‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 48 sur 60 · M., III · texte numérisé non relu

M., III

(3) Id., III, 72.

Vous aviez sacrifié Tintérèt au devoir. Survient un miracle qui vous récompense et assure la revanche de votre intérêt (1 ). Mais cela ne prouve rien pour le commun des mortels à qui ses sacrifices seraient laisses pour compte. C'est la vertu juive qui attend de Dieu son prix dès ici-bas ; ce n'est pas la vertu chrétienne. Un des exemples cités par saint Ambroise a toutefois plus d'analogie avec les cas de conscience cicéroniens. Raguel avait une fille à marier. Saint Ambroise, le comparant à celui qui avait une maison à vendre, trouve son cas plus intéressant et eijt plutôt excusé de sa part quelques réticences. Raguel fit cependant à son futur gendre, à Tobie, des confidences qui étaient de nature à le décourager (2). — Enfin Ambroise, à propos d'Antiochus et d'Aman, se laisse aller à une digression sur l'amitié et sur les problèmes moraux dont elle est une des données. Cette digression, qui s'achève en une effusion pieuse sur l'amitié du Christ, lui sert de conclusion.

Nous n'avons pu mentionner, au cours de cette analyse, toutes les violences que saint Ambroise fait au plan de Cicéron. Non seulement il ne prend de Cicéron que ce qu'il lui plait, mais il transpose les chapitres et les idées. Au début de son premier ivre, par exemple, en traçant les devoirs des jeunes gens, il s'inspire des derniers chapitres du livre correspondant de Cicéron qui roule sur la bienséance. Dirons-nous que, pour imiter ainsi, il faut posséder davantage l'auteur que l'on imite ? Une imitation plus méthodique prouve simplement que l'on a son modèle sous les yeux. C'est dans l'esprit que saint Ambroise a le sien présent tout entier à la fois. — D'ailleurs, de Cicéron, il ne connaît pas seulement le traité Des Devoirs. Car à l'imitation qu'il en fait il môle l'imitation d'autres ouvrages du môme auteur. II cite le traité De la République (3). Il expose daprès le

(1) Saint Amiiroisk, De off., III, 92, 100.

(2) ïd., Ill, 96-97.

(3) Id., I, 4.3.

DeFinibus et les Tusculanes les théories anciennes du souverain bien (1). Il transcrit presque textuellement un raisonnement tiré du même De Finibus (2). Il copie un passage des Économiques^ où Cicéron avait traduit Xénophon (3). Car nous ne supposons pas qu'il Tait pris dans Xénophon. Enfin toute la fin de son troisième livre est une imitation du traité De V Amitié^ auquel il devait déjà Texemple d'Oreste et de Pylade, et qui, dans le premier livre, lui avait fourni cette phrase : « Une société où ne brille pas une bienveillance mutuelle est comme un monde qui serait privé de son soleil (4) ». Saint Ambroise était donc nourri de Cicéron. Ses autres ouvrages nous en fournissent d'autres preuves. Il est moins familier avec les autres philosophes de l'antiquité. Dans le traité Des Devoirs, il cite Platon (5) et Aristote (6), mais une fois chacun seulement. S'il a lu le traité De la Colère et le traité Des Bienfaits de Sénèque, comme quelques analogies de pensée le feraient supposer, toujours est-il qu'il ne le dit pas et la chose reste douteuse.

Ily a encore deux questions auxquelles nous devons répondre. Quelle est la date du traité Des Devoirs de saint Ambroise? Diverses allusions historiques permettent de la fixer aux années de tranquillité relative qui suivirent la victoire de Théodore sur Maxime. La seule chose qui nous importe d'ailleurs c'est que ce soit une œuvre de la pleine maturité d'Ambroise. Or la connaissance approfondie des textes saints dont il y fait preuve ne laisse aucun doute sur ce point. Cela n'empêche pas que quelques pages aient pu être écrites à une date antérieure, par exemple les premières pages, toutes pleines de Témotion et de la modestie d'un sermonnaire qui débute. — 11 y a en effet des

(1) Saint Ambroise, De off., tl, 4.

(2) Id., II, 21.

(3) Ici., m, 38.

(4) Id., I, 167.

sermons clans le lexlc du traité Dca Devoirs^ et c'est la seconde queslionque nous voulons trancher. Certains morceaux peuvent se détacher et former un tout. Saint Ambroise a dû prêcher sur le silence et sur l'humilité, sur les devoirs des jeunes gens, sur l'amitié, sur l'affaire des vases sacrés, pour ne citer que ces exemples, et faire entrer ces sermons dans le cadre du livre (juc plus tard il entreprit d'écrire. Mais cela ne veut pas dire que le traité Des Devoirs ne soit qu^une série de sermons. Saint Ambroise parle de ceux qui le liront (1). Et n'eût-il pas été si précis, que le ton et l'ordonnance de certaines parties de son œuvre ne nous permettent pas de nous tromper (2). Saint Ambroise a utilisé des sermons. Mais c'est autre chose qu'un sermon ou que des sermons qu'il a voulu faire : il a voulu faire un livre.

Que ce livre soit singulièrement composé, cela résulte, comme une conséquence inévitable, de tout ce que nous venons de dire. Il imite sans fidélité un autre livre qui était déjà une imitation, et, comme si ce n'était pas assez de ces causes de désordre, il fait place en lui à des développements venus d'ailleurs et qui forment autant de digressions. Nous aurions donc à y signaler plus J'un défaut de forme, avant d'y chercher des contradictions d'idées. Mais il ne s'agit pas ici de critique littéraire. Et si on en voulait faire, il serait injuste de trop rabaisser l'œuvre d'Ambroise au profit de celle de Cicéron. Ce n'est pas seulement quand il copie Cicéron que saint Ambroise écrit bien. Il est lui-môme et naturellement éloquent. S'il n'est pas plus éloquent que Cicéron, il est plus ardent^ et la chaleur de sa pensée anime et colore son style. Et elle trouve d'ellemême (|uelquefois, sinon toujours, une forme heureuse et forte. Ce n'est jamais un mauvais livre, même au point de vue de l'art, que celui où s'est exprimé un noble esprit et un grand cœur.

(1) Saint Amhiioisk, Do off., I, 29.

(2) En revanche la fin du livre II est absolument une fin de sermon.

Le stoïcisme de saint Ambroise.

Nous voudrions maintenant, au risque de tomber dans des redites, insister sur ce que saint Ambroise s'est assimilé de la morale stoïcienne, et des emprunts de cadres et de textes, que nous avons incomplètement signalés, dégager les emprunts d'idées. Mieux que toute autre, la morale stoïcienne se prêtait à de tels emprunts. Son caractère formel laissait plus d'élasticité aux prescriptions particulières dont la mobilité ne l'atteignait pas dans ses principes. Elle avait déjà évolué; elle avait su durer. Dans l'état où elle parvient à saint Ambroise, par l'intermédiaire de Cicéron, elle n'est déjà plus un système tout d'une pièce. 11 n'y a plus en elle que les éléments qui ont résisté à l'épreuve du temps et de l'expérience. Quels sont ceux qui auront résisté à cette épreuve plus redoutable, l'invasion des idées chrétiennes, et qui vont trouver dans l'enseignement d'Ambroise le rajeunissement dont ils avaient besoin?

La morale stoïcienne est fondée sur une psychologie qui pénètre avec elle dans le livre d'Ambroise. Il y a deux principes d'action : la raison et les passions; voilà une affirmation que saint Ambroise reproduit à différentes reprises (1). Nous verrons même qu'il exagère ce dualisme et justifie, mieux que les stoïciens, sa défiance à l'égard de certaines passions. Il va sans dire que la raison doit triompher. Qu'est-ce que la raison? Cela est autre chose et la psychologie de saint Ambroise ne va pas jusqu'à approfondir cette question. Mais il dit que nous devons rendre raison de nos actions (2), ce qui est très stoïcien. Quant

(1) Saint Ambroise, De off., I, 98, 106.

(2) Id., I, 228.

aux passions, c'est aussi en stoïcien qu'il en parle. Quand elles ne sentent plus le frein de la raison, ce sont des chevaux emportées; elles jettent partout le désordre; elles font perdre à Tàme son précieux équilibre et au visage môme cette gravité dont un Romain craint tant de se départir (1). Remarquons toutefois que, pourvu que les passions restent à leur place, saint Ambroise les y laisse et ne les traite point avec l'intransigeance stoïcienne.

Contre la colère, en particulier, il n'élève un blâme que pour le retirer ou l'atténuer (2). Il croit aux saintes colères. Ne point se mettre en colère serait parfois mollesse et indifférence (3). Mais il faut contenir cette colère et ne point pécher. Le christianisme fait de tout le cœur humain un trop fréquent emploi pour qu'un chrétien puisse être stoïcien jusqu'au bout. Ce sont les morales intellectualistes qui ne pardonnent pas à la colère, parce qu'elle est le triomphe momentané de noire sensibilité sur la claire et froide intelligence. Aussi les anciens, pour qui science et vertu se confondaient, écrivaient-ils « contre la colère ». Les chrétiens seraient plus tentés d'écrire contre la raison elle-même. Or la différence de deux morales ressort autant de ce qu'elles défendent que de ce qu'elles commandent. On oppose d'ordinaire les vertus chrétiennes aux vertus stoïciennes. Il serait non moins intéressant d'opposer ce qui est mal selon les chrétiens à ce qui est mal selon les stoïciens. Il faut donc s'étonner devoir saint Ambroise donner, malgré tout, à la raison une telle part dans le gouvernement de la vie, et mettre ce point de doctrine à l'actif de l'influence que l'on sait. Sa morale garde par là un air de morale philosophique et indépendante.

Continuons de dresser le bilan de cette influence. Le problème du souverain bien est un problème antique dont nous

(1) Saint Ambroise, De off., I, 228.

(2) Id., I, 13, 90-90.

(3) Id., 1,96.

retrouvons l'écho dans saint Ambroisc. L'expression dévie heureuse qu'il emploie souvent nous reporte en arrière, en plein stoïcisme. On s'attend du moins à une solution nouvelle de ce vieux problème : la vie heureuse que les anciens n'ont définitivement trouvée ni dans le plaisir ni dans la vertu, la vie heureuse impossible à réaliser ici-bas, c'est la vie future, c'est le bonheur, le bonheur éternel, infini, mais le bonheur mérité par la vertu et par l'oubli momentané qu'on a fait de lui. Cela est bien dans saint Ambroise et cela est une nouveauté telle qu'aucune doctrine antique n'en avait apporté de pareille. Mais quand il traite de la vie heureuse, c'est autre chose qu'il entend et, comme saint Augustin dans ses entretiens de Cassiciacum, il s'écarte moins des solutions païennes. C'est dès icibas qu'il place la vie heureuse. Il la fait consister dans la pratique du bien jointe à la connaissance de Dieu(l). Et, en un sens, la mention faite de cette seconde condition n'est pas elle-même une innovation. Car pour Platon et pour certains stoïciens, pour Cicéron lui-même, la science étaitunélément de bonheur. L'objet de cette science seule a pris un n'om et s'est précisé. Encore arrive-t-il à saint Ambroise d'écrire science tout court comme un ancien (2). La vie heureuse est donnée comme un moyen pour arriver à la vie éternelle, mais ce mot lui-même de vie éternelle ne veut pas toujours dire ce que nous serions naturellement portés à croire. Du moins y a-t-il (juelque ambiguïté dans les textes. Vie éternelle et vie heureuse sont tantôt distinctes (3),

(1) Saint Amiîhoisk, De off., 11, ij.

(2) 7'/., Il, 0. Iiinocciitia ol scientia beatuni faciunt.

(3) II., Il, 18. Viilule sola vilain prœstari beatam, per quam vita a'terna acquirilur. Ewald (dissertation citée) discute pour savoir si quam se rapporte à virtuie ou à vitam. Dans le premier cas, r('<a œterna et vila beata dépendiaient au même titre de la vertu. Dans le second, vita beata serait comme un moyen terne, et serait avecrifa œterna dans le rapport de cause à elTet. De toute façon, dans ce texte, elles sont distinctes l'une de l'autre.

tantôt confondues (1). Dans ce dernier cas, éternel prend un sons analogue à celui que lui donne souvent Spinoza, un autre stoïcien, le sens d'absolu. Qui eût cru que nous aurions à rapprocher saint Ambroise de Spinoza?

Quant à la vertu, elle contribue à la vie heureuse par la joie intime de la conscience qu'elle cause. Que cela est encore stoïcien! A un chrétien pourtant cette sanction intérieure ne suffit pas. 11 pourrait môme être tenté d'en rabaisser le prix pour que la nécessité morale d'une autre forme de justice apparaisse avec plus d'éclat. Saint Ambroise n'a pas connu cette tentation, et on dirait même qu'il n'a pas senti cette insuffisance. Il revient à maintes reprises sur ce jugement domestique (c'est son expression) auquel personne ne peut échapper : « Vous avez sacrifié un devoir à ce que vous jugiez de votre intérêt ; mauvais calcul ! car il n'est pas de mort, de perte d'argent, de misère, d'exil qui soit à comparer à ce que vous endurerez. » Ce n'est pas des peines éternelles, mais du remords qu'Ambroise parle en ces termes (2). Nous croyons que le pécheur a encore des joies. Nous contemplons ses festins, nous assistons à sa prospérité. Nous le voyons riche, bien portant, entouré d'une nombreuse famille. Mais si nous voyions dans sa conscience ! Le malheureux! peut-on même dire qu'il a des enfants, puisqu'il ne voudrait pas que ceux qui seronthéritiers de ses biensfussentliéritiers de son âme (3). L'impie estson proprechàtiment, le juste sa propre récompense (4). Le prix de nos bonnes et de nos mauvaises actions est en nous-mêmes.

Mais à quoi reconnaître une bonne action ? Pas plus que les stoïciens, saint Ambroise n'a l'idée de la conscience prévenante

(1) Saint Ambroise, De off'., Il, 1. Beatain vitam (iiiani scriplura appcllat vitam aternam, Cf. 11,5.

(2) Saint Ambroise, De off., III, 24.

(3) Id., 1.46.

(4) Id.

qui nous dclaire et nous commande. Le rôle de la conscience n'est pour lui que postérieur à l'action. Il faut donc chercher dans l'action elle-môme un signe qui la distingue. Un des critères — nous no disons par le seul — que saint Ambroise invoque est le critère stoïcien de la conformité à la nature. Le christianisme n'est certes pas une doctrine naturaliste, et voilà que quelque chose pénètre en lui de l'antique idolâtrie dont la nature fut l'objet. Par nature saint Ambroise entend d'abord nos sentiments naturels. S'il a tant d'indulgence pour la colère, c'est qu'elle est un de ces sentiments (1). Et c'est presque à chaque page que nos manières d'être sont jugéesbonnes ou mauvaises, comme conformes ou contraires à la nature. On trouve même chez saint Ambroise cette phrase : «La nature et la volonté de Dieu nous ordonnent ou bien nous défendent (2), » comme si, entre ces deux principes, un chrétienn'avait jamais à choisir. Enfin quand il s'agit non plus de telle ou telle vertu, mais de la vertu dans son ensemble et que saint Ambroise veut donner une définition générale, le « secundum naturam vivere », sans qu'aucune objection se présente à son esprit, vient entre sa morale et les morales passées mettre plus de ressemblance qu'il n'en eût avoué (3). Et parfois le sens plus métaphysique de la formule antique fait brèche dans sa pensée, et ce n'est plus seulement à notre nature morale que l'évoque stoïcien demande des leçons. La nature est institutrice de pudeur ; elle-même a caché et couvert ce qu'elle veut que nous couvrions et que nous cachions davantage (4). Elle est institutrice de charité ; elle a établi pour certains de ses dons, comme l'air, comme l'eau, une communauté naturelle entre les hommes

(1) Saint Ambroisk, De off., I, 40.

(3) Jd., I, 133.

(5) Jd., I, 78.

LE STOÏCISME DE SAINT AMliROISE. 22:{

qu'ils n'ont plus qu'à imiter. La famille, chose naturelle, est une école de réciprocité (1). Quoique la pratique de cette réciprocité soit la vertu humaine par excellence, l'œuvre propre de l'homme, comme eût dit Aristote, cette vertu est en germe chez les animaux (2). Pour elle-même donc il n'y a point d'opposition entre la loi morale et les lois naturelles. La terre, en rendant au centuple tout ce qui lui est confié, nous apprend encore comment il faut rendre les bienfaits reçus (3). Enfin n'avons-nous pas déjà cité cette leçon de solidarité que nous recevons de tout ce qui vit, puisque la vie d'un organisme dépend de l'équilibre que gardent entre eux les organes qui le composent?

Un autre caractère de môme provenance distingue la vertu selon saint Ambroise : c'est l'ordre, l'harmonie. La vie entière doit se ressembler. Nos actions, nos paroles, doivent former comme un concert (4). Ce sont là formules connues. Nous en rencontrerons d'analogues quand nous chercherons dans saint Ambroise la trace du culte des stoïciens pour la beauté.

La vertu, telle que la conçoit saint Ambroise, a tellement sa récompense en elle-même que tout le reste lui est indifférent. Les biens extérieurs sont inutiles au bonheur du chrétien, même ici-bas (3). Il est heureux dans la douleur que le charme souverain de sa vertu rend impuissante et dissipe (6). S'il est des amertumes cependant dont le goût se mêle aux joies de la conscience, il faut dire d'elles qu'elles sont comme ces nuages qui n'empêchent pas le ciel d'être bleu, comme ces mauvaises herbes qui ne font point que la récolte ne tienne ses promes-

(1) Smnt Amhkoisk, De off., I, 160.

(2) Id., lit, 21.

(41 lU., I, Si). 224, 229.

(6) Id., II. 10.

ses (1). S'il nepeutrien retrancher du bonheur, à plus forte raison le monde extérieur ne peut-il rien lui ajouter. La vertu n'a pas besoin que la volupté la protège (2). Ce qui est du siècle n'est rien. Son or ne nous fait pas riches (3), et ce sont nos désirs qui nous font pauvres (4). Il y a dans la morale de saint Ambroise des éléments qui sont au même titre chrétiens et stoïciens, et qui ont pu lui venir des deux côtés à la fois. L'ascétisme chrétien se rencontrait avec le stoïcisme dans ce mépris paradoxal de tout ce qui ne s'adresse en nous qu'à la matière. Mais voici des paradoxes qui ne sont qu'aux stoïciens. Le sage n'est jamais en exil puisque toutes les richesses lui appartiennent. Du stoïcisme enfin vient ce regard de mépris que saint Ambroise prête au sage enfermé dans sa vertu comme dans une forteresse, et qu'il jette non sur ses misères à lui, mais sur les passions d'autrui. On eût attendu d'un chrétien plus de pitié (5).

Le sage stoïcien était une fiction. On n'en peut dire autant du sage chrétien, puisqu'il y a eu des saints, puisque Dieu s'est fait homme et a donné aux hommes l'exemple vivant de la perfection morale. 11 faut même s'entendre sur le sens des mots et ne pas appliquer les expressions de parfait et de juste aux hommes de la même façon qu'on les applique à Dieu (6). Toutefois il n'est pas donné à tous d'atteindre même la perfection humaine, et saint Ambroise emprunte à ce sujet la distinction stoïcienne des devoirs parfaits et des devoirs moyens, en la prenant dans son sens le moins philosophique. Thésauriser et faire de bons dîners, voilà la mesure de l'honnêteté vulgaire; mais jeûner, se contenter de peu, ne ressentir pour ce que nous ne

(1) Saint Ambroise, De off., II, 21 ; Cf. Cicékon, De finibus, V.

(2) M., Il, 9.

(3) M., I, 154; Cf. II, 13.

(4) Id., I, 155.

(5) Id., H, 66; Cf. III, 7.

(6j Id., m, 11.

l,E STOÏCISME DE SAINT AMBROISE. 225

possédons pointaucune convoitise, voilà un mérite plus rare auquel seul le nom de vertu convient (1). Grâce à cette distinction le christianisme ne répudie pas la morale antique, il la subordonne. L'antiquité n'a connu que les devoirs moyens, les devoirs nouveaux que le christianisme apporte sont les devoirs parfaits. Grâce à cette même distinction, pour être chrétien il suffit après tout d'être d'honnête homme, et ceux que décourageaient certaines exigences trouvent dans le royaume de Dieu une porte à leur taille. Mais, au-dessus de ce christianisme de tout le monde, il y a le christianisme des parfaits. Saint Ambroise cite à son tour cette scène de l'Evangile que Clément nous a déjà racontée. Un jeune homme s'approche du Christ et lui demande ce qu'il faut faire pour obtenir la vie éternelle : « Ne commets ni homicide, ni adultère, ne vole point, ne porte point de faux témoignage, honore ton père et ta mère, aime ton prochain comme toimême. — Mais c'est ce que je fais depuis que je suis né. Est-ce là tout? — Si tu veux être parfait, reprend le Christ, voici ce qu'il faut faire : vends tes biens, donne le montant aux pauvres et tu auras un trésor au ciel, puis viens et suis-moi (2). » Mais on peut ne pas vouloir être parfait. Et voilà comment la théorie stoïcienne des deux espèces de devoirs sert à commenter les paroles du Christ et vient confirmer la distinction des préceptes et des conseils.

Il n'est pas jusqu'à la doctrine accessoire de l'avancement moral (zocy-o-rrr,) qui n'ait son écho dans les Offices d'Ambroise. Il y a trois espèces d'hommes en face d'une injure reçue : ceux qui la rendent, ceux qui ne la rendent pas, et ceux enfin qui bénissent l'insulteur et prient pour lui. De l'espèce intermédiaire saint Ambroise dit qu'elle est « en progrès » vers la perfection (.3).

(1) Saint Amiiroisk, fie o//'., IW, 10.

(3) liL, I, 232-233.

Université DE Lyon. — Vlll. A. 43

L'imitation qu'il a faite du second livre de Ciccron a entraîné saint Anibroise à la suite des stoïciens vers une morale plus compréhensive encore et où les choses utiles, les TCporjYixsva, trouvent leur place. Il ne s'agit sans doute pour saint Ambroise que du plus j)ur des intérêts humains, de la sympathie dont nous aimons à être entourés. Ou bien il s'agit des intérêts del'Église. INous n'en sommes pas moins presque choqués d'entendre un évêque, un saint, recommander d'arracher les coupables au supplice, les faibles aux mains des puissants, en ajoutant que cela fait bon effet (Ij. Est-ce l'enseignement de Kant qui nous a rendus si scrupuleux qu'il ne nous suffise plus qu'une action soit bonne et qu'il nous faille encore que dans l'intention qui la dicte aucune pensée d'intérêt ne soit mêlée? En outre, nous sommes enclins à plus de sévérité pour la vertu chrétienne que pour toute autre et, puisqu'aussi bien elle fait entrer l'éternité en ligne de compte, nous ne lui permettons pas du moins d'autre calcul ; nous la voulons étrangère aux ambitions d'icibas, même les plus nobles, et nous sommes toujours prêts à lui dire : Ton règne n'est pas de ce monde. Saint Ambroise aurait de bonnes raisons à opposer aux nôtres, et par exemple : Le bien qu'on pense de nous n'aide-t-il pas au bien que nous voulons faire et une vertu dédaigneuse de plaire ne manqueraitelle pas de charité? En fait, le besoin de sympathie n'apparaît souvent chez lui que comme une forme de la sympathie que lui-même éprouve. Il n'en est pas moins évident que c'est l'imitation de Cicéron qui lui a fait donner asile dans un Traité des devoirs du chrétien à un sentiment qui ressemble beaucoup au souci de l'opinion.

JNous avons à parler encore de la classification des vertus. Pour saint Ambroise, comme pour les stoïciens, la vertu est une (2). Mais, comme les stoïciens, il distingue pratiquement plusieurs

(1) Saint Ambroise, De off., II, 102.

(2) Id., II, 43.

LE STOÏCISME DE SAINT AMIiilOISE. 227

vertus, et ce sont les quatre vertus socratiques (1). Ne pas se contenter d'une délinition générale du bien et entrer dans des prescriptions de détail, voilà déjà qui caractérise une morale. Que les concepts des différentes vertus, et non ceux des différents devoirs, servent à classer ces prescriptions, cela est un trait de plus qui en précise la physionomie. Si, en outre, ces prescriptions rentrent dans un cadre traditionnel, elles s'adapteront à ce cadre et seront comme imposées par lui. La forme entraînera le fond et la vieille morale se perpétuera grâce à ce qu'il y avait en elle de plus caduc en apparence. Rien ne dure et ne fait durer comme la part de scolastique qui se mêle à tout enseignement.

Quoi de plus artificiel, en effet, que cette division des quatre vertus? Elle se présente, dans l'histoire de la philosophie, sans démonstration et sans état civil. On ne sait quel en est l'inventeur. Pythagore, Démocrite semblent l'avoir connue. Socrate la trouve toute faite et l'adopte. Les commentateurs modernes de Platon essayent de la rattacher à sa psychologie, mais cette dépendance est assez lâche chez Platon lui-même. La nouvelle Académie ne se souvient plus déjà de cette artificielle liaison, mais elle se souvient des quatre vertus. Sur cette classification Epicure et les stoïciens sont d'accord. Et le stoïcisme la lègue à saint Ambroise, qui la léguera à saint Augustin. Aous la retrouvons dans Bossuet (2); enfin elle est aujourd'hui dans plus d'un catéchisme (3). — Le sens des mots a changé sans doute. Et il y a loin de la justice telle que l'entend souvent Platon, harmonie des facultés entre elles, paix intérieure de l'âme, à la justice telle que l'entend saint Ambroise, et qui con-

(1) il est à remarquer qu'il ne fait pas appel ici à la distinction des trois vertus rardiiialtîs, toi, espérance et charité, (jui était déjà en usage. (Voir Tkktim.ikn, Depaticntia, 12.) 11 prend sa classilication chez Cicéron.

(2j BossLF.T, Traité de la connai!^!^ance de Dieu et de soi-même, 1, 19.

(3) Voir A. Desjardins, les Devoirs, cli. ix.

siste à placer dans autrui le motif de toutes nos actions. Les mots ojffrent cependant aux vicissitudes des idées une certaine résistance et maintiennent entre les générations qui se succèdent un lien intellectuel et une tradition morale. Ainsi saint Ambroise aura beau faire violence à ces quatre mots de sagesse, de justice, de force et de tempérance, il restera en eux quelque chose de leur sens primitif.

Aussi bien nous l'avons déjà vu, et nous voudrions seulement faire ressortir les caractères généraux que les catégories morales adoptées par saint Ambroise ont imprimées à sa conception de la vertu. C'est une vertu active. Ambroise était trop Romain pour aspirer à l'extase. Il n'avait pas besoin de Cicéron pour le détourner de ces rêves mystiques. Du moins Finfluence de Cicéron s'est-elle, comme souvent, exercée sur lui dans le sens même de ses propres tendances. Il est mêmebien moins curieux de science que Cicéron, et à plus forte raison que le Grec Panétius. Par science il ne veut entendre que la science de ce qui importe au salut. Quant aux autres formes du savoir, astronomie, géométrie, il n'a pour elles que du dédain. Il faut vraiment avoir le goût de l'erreur pour négliger à cause d'elles le soin de notre âme (1). Mais connaître nos devoirs, connaître Dieu, d'où ils viennent, voilà la science chrétienne. Encore notre foi doit-elle être agissante. « Ce n'est pas celui qui dit : Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le royaume des cieux, mais celui qui fait ce que je dis (2). » Ce texte de Matthieu vient à propos donner raison à l'esprit pratique de la race romaine. Avions-nous tort de dire plus haut qu'il y avait entre le génie de Rome et le christianisme une harmonie préétablie?

Mais voici où l'influence directe de Cicéron s'accentue davantage. La vertu chrétienne, à l'époque même où écrit saint Ambroise va fuir le monde et se réfugier dans les cloîtres, et

(1) Saint Ambroise, Deoff., l, 122.

nous trouverons clans saint Ambroise lui-même un apôtre de cette vie soustraite aux conditions et aux tentations de la vie sociale. Elle comporte un idéal de vertu tout intérieure, tout ascétique qui, môme sur ceux qui n'allèrent pas au cloître, exerça un si puissant attrait, et modela tant d'âmes chrétiennes. Au contraire, dans le traité Des Devoirs, c'est une vertu toute sociale qui est prêchée. Sans doute il n'y a pas de christianisme sans charité, mais ce n'est pas de la charité seulement que nous voulons parler, et ce quenous appelons la vertu sociale enferme d'autres éléments moins essentiellement chrétiens. JXous ne reviendrons pas sur cet amour de l'approbation que nous avons déjà noté, sur ce souci de la bonne réputation de l'Eglise qui devient pour chacun de ses membres un motif d'action. Nous avons déjà noté aussi ce respect romain de la justice et de l'homme juste que saint Ambroise en vient à préférer un moment, pour les relations sociales tout au moins, à celui qui ne serait que sage, si par hasard ces deux vertus n'étaient point unres.

La place faite à l'amitié parmi les vertus est au même titre une réminiscence des morales antiques. L'amitié est une vertu païenne. Du moins n'y a-t-il aucune proportion entre la place qu'elle tient dans les morales antiques, dans celles d'Aristote et d'Epicure, comme dans celle des stoïciens (1), etcelle qu'elle tient dans les morales modernes. Une charité qui ne choisit point, toute notre puissance d'aimer tournée vers Dieu, ajouterons-nous l'organisation officielle de la confession et de la direction ont relégué au second plan dans la vie morale cette intimité étroite de deux âmes s'offrant l'une à l'autre, avec la réciprocité de l'afTection, de mutuelles confidences et un mutuel soutien. Plus tard, et jusque de nos jours, l'amour a continué de faire tort à l'amitié dans la littérature et dans la vie. Cette belle parole

(1) Cicéron met à plusieurs reprises sur le même rang amitié, devoir et vertu. De finibiis, V, 8 et 11.

antique, et que saint Ambroise reproduit : « Ne faire qu'un étant deux (1) », ne s'entend plus d'ordinaire de deux amis. Parmi les modernes, ceux qui ont le mieux parié de l'amitié étaient nourris de l'antiquité. Saint Ambroise est donc un véritable ancien par son culte tenace de l'amitié. — Un chrétien qui ne serait que chrétien serait plutôt porté à voir un vol fait à Dieu ou aux autres hommes dans cette élection dune créature. Puis notre morale actuelle traite des devoirs plutôt que des vertus, et quand l'amitié serait une vertu, elle ne serait pas un devoir. Cela augmente encore la distance intellectuelle qui nous sépare des dernières pages du livre d'Ambroise, et accuse plus nettement l'origine païenne des idées qu'elles expriment.

Les devoirs envers la patrie restent dans saint Ambroise au rang que leur avait assigné Cicéron parmi les devoirs de justice. Or cet ordre seul : Dieu, la patrie, les parents, tous les hommes, n'est pas sans signification. Saint Thomas mettra les parents avant la patrie et on pourrait discuter longtemps sur les modifications de mœurs et d'idées qu'implique cette légère interversion. — Saint Ambroise enfin reçut du stoïcisme le pressentiment d'une justice internationale. Comme Cicéron, il soumet la guerre elle-même à certaines règles et fait remarquer que, pour désigner un ennemi, nous employons un mot qui signifie étranger, hostis, témoignant par cet euphémisme de la persistance entre hommes qui se font la guerre de sentiments humains. Mais les exemples que saint Ambroise emprunte à l'histoire des Juifs ne sont pas précisément des exemples d'humanité et ils viennent contredire les préceptes qu'ils devraient confirmer (2).

Une expression cicéronienne adoptée par saint Ambroise consacre et reflète le caractère éminemment social de sa morale qui ressort de la place qu'y tiennent l'humanité, la patrie, l'amitié, l'honneur, c'est l'expression même à'ho?ieslmn. Nous

(1) Saim Ambroise, De off., III, 133.

avons déjà fait remarquer, en parlant de Cicéron, ce qu'une expression comme celle-là ajoute à la vertu qu'elle désigne. On pourrait esquisser une histoire de la morale uniquement d'après les mots qui ont servi à traduire cette idée commune : ce qu'il convient de faire, depuis celui de y.aXdv jusqu'à celui d'impératif.

Si la morale de saint Ambroise doit à Cicéron le caractère social qu'elle a revêtu, elle doit à ce qui a pénétré en elle de l'esprit grec, au travers du même Cicéron, ce caractère esthétique qui, par instants, achève de lui donner une couleur vraiment stoïcienne. Les livres modernes de morale ne traitent que de nos devoirs et croiraient commettre une sorte de profanation en mêlant les questions et en passant de la vertu à la civilité. La moralité est devenue chose plus nettement définie, et nous la mettons très haut sauf à vivre sans penser à elle. Les anciens la mettaient partout et le mot officium désignait toute espèce de choses auxquelles notre mot de devoir ne s'applique plus. Il exprimait la convenance qu'il faut garder en tout; et saint Ambroise, à l'exemple des stoïciens, se préoccupe de cette convenance. Il traite de la démarche, des conversations, de l'habillement (1), comme autrefois WniQuràw Pédagogue^ qui avait été à même école. Nous avons vu qu'il fait même entrer la rhétorique dans la morale.

Non seulement cette morale esthétique atteint des actions qui échapperaient à une autre règle que celle du goût, mais pour les actions qui sont du ressort de toute morale, elle apporte des façons de juger que résume le mot de décorum, mot fait chrétien par saint Ambroise, comme celui (ïhoneslum. Et quand saint Ambroise veut éclaircir l'idée de ce mot, il dit que le décorum est pour l'âme ce qu'est pour le corps la grâce et la beauté, h'honeslum est comparé au contraire à la santé (2). Cicéron

(1) Saint Ambroise, De off., I, 07 etseq.

(2) Jd., I, 219.

avait dit textuellement la même chose (1). Puis saint Ambroise ajoute que dans la conduite humaine il y a, comme dans l'univers, deux genres de beautés. Il y a des beautés de détail, ce sont nos actions, nos vertus, prises une à une. Ainsi Dieu a fait ces choses admirables, le soleil et la lumière, mais il y a quelque chose de plus admirable, c'est la beauté qui résulte de l'harmonie du tout, et dont Dieu a recouvert son œuvre dans son ensemble. C'est aussi la beauté qui se répand sur une vie entière dont le cours régulier a suivi sans se démentir les indications de la nature (2). Et cela encore est dans Cicéron (3). Mais ce qui est extraordinaire, c'est que cela soit chez saint Ambroise. A quelle distance intellectuelle et morale sommes-nous de ces chrétiens qui, pour se mortifier l'esprit, s'acharnaient à démontrer que Jésus-Christ était laid ! La morale et la beauté sont réconciliées et l'élégante vertu des Grecs est restée une vertu. S'il en est ainsi et si, malgré l'àpreté plus grande de quelques docteurs, la morale chrétienne n'a pas systématiquement dépouillé le devoir de tout ce qui le rend aimable, cela tient à bien des causes, et surtout à l'esprit de douceur qui lui vient de celui qui l'a fondée ; mais cela tient aussi à l'inlluence que le plus autorisé des Pères de l'Eglise laissa prendre sur sa pensée par un Romain qui lui-même était un disciple des Grecs.

Saint Ambroise n'a pas toujours besoin d'imiter Cicéron pour se montrer stoïcien. Cela prouve d'ailleurs quel accord son éducation et le cours ordinaire de sa pensée philosophique créaient d'avance entre Cicéron et lui. Nous pourrions citer quelques passages qu'on croirait inspirés de Cicéron d'après leur sens stoïcien, et qui pourtant ne le sont pas (4). Ainsi

(1) Cicéron, De off., I, 27.

(2) Saint Ambroise, De off., I, 219.

(3) Cicéron, I, 27.

(4) Par exemple l'allusion faite par saint Ambroise à la théorie de la 7:poy.o;:7J.

rimportant Jovoloppoment sur la Providence dont nous avons ailleurs indiqué la place dans l'œuvre d'Ambroise. Tous les arguments ne sont pas stoïciens; car pour justifier Dieu, le stoïcisme se contentait du monde présent et saint Ambroise a Tinfini du temps. Quelques-uns le sont toutefois. Mais ce qui est surtout stoïcien, c'est le problème môme dont nous avons déjà eu l'occasion de dire qu'il fut entre le stoïcisme et le christianisme un trait d'union. Le dogme de la Providence avait été le dogme par excellence des stoïciens, le champ de bataille du stoïcisme contre l'épicurisme. 11 est devenu, il est encore au xvn" siècle « le rempart et le fort du christianisme » (1).

Quand nous traiterons des différences qui séparent la morale de saint Ambroise de celle de Cicéron, nous serons forcés d'avouer que quelques-unes ont été voulues par saint Ambroise. Au contraire son stoïcisme est un stoïcisme involontaire ; et la résistance mèijie qu'il oppose à son modèle prouve d'autant mieux la force acquise d'idées à la contagion desquelles il n'a pu échapper. Ce n'est pas assez de dire que le stoïcisme survit en lui. Il revit et prend sur d'autres doctrines une revanche inespérée. Au sein même du christianisme, en effet, platonisme et stoïcisme se disputaient les esprits comme au sein du paganisme auquel ils avaient apporté l'appui de théologies rivales. L'époque que nous étudions, avecMinucius Félix, avec Lactance, mais surtout avec saint Ambroise, vit une véritable réaction stoïcienne contre les influences mêlées de Platon et de l'Orient.

Maintenant que ce stoïcisme qui, grâce à l'hospitalité de l'enseignement chrétien pour quelques-uns de ses principes, va pousser si loin des rejetons ne soit pas le pur stoïcisme de Zenon, il n'est pas nécessaire de l'avoir constaté pour l'affirmer. Un système ne traverse pas les siècles immuable et sans perdre en route, comme pour alléger son poids, une partie de son contenu.

(1) Voir Brlnetikhe, la Philosophie de Bossuct {Revue des Deux Mondes, l"août 18911.

C'est aiïaire aux historiens de la philosophie de le reconstituer dans sa rigidité^. Mais ce que la conscience humaine retient de lui, ce sont quelques principes féconds, et d'autant plus féconds souvent qu'ils sont d'une forme moins précise et moins rebelles aux transformations qu'elle leur fait subir. Nous dirons même qu'un disciple infidèle est celui qui porte le plus loin une doctrine. Si, au lieu du stoïcisme atténué de Cicéron, saint Ambroise se fut trouvé en face d'un système tout d'une pièce, il ne lui eût rien emprunté du tout. S'il lui eût fallu, à lui chrétien, tout prendre ou tout laisser, il eût tout laissé. Et c'est l'influence stoïcienne qui y eût perdu. Ni Cicéron ni saint Ambroise, qui travaillaient l'un pour son pays, l'autre pour sa religion, ne comptaient servir cette influence et c'est pour cela qu'ils l'ont mieux servie.

Avec le livre d' Ambroise, elle pénètre dans le moyen âge. Saint Augustin (1), puis Cassiodore (2), nous apprennent en eflet que de bonne heure ce livre fut considéré comme le manuel officiel de la morale chrétienne. Pendant tout le moyen âge, il garda ce rôle etmaintint ainsi associées les traditions qui s'étaient confondues en lui. Le grand nombre des manuscrits des Offices est une preuve presque mathématique du grand nombre de leurs lecteurs. Il faut ajouter que ces manuscrits s'étagent sur des siècles difl"érents, ce qui démontre que le succès fut persistant. Outre les copies littérales du texte, il en fut fait des résumés, des extraits, d'où nous pouvons conclure que nous avons aflaire non seulement à un livre qu'on lit, mais à un livre qu'on étudie. Jusque dans notre siècle il en a été donné une édition au moins à l'usage des séminaires (3). Non seulement enfin, redisons-le, saint Ambroise servit le stoïcisme pour son enseignement, mais par l'exemple qu'il donna et qui rendit licite tous les emprunts et toutes les imitations à venir. Témoin cet Aelred qui ne se con-

(1) Saint Augustin, Ep., LXXXII.

(2) Cassiodore, Inst. div., I, 16, (.3) Édition Lavigerie, Lyon, 1853.

tente pas de ce qu'il prend directement à saint Ambroise, mais, ce qui était une autre façon de Fimiter, imite à son tour leur maître commun, Gicéron. — Si donc nous avons du stoïcisme dans le sang encore aujourd'hui, nous le devons sans doute à des relations souvent renouvelées avec les maîtres du Portique, mais nous le devons aussi à ce que, grâce aux Pères de FEglise, grâce à saint Ambroise, jamais le stoïcisme ne disparut tout entier des consciences chrétiennes.

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