CHAPITRE VI
{Suite.}
Différences extérieures des deux livres.
Nous arrivons aux différences qui distinguent les deux ouvrages que nous étudions. Il en est qui ne sont qu'accessoires et qui ne pouvaient être évitées. Quelques-unes tiennent aux deux hommes. Non qu'il n'y ait entre eux quelques analogies de nature. Ce sont deux Romains, deux esprits pratiques, deux hommes de gouvernement. L'un, le philosophe, fait passer les devoirs avant la théorie ; l'autre, le chrétien, est un disciple respectueux du dogme, mais son activité et sa prédication sont tournées d'un autre côté. Ce sont deux moralistes. Cependant cette orientation commune de leur pensée tient à des causes tout opposées. C'est l'absolue certitude d'Ambroise qui le dispense de discuter ce qui n'est plus en question. Chez Cicéron l'indifférence naît de l'incertitude. Le caractère de ces deux hommes achève leur dissemblance. L'énergie morale de saint Ambroise se traduit dans tout ce qu'il écrit, mais dans cette àme de chrétien elle ne va pas sans humiUté. Cicéron, qui est un caractère plutôt faible, en revanche, n'est pas modeste du
tout. 11 faut lire l'im après l'autre leurs deux exordes. L'un s'excuse d'instruire, il efface sa personne, il n'est que l'interprète obligé dune morale qui vient de Dieu. L'autre se compare à un Platon doublé d'un Démosthène. Il en résulte que celui des deux qui a les convictions les moins fortes est celui qui parle le plus en son nom.
11 faut comparer aussi les personnes auxquelles ils s'adressent. Cicéron s'adresse à son fils, mais il écrit pour toute la noblesse romaine. Ce n'en est pas moins comme le testament d'un homme de bien que ce traité Des Devoirs, et l'accent paternel qui, à plusieurs reprises, s'y fait entendre, communique à l'œuvre entière plus de sincérité et d'élévation. Saint Ambroise parle pour ses fils à lui, comme il dit, pour ses prêtres. Son livre s'appelle le traité Des Devoirs des prêtres. Sans doute ces devoirs sont, pour une bonne part, ceux de tout le monde. Les devoirs moyens, tout au moins, sont des devoirs de laïques, et l'enseignement de saint Ambroise n'a le plus souvent rien de professionnel. Il est certains passages toutefois — nous en avons déjà signalé quelques-uns — qui, soit par le surplus d'exigences morales, soit par la nature même des conseils, ne semblent faits que pour des ecclésiastiques. Tels ces passages sur la dignité du prêtre, la chasteté (1), sur la prédication. Ailleurs saint Ambroise dis lingue les différents emplois de lecteur, de psalmiste, et d'exorciste, entre lesquels nos aptitudes doivent guider notre choix (2). Tous ces textes sont même précieux pour l'histoire de l'organisation intérieure de l'Eglise. En un chapitre du livre II, il nous donne comme un guide de la carrière ecclésiastique : il est permis d'aspirer aux honneurs pourvu que ce soit sans brigue, sans excès d'ambition, et que l'on se contente de laisser faire son mérite. Le pouvoir nous apporte des devoirs qu'il faut accomplir sans dureté, mais qu'il faut
(1) Saint Ambroise, De off., I, 247.
(2)rd., I, 21b.
niFFÉRENCES EXTÉRIEURES DES DEUX LIVRES. 239
accomplir. On conlente difficilement tout le monde, et ceux que vous avez combles de bienfaits n'en deviendront que plus exigeants, vous faisant une loi de vos faveurs. 11 ne faut pas dautre part que celui qui est plus haut dans la hiérarchie prenne ombrage de la vertu de celui qui est plus bas, si elle a quelque chose d'éminent, mais celui-ci céderait à la pire vanité s'il y avait eu comme un plan de sa part et s'il cherchait à l'emporter de quelque façon sur sou évoque (1). Et quand il ne s'agirait pas dun évèque, il est toujours mal de diminuer quelqu'un pour se grandir. C'est au plus parfait d'être plus humble. D'un prêtre surtout on attend la justice, la charité, l'humilité, Toute faute venant de lui est double.
Beaucoup de conseils moins spéciaux, et qui même viennent de Cicéron, sont appliqués à des circonstances et à des mœurs tellement différentes de celles pour lesquelles Cicéron écrivait, qu'il faut y prendre garde pour les reconnaître. Ainsi saint Ambroise parle des coupables qu'il peut être permis d'arracher au supplice (2). Il pense au droit d'asile, à l'intercession toutepuissante de l'évèque. Cicéron avait dit la même chose. Il pensait au métier d'avocat. Même transposition pour un conseil qui vient peu après : 11 faut éviter les prodigalités Pour Cicéron il s'agit des jeux, des théâtres, des fêtes données par les magistrats au peuple. Pour saint Ambroise il s'agit du luxe intérieur de l'église et des frais du culte (3). Quand saint Ambroise dit qu'il faut donner avec économie, ce n'est point, comme Cicéron, notre propre fortune qu'il recommande de ménager, mais le budget des pauvres sur lequel certains exploiteurs de la charité publique entreprenaient de vivre (4). Des mœurs nouvelles donnent ainsi aux mêmes conseils une portée toute différente.
(1) Saim Amiioise, De off., II, 12:3.
{2i Id., Il, 102.
(4) M.^ Il, 76.
Il y a dans tout livre de morale en particulier, outre ce qui est exprimé, ce qui est sous-entendu, et, pour les deux traités Des Devoirs que' nous comparons, quand ce qui est exprimé est presque identique, ce qui est sous-entendu les met encore à une grande dislance l'un de l'autre.
On voit par ce qui précède à quel point les préoccupations du moment pénétrèrent dans le livre d'Ambroise et tirèrent à elles son enseignement. L'historien y gagne toutes sortes d'indications utiles sur des mœurs ou sur des événements (1). Et le moraliste reçoit l'impression d'une morale vraiment vivante etvécue. Nousassistons à ces distributions d'aumônes auxquelles il vient d'être fait allusion. Nous saisissons sur le vif cette organisation de la bienfaisance que Gicéron n'avait pas connue et que l'empereur Julien enviait au christianisme. Il n'y a pas que des pauvres à secourir. On rachète des captifs. On marie des orphelines. Gicéron avait cité ces exemples d'ingénieuse charité. Mais ils prennent à l'époque troublée où écrit Ambroise, comme plus d'actualité et de vérité historique (2). De même encore, après nous avoir exhortés au courage, Gicéron ajoutait, ce qui est d'une morale plus savante, ce qui doit venir de Panétius, qu'il faut nous défier d'autres fois de notre courage, et ne rien entreprendre qui soit au-dessus de nos forces. Gette règle un peu vague de modestie et de prudence prend chez saint Ambroise une signification très précise. Beaucoup de chrétiens étaient allés au-devant du martyre que leur vaillance avait abandonnés en route, et c'est contre pareille aventure que saint Ambroise met en garde des bonnes volontés présomptueuses. Il faut donc savoir prévoir, regarder devant soi et ne jamais s'exposer à devoir dire plus tard : « Je n'y avais pas pensé (3). »
(1) Outre les indications déjà relevées, voir ce qui est relatif aux métiers interdits aux soldats, I, 184, à une disette qui sévit à Rome, 111, 40.
(2) Saint Ambroise, De off., 11, 71-72.
(3) Id., I, 189 ; Cf. CicÉiiuN, De off., I, 23.
Uu autre danger du courage, c'est qu'il a souvent son principe dans un désir immodéré de la gloire (1), et ici encore saint Ambroise, tout en reproduisant une pensée de Cicéron, ■^'adresse à ses contemporains, à ceux qui, obéissant plus à leur orgueil qu'à leur foi, se faisaient un point d'honneur de provoquer le pouvoir et d'attirer sur eux des persécutions dont ils n'étaient pas seuls à souffrir.
Tous ces morceaux font revivre devant nous la figure du grand évêque instruisant, jugeant, secourant, enseignant à ses prôtres leur ministère, à tous leurs devoirs, chargé désintérêts multiples d'un diocèse en môme temps que du salut individuel de chacun, et pourvoyant à tout, vrai directeur responsable des âmes, dont tous les conseils sont des ordres, partant des actes. Cela nous met bien loin des dissertations toutes théoriques de Cicéron. Il est partout, l'évêque, dans ce long sermon oii plus d'un sermon proprement dit a trouvé place. Au courant de la lecture nous voyons réapparaître différentes phases et différents é[)isodes de l'épiscopat d'Ambroise. L'exorde, dont nous avons déjà signalé la touchante humilité, nous raconte quelle violence lui a été faite; mais, évêque malgré lui, il remplira tous les devoirs d'un évêque et, puisqu'il lui faut enseigner, il commencera par s'instruire. C'est à cette modestie que nous devons l'imitation qu'il fit de Cicéron. Puis nous le suivons dans l'exercice de ses fonctions épiscopales. Dans le choix de ses prêtres il prend garde à tout, même à leur attitude, à leur démarche. Et l'événement un jour donna raison à ses préventions. Il avait refusé, sur leur mine, d'admettre deux jeunes gens dans son clergé. L'un se fit arien, l'autre homme d'argent (2). Il nous fait ailleurs la confidence de sa douleur lorsqu'il lui faut retrancher un membre de l'Église (3). Évêque politique il interdit
(1) Saint Ambroise, De off., I, 193; Cf. Cicéron, I, 19..
(2) Saint Ambroise, De o//"., I, 72.
Université de lyon. — VllI. A. 16
les excès d'im zèle inutile ou provocateur (1). Mais on sait qu'en revanche il ne cède rien de ses droits, surtout quand ces droits sont des devoirs. Il refusa à l'empereur le dépôt des veuves qu'il voulait saisir, et fait pour ceux à qui pareille résistance incombera, et que des sollicitations suivies de menaces risqueraient de troubler, un devoir strict d'être inflexible. Tout dépôt est sacré, le dépôt des veuves l'est deux fois (2).
Le même évêque en avait usé plus librement avec les trésors propres de l'Eglise, quand les Gotlis envahirent l'Italie. Il avait fait fondre les vases sacrés pour racheter des captifs. Ce fut le prétexte d'une campagne que les ariens menèrent contre lui. Le traité Des Devoirs contient l'éloquent plaidoyer de saint Ambroise pour lui-même. A quoi bon garder ce qui ne sert à rien? Mais c'est un or bon à quelque chose que celui qui a pu rendre la liberté, et des chrétiens de plus dans l'Eglise sont pour elle un plus bel ornement que les vases les plus riches. L'or de l'Eglise est fait pour des misères à secourir et non pour FEglise. Ses vrais trésors à elle ce sont ses pauvres (3). — Saint Ambroise avait, on s'en souvient, passé une partie de sa vie à lutter contre les ariens et, quoique le traité Des Devoirs ne soit pas du tout une œuvre de polémique, les ariens y apparaissent encore au moins une autre fois, en compagnie des manichéens (4).
Le traité Des Devoirs de Gicéron est comme dépaysé dans ce milieu de préoccupations et de passions religieuses où il est transporté. Mais ce sont là différences tout extérieures entre les deux œuvres que nous comparons, et qui ne touchent pas aux idées. Nous en dirons autant de la place que se font dans cette imitation d'un livre latin deux théories dont nous savons l'origine orientale : la théorie des allégories et celle des emprunts. Les
(1) Saint Amuroise, De off., I, 207.
(2) id.,ll, 143-146.
miracles de Moïse sont interprétés dans un sens figuré (1). De môme tous les rites de l'ancienne loi. Les observances auxquelles étaient astreints les lévites deviennent les symboles des vertus du pr(>tre (2:. Si Salomon parle d'un repas qui nous a été offert et quil faut rendre, c'est d'un échange de bons officesqu'il s'agit; car il n'est pas de mets plus succulent pour les âmes (3). Le môme Salomon remplissant l'univers du bruit de sa sagesse est l'image prophétique du Christ. Celui-là est le vrai Salomon (4). Mais, dans le traité Des Devoirs de saint Ambroise, ces explications sont accidentelles et comme à côté de l'enseignement moral. — L'hypothèse classique d'emprunts faits par les philosophes païens à l'Ecriture n'a pas non plus modifié cet enseignement. Elle témoigne toutefois d'une médiocre confiance dans l'esprit humain, et se rattache, si on y regarde bien, à une morale fondée sur l'autorité et la tradition. Nous verrons que telle est en effet la morale de saint Ambroise. Mais dans le traité Des Devoirs ces emprunts sont plusieurs fois allégués sans que l'auteur en tire des conséquences qui vaillent la peine. C'est un lieu commun auquel il sacrifie. Ainsi pour saint Ambroise les philosophes n'ont inventé ni la définition de la justice, ni celle du courage, ni celle du souverain bien (5). Il leur refuse môme l'invention de mots tels que ceux d'of/iciiwî et de décorum (6). Ils ont beau se chercher des maîtres qui, comme eux, ne soient que philosophes, le plus ancien, Pythagore, est moins ancien que Moïse et que Job (7). A plus forte raison Cicéron et Panétius n'ont-ils rien dit qui vienne d'eux (8). Et voilà comment,
(1) Saint xVmbkoise, De off'., Ill, 02-95.
(2) Id., I, 248.
(3) Id., I, 1G3.
(i) Id., II, -02.
(5) Id., I. 92, 133, 179.
(6) ld.,1,30.
(7) Id., I, 31 ; II, fi.
(8) Id., I, 179.
24i LES DEUX TRAITÉS « DES DEVOIRS ».
pourrait conclure saint Ambroise, en les imitant, un chrétien ne fait que reprendre son bien.
Il ressort de là tout au moins qu'il est une vertu que notre saint ne pratique pas, c'est la reconnaissance intellectuelle. Pour Cicéron, c'est un disciple hostile, et son imitation est pleine de réticences. Nous avons dit que quand il lui ressemble pour le fond des idées c'est malgré lui. Au contraire, les différences sont cherchées, voulues et accusées. Il le critique (1). Il lui reproche son art, comme s'il avait nui au sérieux de son enseignement (2). Enfin il se défend de venir faire à sa suite des théories morales, quoiqu'en réalité il en ait fait. Ce qu'il se propose, c'est de rapporter les grands exemples donnés aux chrétiens par leurs ancêtres. Cet enseignement-là du moins n'est pas sujet à discussion (3). Il annonce ainsi une sorte de morale en action tirée de l'histoire sainte. En vérité il a fait quelque chose de plus. Mais il a fait aussi ce qu'il annonçait. Et son livre, comme celui de Cicéron d'ailleurs, est un recueil d'exemples. Mais ses exemples ne sont pas ceux de Cicéron, et c'est ici qu'apparaît le mieux son parti pris d'infidélité. Il fait un visible effort pour trouver de chaque vertu des exemples que le christianisme puisse revendiquer, et toute l'histoire sainte y passe depuis les patriarches jusqu'à celui que les gnostiques appellent le nouvel Adam.
Il va sans dire que, pour le plus grand nombre de ces exemples, le choix a été heureux, et l'application facile. Il y a de l'éternel en morale, et l'on peut trouver pratiquées en Judée les vertus dont la Grèce et Rome ont fait la théorie. Pour quelques uns cependant on sent qu'ils sont insérés après coup dans un texte qui n'était pas fait pour eux. Et ils ne prouvent pas toujours ce qu'il s'agit de prouver. Que le soleil se soit arrêté pour obéir
(1) Saint Ambroise, De off., I, 84.
(2) Id., 1,29.
DIFFÉRENCES EXTÉRIEURES DES DEUX LIVRES. â45
à Josué et pour achever sa victoire, cela par exemple ne témoigne ni de sa bravoure ni de ses talents (1). Mais saint Ambroise, qui avaitd'abord négligé, pour les autres formes du courage, le courage militaire, semble craindre qu'on prenne maison silence sur cette vertu, comme si l'histoire sainte était à court d'hommes de guerre, et, revenant sur ses pas, cite tous les rivaux hébreux de Décius et de Régulus. 11 faut en effet que l'histoire sainte suffise à tout. Saint Ambroise y cherche même et y trouve des exemples du mal comme du bien. On y voit des intrigants comme Absalon (2), des perfides comme Dalila (3). On y apprend, dans l'histoire de Roboam, comment de mauvais conseillers font perdre une couronne (4).
L'éclectisme, qui nous fait saluer avec le même respect la vertu de tous les pays et de tous les temps, est un sentiment inconnu à saint Ambroise. Il serait, ce que nous comprenons mal, plutôt équitable pour les théories que pour les gens. Ce Romain affecte d'ignorer l'histoire de sa patrie. 11 cherche ailleurs des ancêtres, des souvenirs, des gloires, tout ce qui constitue une patrie morale. Il cite toutefois, comme un trait de mœurs qu'il approuve, la défense faite aux pères de famille de se baigner avec leurs fils ou avec leurs gendres, de peur qu'il n'en résulte une trop grande familiarité (5). Fabricius aussi trouve grâce devant lui (6). Mais c'est tout ce qui reste de l'histoire romaine dans ce traité Des Devoirs qui, chez Cicéron, en était si plein. Les exemples cités par Cicéron et qui faisaient de son livre le livre d'or de la vertu païenne sont remplacés, ou bien sont rapprochés d'exemples hébreux et rabaissés à leur profil.
(1) Saint Ambroisk, De off.,l, 1913.
(2) Id.,l\, 114.
(3) Id., H, 131.
(4) Id., 11,93.
(5) Id., I, 79.
(6) Id., m, 91.
Il faudrait trop de bonne volonté pour être toujours dans ces comparaisons de l'avis de saint Ambroise. Un philosophe, Architas, avait dit à un de ses domestiques qui avait commis quelque faute : « Comme je te punirais, si je n'étais en colère ! » Ambroise trouve David très supérieur qui, étant armé, se retint de frapper (1). Saint Laurent se désolant parce que son évêque, Xyste, subit sans lui le martyre^ et cet évêque qui va mourir consolant son disciple qui survit, voilà un spectacle plus édifiant que celui que donnèrentOreste etPylade s'offrantl'unpour l'autre au supplice (2). — Les admirateurs d'Oreste et de Pylade pourraient répondre que les deux exemples n'ont pas la même signification, et que les martyrs de l'amitié sont d'une espèce plus rare, sinon plus élevée, que les autres martyrs. Ce n'est pas à Scipion que nous devons l'art de n'être point seuls dans la solitude, etde n'être jamais moins oisifs que quand nous n'avons rien à faire. Le prophète David nous avait enseigné à nous promener de long en large dans notre âme, comme dans une vaste demeure, et Moïse trouva si bien le moyen d'agir sans rien faire qu'il triompha de ses ennemis en restant immobile, et alors qu'on lui soutenait les bras levés versle ciel (3). — Si l'exemple de David ne précédait celui de Moïse, on croirait que saint Ambroise n'a pas compris la pensée de Scipion dont il les rapproche. — Les philosophes vantent deux pythagoriciens, Damon et Pythias, dont voici l'histoire. L'un d'eux avait été condamné à mort par Denys le Tyran. Il pria qu'on le laissât aller chez lui mettre en ordre quelques affaires. Son ami s'offrit à lui servir de caution, et à mourir à sa place, s'il ne revenait au jour dit. Mais il revint, et Denys, non content de faire grâce à celui qu'il avait condamné, demanda à entrer entiers dans une si belle amitié (4). Mais bien plus touchante
(1) Saint Ambroise, Deoff., I, 94.
pour saint Ambroise est la fille de Jephté, acceptant avec résignation la mort à laquelle un vœu imprudent de son père l'a exposée. (On se fût attendu à lavoir plutôt comparer à Iphigénie.) — Il y a de même plus juste qu'Aristide (1). Nous avons déjà dit enfin quelle leçon l'aveu loyal de Raguel à Tobie donnait à tous les casuistes stoïciens.
Il esta remarquer que. sauf un, ces exemples, comme la plupart de ceux qui sont invoqués par saint Ambroise, sont tirés de l'Ancien Testament. Non que le Nouveau Testament et l'histoire des premiers siècles de l'Eglise soient délibérément laissés de côté : mais on pourrait presque compter les emprunts qui leur sont faits. Sans doute la vie du Christ est l'exemple par excellence d'un don absolu de soi-même (2). Saint Ambroise ne peut davantage parler de la chasteté sans nommer Marie, Marie que troubla même la vue de l'ange qui vint lui annoncer sa glorieuse maternité (3). Judas, au contraire, nous montre l'avarice menant à la trahison (4). Saint Paul, dont les épîtres sont d'ailleurs plus d'une fois citées, est la personnification des vertus que doit pratiquer celui qui veut enseigner la vertu (5). Saint Ambroise raconte enfin que saint Laurent, à qui on avait demandé les trésors de son Eglise, montra ses pauvres (6) ; et lui-même dans l'affaire des vases sacrés tira de cette image le parti que l'on sait. — Mais pour l'ordinaire nous sommes reportés bien des siècles en arrière. Il est évident que saint Ambroise a la superstition do l'antiquité et cherche à la morale chrétienne des titres lointains. Il n'est pas impossible aussi que certain modèle ait pesé sur lui, venant jusque dans cette œuvre mêler son influence à celle de Cicéron. Nous verrons bientôt qu'il a écrit sur Abraham, sur Jacob, sur Tobie,
(i) Saint Ambroisk, De off., III, 87.
(2) M., III, i:;, 49.
(3) Id., I, 69.
(b)W., II, 87; Cf. III, 15.
(6) Id., Il, 140.
des pages toutes pleines de Philon. C'est Philonqui a fixé dans sa pensée les traits épiques de ces grandes figures. Lorsqu'elles apparaissent dans le traité Des Devoirs, s'il n'imite Philon, saint Ambroise du moins se souvient de l'imitation qu'ailleurs il en a faite. El voilà comment, dans ce livre de morale chrétienne, le Christ et l'Evangile ont relativement peu de place. Leur esprit a tout pénétré, tout renouvelé, nous allons nous efforcer de le démontrer. Mais la matière du livre, quand elle n'est pas fournie par Cicéron, l'est par cet autre maître de saint Ambroise que nous venons dénommer, Philon.
Quels sont avec ceux que nous avons cités les personnages de l'Ecriture cliers à saint Ambroise? C'est Elisée qui triompha de ses ennemis, sans combattre, par la toute-puissance de sa double vue et par ses prières, c'est-à-dire en définitive par le secours de Dieu (i). C'est David, qui sut être humble et doux (2), qui respecta le sommeil de celui qui le haïssait (3), qui ne fit la guerre que quand il y fut contraint (4), qui aimait la vertu même chez ses ennemis (5), David, un roi qui avouait ses fautes (6), et dont le gouvernement était fondé sur la bonté (7), avec cela un maître de la vie intérieure (8), David enfin dont le Seigneur a dit : « J'ai trouvé David selon mon cœur (9)». C'est Salomon, son fils, qui hérita de ses vertus, Salomon suivant lequel il est plus méritoire de vaincre sa colère que de prendre une ville (10), Salomon dont la justice ingénieuse répandit au
(1) Sai.nt Ambroise, De o//., 111, o ; Cf. 8G.
(2) /d.,I, 9, 21; Cl". 111, 33.