LE TRAITÉ « DES DEVOIRS » DE PANÉTIUS ET CELUI DE CICÉROX
prodigalités à faire au peuple (1). Cicéron avait donc fort peu de chose à faire pour mettre au point ce manuel de vertu patricienne.
N'oublions pas cependant qu'avant de mériter ainsi que nous le naturalisions Romain, Panétius était un philosophe stoïcien. Ce sont des principes et ce sont des cadres que Cicéron vient chercher chez lui. C'est l'habitude de Cicéron de prendre, en fait de philosophie, son bien où il le trouve. Mais cette fois il avait bien choisi. Car le livi-e de Panétius avait une telle réputation, qu'étant resté incomplet, personne n'osa le compléter. On n'avait pourtant alors aucune idée de la propriété littéraire, et les livres philosophiques de Cicéron, faits d'imitations et de traductions, suffiraient à le prouver. Mais, dit un admirateur de Panétius, on était retenu par ce même respect qui empoche de mettre la dernière main à la Vchuis d'Appelle (2). Tout en prenant avec son modèle les libertés que nous dirons, Cicéron reconnaît à plusieurs reprises ce qu'il lui doit (3). Il le prouve de la meilleure façon, en faisant des contresens lorsqu'il est laissé à lui-même (4). Cependant, lorsqu'il s'écarte de Panétius, Cicéron s'en inspire encore (o). Il répond aux critiques qu'on lui adresse (6). Il n'est pas seulement son élève, mais son avocat. Il semble même qu'en son honneur il s'abstienne d'aller, selon son ordinaire, d'une école à l'autre. D'ailleurs il s'agit de morale. En pareille matière un Romain ne doute pas. Le disciple habituel de Carnéade s'est donc fait par exception stoïcien (7). Et comme Panétius a été, pour la circonstance, son professeur de stoïcisme, on peut mettre son nom, avec une presque certitude,
(1) Cicéron. De off'., IF, 17.
(2) Id., III, 2.
(3) Id., I, 3 ; II, 10, 17.
(4) Sur le sens de « vivere convenientcr natuivT ». (3) Id., III, 3.
(6) Id., m, 7.
(7) Id., I, 2; 111, 4.
SOUS tout ce qu'il y a de dogmatique dans le traité Des Devoirs. La théorie de la raison qui met en chacun de nous un être supérieur à nous, et qui est celui auquel nous devons obéir (1), l'humanité comparée à une vaste famille, comparaison qui devient le fondement de toutes les vertus sociales (2), le mépris despassions (3), mêmedela colère (4), pour lesquelles Cicéron est ailleurs plus indulgent, le sequl naturam (o), quelques bribes de psychologie enfin (6), voilà des emprunts faits à Panétius, emprunts dont n'importe quel stoïcien, il est vrai, aurait aussi bien fourni l'occasion. Nous ne parlons point de cet accent particulier que Cicéron met à traiter certaines questions, de cetteardeur à mépriser la volupté, dece vif sentiment du devoir, toutes choses qui feront le succès éternel de son livre, et qui lui viennent de l'école à laquelle il a demandé un maître (7). L n Romain n'eût pas trouvé non plus en lui-même cet amour pieux lie la science (8), et n'eût pas fait d'elle une vertu (9). Un Romain n'eût point conçu la vie entière comme une œuvre d'art, et n'eût point comparé le métier d'honnête homme à celui de poète (10), de joueur de flûte (11), ou de comédien (12). 11 y avait quelque chose de plus rude, de moins arrangé, de moins harmonieux peut-être dans la vertu romaine. Ce sont là leçons répétées par Cicéron et nous savons qui les lui a apprises.
(1) Cicéron, De off., i, 30.
(3) Jd., 1,29; II, 5.
(4) Jd., I, 25.
(5) Jd., III, 0.
(7) Voir surtout I, 20; il, 10.
(8) Id., 1,4.
(9) Id., 11,5.
(11) Id., I, 40.
(12) Td., I, 30.