LE TRAITK « DES DEVOIRS » DE PANÉTIUS ET CELUI DE CICÉIIOX
Jusqu'ici toutefois nous ne voyons là qu'un stoïcisme commun à tous les stoïciens. La tension, l'effort y sont dissimules, et la vie honnête n'apparaît que dans son épanouissement heureux. Mais cela encore est conforme au génie du peuple qui a donné naissance au stoïcisme, et c'est lorsqu'elle s'adressera à d'autres temps et à d'autres gens que se découvriront d'autres aspects de cette riche doctrine. L'originalité de Panétius doit être cherchée de préférence dans la science de ces détails sans lesquels il n'y a pas d'œuvre ni de vie accomplie. S'il n'est point de cette famille de moralistes qui, comme Zenon ou comme Kant, savent donner à la volonté de fortes impulsions, il est de ceux qui méritent de devenir des conseillers de tous les jours pour des consciences mieux intentionnées qu'éclairées. Il enseigne que la vertu, en détînitive, est faite de vertus. Il la divise, il la détaille donc, dût le dogme stoïcien de son unité indissoluble en souffrir (1). Et c'est, en véritable éclectique, la classification platonicienne des quatre vertus cardinales qu'il adopte, classification qui de son livre passera dans celui de Cicéron, et de celui de Cicéron dans celui de saint Ambroise. Mais ce sont là encore des abstractions de vertu. Panétius en poursuit la réalité dans des vies individuelles, au milieu d'événements donnés. Voilà pourquoi il multiplie les exemples et les cas. Car la vertu, dont nous avons déjà dit qu'elle est comparable au plus difficile métier, doit s'accommoder aux circonstances; les devoirs varient avec les individus, avec les caractères (2), avec les âges (3). Ulysse est venu à bout d'incroyables difficultés par une ruse patiente que la nature d'Ajax lui eût interdite (4). Aussi Panétius voit-il dans l'art de faire chaque chose à sa place et en son temps une double
(1) Cicéron, De o/f., Il, 10.
(2) Id.,l, 33.
(3) Id., I, 34.
Université de Lyon. — VlII. A. 13
vertu. Deux délicieux mots grecs la désignent, £j-a^ia et eùxatpa, que Cicéron traduit assez gauchement (1). Disons en effet que ce genre de vertu, qui convenait merveilleusement au plus souple et au plus artiste des peuples, est plus grec que romain. 11 eût répugné au génie grec de mettre toute la moralité dans une obéissance stricte et sans originalité. Et il compose son idéal des qualités qu'il se connaît et qu'il aime en lui. Ulysse est le véritable héros de cette race. Panétius, quoi qu'il nous ait d'abord semblé, n'est donc qu'un Romain de circonstance. Le fond de sa pensée est resté grec.
Demandons-nous maintenantquelle est, dansle livre de Cicéron, la part de Cicéron. Il l'a faite lui-môme avec plus de soin qu'il n'en met d'ordinaire en pareil cas, comme s'il eût tenu à provoquer une comparaison, et à montrer que, même après Panétius, il trouvait quelque chose à ajouter. Panétius avait divisé son sujet en trois parties. Il devait traiter successivement de l'honnête et de l'utile, puis les comparer entre eux. Il n'avait pas rempli la troisième partie de sa tâche. Cicéron comble cette lacune, tout en s'efi'orçant de ne faire que continuer Panétius, et comme de deviner ce qu'il eût pu dire. Mais il avait en outre ajouté à chacun des deux premiers livres une sorte d'appendice pour comparer les choses honnêtes entre elles, et de même les choses utiles. Enfin, reprochant à Panétius de n'avoir pas commencé par donner une définition du devoir, qui chez lui sans doute est sous-entendue, il tient, pour sa part, à poser d'abord des principes, et reproduit, dans cette intention, la distinction classique des devoirs parfaits et des devoirs moyens (2). Cicéron, qui ne doute jamais de rien, veut donc se montrer ici plu^ stoïcien que Panétius. Ce qui est plus sûr, c'est qu'il fait bientôt preuve d'une abondance de développement qui n'est qu'à lui. En même temps, quoique encore une fois il ait
(i) Cicéron, De o;f., I, 40.
LE TIl.UTÉ « DES DEVOIRS » DE PANÉTIUS ET CELUI DE CICÉRON. 193
rarement imité un autour avec autant de fidélité et de déférence, il émaillc son texte de citations de Platon (i) et d'Aristotc (2). Panétius après tout lui en avait peut-être donné Texemple. Il invoque l'autorité de Dicéarque (3), de Théophraste (4), et nomme en passant Posidonius (S). Diogène, Antipater et Hécaton tiennent aussi une large place, mais seulement dans la troisième partie du traité Des Devoirs, où ils viennent comme suppléer Panétius. C'est cet Hécaton qui soutenait qu'en temps de disette on peut très bien laisser mourir de faim un esclave [%). Et cela était écrit dans un livre qui s'intitulait aussi un traité Des Devoirs! Enfin on trouve dans le texte de Cicéron, tel qu'il est parvenu à saint Ambroise, jusqu'à du Sénèque (7). Mais ce n'est pas Cicéron qui l'y a mis.
Lors même que c'est Panétius qu'il suit d'assez près, Cicéron fait intervenir à chaque instant sa propre personne dans son exposition. Il fait allusion à ses autres ouvrages philosophiques [8), à sa vie politique, et naturellement exalte son consulat (9). Plus que partout ailleurs enfin son accent a quelque chose de personnel et souvent de paternel. 11 faut remarque qu'il n'a pas adopté cette fois la forme du dialogue, voulant donner plus de précision et d'autorité directe à ses conseils. Quoiqu'il nous prévienne qu'il écrit pour tout le monde en même temps que pour son fils (10), c'est à son fils qu'il s'adresse. Comme il n'est pas modeste, il ne lui demande que d'être
{\) CiCKRON, De off., 1, 7, 9. 13, 19, 20, 23 ; III, 9.
(3) U.. il, 3.
(6) kl., 111,23.
(7) Voir Draesekk, Riviita di filologia, 1870, p. 124-123.
(8) CicÉKON, De off., I, 42; II, 17.
(i^) Id., U, 24.
(10) Id., 11, 13.
digne de son p5re (1). Mais à cette vanité se mêle tant de sincérité et d'émotion! Si Ton songe aux circonstances que traverse Cicéron, elle ne" va pas cette fois sans une certaine grandeur. César est mort, mais le sénat a déjà de nouveau perdu le pouvoir, et cette rechute eût montré à des yeux clairvoyants combien grand était le mal dont souffrait la république. Cicéron est de ceux qui lutteront jusqu'au bout. 11 est à la veille de prononcer ses PhiUppiques, et cette conscience légèrement vantarde du devoir autrefois accompli prend un tout autre caractère quand on y lit l'engagement, qui sera tenu, de l'accomplir encore, non sans péril. Il serait difficile, d'ailleurs, de parler du traité Z)^s Devoirs en faisant abstraction du drame qui se joue à Rome. Il est écrit comme pendant un entr'acte, et pendant les loisirs forcés de Cicéron (2). Mais on y sent avec les rancunes de son patriotisme contre le passé (3), les angoisses du présent (4). On pourrait en extraire un code de nos devoirs contre la tyrannie, et il a fourni en effet des arguments aux casuistes du moyen âge qui se demandaient si c'est un crime de tuer un tyran.
/^7) Cicéron a donc subi l'obsession des événements contemporains , Il y a d'ailleurs de sa pa;rt intention bien arrêtée de faire du livre de Panétius, qui s'y prêtait, un livre de morale civique à l'usage de la noblesse romaine. Il multiplie les exemples empruntés à l'histoire nationale. Panétius, tout en leur faisant une place, ne pouvait pas l'avoir faite aussi grande, et y avoir mis cette sorte de parti pris. D'ailleurs beaucoup de ces exemples sont tirés d'événements postérieurs à Panélius et, par conséquent, ne viennent pas de lui. D'autres sont allégués après des exemples grecs qui avaient exactement le môme sens
(1) Cicéron, De off.,lU,2, 33.
(2) 7d., II, 1; III, 1.
(3) Id., 11,7, 8, 13; III, 8, 21.
(4) Id., I, 17, 34.