Il n'est pas en effet de preuve plus éclatante de l'autorité non seulement littéraire, mais morale, exercée par lui sur toute cette génération d'hommes, et de l'adaptation singulière de quelquesunes de ses façons de penser avec les leurs. Saint Augustin était né d'un père païen et d'une mère chrétienne, sainte Monique. Son éducation l'avait tiré dans les deux sens, et elle explique peut-être en partie les vicissitudes et les déchirements de sa vie. On avait voulu en faire à la fois un professeur de rhétorique et un saint. Il fut l'un après l'autre. Mais ce qui est à noter, c'est que l'influence de Cicéron sur Augustin ne doit pas être mise au nombre des influences païennes. Dans les deux circonstances, auxquelles nous faisions allusion, il fut l'agent d'une rénovation morale, le familier inattendu des débuts d'une conversion.
Saint Augustin a dix-neuf ans. 11 est étudiant et s'abandonne à toutes les dissipations. Mais parmi les livres que les programmes l'obligent à lire se trouve V Hortensiiis de Cicéron. C'était un éloge de la philosophie écrit à un moment où Cicéron cherchait sincèrement en elle un refuge à son deuil de père. Ces pages émues ne sont point parvenues jusqu'à nous. Saint Augustin a raconté dans les Confessions (1) l'impression qu'il en reçut. Ce qui le frappe, ce n'est point la façon de dire de l'écrivain, mais ce qu'il dit. 11 s'agit bien maintenant pour lui de
(1) Sai>t At(;usTi.N, Conf., III, 4-5; Cf. VIII, 7.
prendre de Cicéron une leçon d'dJoquence. Ce livre l'a transformé et a tourné son àme vers Dieu. Une reconnaît plus ses sentiments ni ses désirs. « Tout à coup s'avilirent à mes yeux mes vaines espérances, et je brûlai avec une ardeur incroyable de posséder Timmortelle sagesse. Et déjà je me levais, Seigneur, pour aller vers vous, » Plus tard il apprendra à distinguer entre la sagesse qu'enseignent les hommes et celle de Jésus-Christ. Mais, pour l'instant, c'est comme un instinct qui l'élève au-dessus de toutes les discussions d'école et le fait aspirer à la sagesse véritable. Une seule chose lui semble manquer au livre de Cicéron : le nom du Christ n'y est pas. Comme il ne pouvait guère espérer l'y trouver, ne lui faire que ce reproche c'est en faire le plus bel éloge qu'on puisse attendre d'un chrétien. Mais l'éducation maternelle a laissé dans Augustin une trace si profonde que, sans qu'il s'en rende tout à fait compte, rien sans le Christ ne peut plus le satisfaire. Pour répondre aux secrètes aspirations de son âme, il ouvre donc les Ecritures auxquelles il se trouve ainsi que c'est Cicéron qui l'a conduit. Mais l'heure n'était point venue pour lui d'en goûter la mystique simplicité. Et Cicéron cette fois va servir lui-même à défaire le bien qu'il avait fait. Car c'est entre son style et le style des Ecritures qu'Augustin se met à établir une comparaison fâcheuse pour les Ecritures et qui, pour longtemps encore, l'en détournera.
On pourrait croire, en lisant ces lignes écrites à une grande distance des événements qu'elles racontent, que le temps a grossi et dramatisé les impressions sur lesquelles il est passé, comme il fait souvent pour toutes celles qu'il n'elTace point. Mais, s'il est une chose que l'évêque qui fait à Dieu sa confession n'est point porté à exagérer, c'est ce qu'il doit à Cicéron. La critique défiante qui tiendrait à faire dans ce récit la part du moment où il a été composé ne devrait donc douter que des restrictions, si faibles soient-elles, apportées par saint Augustin au témoi-
g;nage de son enthousiasme (1). C'est le chrétien qui accuse d'insuffisance la philosophie de Cicéron et qui s'en prend à lui de ce que les Ecritures l'ont laissé froid.
La lecture de Y Hortensius fut pour saint Augustin une de ces lectures de jeunesse dont on se souvient toute la vie. Il s'en souvient même quand il traite du péché originel et y puise des arguments (2). Cicéron avait en effet rappelé ces traditions tenaces de l'école de Pythagore d'après lesquelles les misères de notre vie présente étaient l'expiation de fautes commises dans une existence antérieure. Comme sur tant d'autres points, les pythagoriciens avaient eu là des pressentiments dont saint Augustin s'autorise. C'est dans un autre ouvrage, dans un ouvrage sur la Trinité qu'il cite la péroraison de V Hortensius (3). La philosophie, disait Cicéron, est ce que les dieux ont donné de meilleur à l'homme soit pour vivre, soit pour mourir. Si tout finit avec la mort, pouvonsnous trouver un plus noble emploi de notre temps? Mais si notre vie doit se continuer, qui nous donnera de meilleures dispositions pour entrer dans l'immortalité oii, détachés de nous-mêmes par la philosophie, nous arriverons plus légers? — On ne peut nier qu'il y ait là comme une note chrétienne, et on s'étonnera moins de l'émotion toute religieuse de saint Augustin. A l'époque où écrit Cicéron, la philosophie est une religion, elle ena l'accent, elle en prend les fonctions. Et par beaucoup de ses aspirations
( i) 11 en est une dont nous n'avons point parlé, parce que le sens nous parait douteux. En prononçant pour la première fois dans ce récit le nom de Cicéron, saint Augustin ajoute : « Cujus linguam fere omnes mirantur, pectus non ita. » M. Boissier traduit : « C'est un certain Cicéron dont on loue beaucoup plus l'esprit que le cœur « {La fin du paganisme, t. l, p. 349), ce qui serait une boutade et un manque de gratitude. Ne pourrait-on comprendre plutôt : « Cicéron dont on admire la langue mais dont on a le tort de moins admirer la pensée » ? idée conforme à celle qui est exprimée dans le même alinéa : « Neque mihi loculionem, sed quod loquebatur persuaserat. »
(2) Saint Alt.lstin, Contra Pelagium, 4.
(3) Saint Alglstin, De Trinitate, XIV, 9.
nous avons montré que cette religion est déjà chrétienne. Saint Augustin n'a donc pas à rougir devant Dieu de son admiration pour Cicéron. Il est un de ses ancêtres moraux, et à sa manière, lui aussi, un Père de l'Eglise.
Treize ans plus tard, saint Augustin, après les incertitudes, les combats que Ion sait, a vu enfin, « se dissiper les nuages de ses doutes (1) ». Comme l'année scolaire s'achevait, il déclare aux magistrats de Milan, où il occupait une chaire officielle, qu'ils auraient à se pourvoir a d'un autre vendeur de paroles (2) » . 11 va employer les loisirs qu'il s'est fait ainsi à se préparer au" baptême qu'il doit recevoir des mains d' Ambroise quelques mois après. Il se retire à Cassiciacum, dans une maison de campagne qu'un de ses amis lui prête. Il s'y retire avec sa mère, avec son fils, et quelques disciples, réalisant un rêve de vie commune qu'il avait formé quelque temps auparavant (3). Plusieurs ouvrages de saint Augustin datent de cette retraite à Cassiciacum. Us nous disent assez quelle vie on y menait, et quel était le cours ordinaire des pensées et des discussions. Si on cherchait à en deviner les sujets, on imaginerait quelque chose de semblable aux Confessions elles-mêmes ou à V Imitation. Si on se demandait à quelle source puisaient ces chrétiens dans l'attente du baptême, on penserait aux épitres de saint Paul, de ce saint Paul dont quelques paroles heureusement appropriées venaient de faire la conquête définitive de l'âme d'Augustin, ou au livre d'Isaïe, dont Ambroise consulté leur recommandait tout particulièrement la lecture (4). On ne penserait certes pas à Cicéron, pas plus qu'on ne supposerait que saint Augustin a choisi ce moment de sa vie pour écrire des dialogues platoniciens contre des disciples de Platon.
(1) Saint Aiglstin, Conf., Mil, 12.