CHAPITRE V
• Le traité « Des Devoirs •> de Panétius et celui de Cicéron.
C'est de trois traités Des Devoirs que nous devrions parler, et non de deux. Car entre celui de saint Ambroise et celui de Cicéron il y a cette première ressemblance qu'ils sont Tun et Tautre des imitations. Saint x\mbroise imite Cicéron. Mais Cicéron avait imité Panétius, De sorte que le livre de Panétius est le modèle du modèle de notre saint, et qu'il faut chercher jusqu'à lui Torigine de quelques-unes des idées qu'il exprime. Ce livre est perdu. Serait-il impossible de le reconstituer en partie?
Nous n'avons, si nous voulons l'essayer, qu'un procédé à notre disposition, qui est de déduire de l'œuvre de Cicéron ce qui nous paraîtra lui appartenir en propre. Mais, de même que Cicéron a pu ajouter, il a pu aussi retrancher. Notre restitution, qui ôtera quelque chose à Panétius, ne lui rendra rien. Du reste on se tromperait du tout au tout en faisant à priori, dans le traité I)es Devoirs^ le départ de tout ce qui est pratique, de tout ce qui est romain pour l'attribuer à Cicéron. Panétius est un disciple adouci (1) de Zenon. La parénétique a depuis longtemps
(l)Milior, Cicéron, De ^«i6«<s, IV', 28.
triomphé de l'intransigeance primitive des dogmes. Le stoïcisme s'est humanisé pour conduire les hommes. Et Panétius est un de ceux qui ont orienté le plus nettement la doctrine, de l'abstraction, vers les réalités de la vie morale. En outre ce Panétius a vécu à Rome. Il fit partie de ce groupe d'esprits élevés que Scipion et Lelius réunirent autour d'eux. Le jurisconsulte Scévola en faisait partie avec lui. Le traité Des Devoirs (7:cp\ xaOô/.sv-::;) fut écrit pour ces hommes et presque écrit par eux. Il était plein de leurs idées communes, de ce qui les occupait et les préoccupait. C'était déjà une œuvre romaine. Nous serions tentés par exemple d'attribuer àCicéron toutes les règles morales relatives au métier d'avocat, et nous persistons à croire qu'il s'est complu dans cette partie de sa tâche. Cependant là même, de son propre aveu, il imite Panétius, que ses conversations avec Scévola sans doute avaient amené à se poser de ces cas de conscience tout professionnels (1). Le grand Romain qui a vaincu Carthage, Scipion, tient de même dans le livre de son ami Panétius une place plus grande qu'on ne s'y attendrait, pour un livre écrit en grec. Non seulement ses paroles sont recueillies et invoquées (2), mais ses vertus sont citées en exemple (3). Ses victoires ne l'enrichirent pas. Or les généraux romains ne perdaient pas l'habitude de la victoire, mais perdaient, paraît-il, celle du désintéressement. En traitant des questions de cette nature, Panétius fait assez voir d'ailleurs à quel peuple et à quel public d'hommes nés pour commander et pour vaincre il dédiait son livj'e. Il n'est question dans ce livre ni des femmes, ni des esclaves, ni des petites gens. Mais c'est encore un cas de conscience tout romain, tout patricien qu'il discute, quand il fixe à l'homme d'Etat une mesure pour ses dépenses d'art et de luxe, comme pour les
(1) CicÉRON, De off., II, 14.
(2) Jd., I, 26.