‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 6 sur 60 · SAINT AMBRÛISE HOMME D"ÉTAT. H · texte numérisé non relu

SAINT AMBRÛISE HOMME D"ÉTAT. H

tout danger personnel. Il a la force de ceux qui sont les serviteurs exclusifs d'une idée, et dont le chemin est toujours droit. (Ju'il s'agisse d'une concession à faire au paganisme ou à l'hérésie, on sait d'avance quelle sera sa réponse et on la redoute d'autant plus. S'il n'a pas la séduction, il n'a pas non plus les indécisions d'un Grégoire de Naziance. Il y a plusieurs types de vertu chrétienne. Ambroise personnifie le type romain. Mais il est temps de le voir à l'œuvre.

Saint Ambroise homme d'État.

Le jeune évêque avait commencé par faire connaissance avec son église, — car tel est, pour lui, le premier devoir d'un évéque (1), — et avec les traditions glorieuses de cette église qui comptait presque autant de martyrs que d'évêques; puis il avait fait connaissance avec ses nouvelles fonctions, s'instruisant pour instruire les autres, et parfois, comme il le dit lui-même avec modestie, maître avant d'avoir été disciple ^2). Un vieil ami, celui-là même qui l'a baptisé et qui devait lui succéder, Simplicien, semble l'avoir guidé dans ses études pieuses. « C'était, dira de lui saint Ambroise, un excellent serviteur de Jésus-Christ, et toute la grâce divine brillait dans sa personne. Les plus instruits le considéraient comme un savant, et, en vérité, il l'était. » Ce savant homme avait un faible pour Platon, et il admettait que la lecture de ses œuvres pût préparer à celle de l'Évangile. Aussi retrouve-t-on dans les écrits d'Ambroise quelques passages visiblement inspirés du

(1) Saint Amhiioisr, Ep., XIX, 2.

(2) S.xiNT AMitiïuisi:, De off\, I. 4; Dt- samun., VI, 20. Docuimus pro caplu noslro forsitan quod non didicinius.

PJicdo7i (1). De ces premières années de l'épiscopat d'Ambroise sont ses traités sur les Sacrements, les Mystères, qu'il s'excuse d'enseigner quand il aurait encore besoin qu'on les lui enseignât (2). Les sermons moraux sur les patriarches, tout pleins d'allégories, sont aussi de cette période (3).

Mais ce débutant dans l'épiscopat se fait déjà de son rôle d'évêque l'idée la plus haute et la plus courageuse. L'empereur Valentinien, surtout dans la dernière partie de sa vie, gouvernait à coups d'exécutions et de supplices. Et ses subordonnés, comme c'est l'ordinaire, renchérissaient sur ses cruautés (4). L'évêque adressa des remontrances à celui dont hier encore il était le fonctionnaire. Et l'empereur, d'une nature emportée cependant, les accepta. Sa réponse est fort belle et honore celui qui la fit comme celui à qui elle fut faite: « Je te connaissais déjà cette indépendance. Je te la connaissais, etnon seulement je ne me suis pas opposé à ton ordination, mais je l'ai approuvée. Eh bien! puisque nos âmes ont péché, traite-les comme le prescrit la loi divine (5). » C'est la première, mais ce n'est pas la dernière fois qu'Ambroise impose au pouvoir impérial lui-même son contrôle et sa juridiction.

Valentinien ne sut pas toujours aussi bien se contenir, et il paya de sa vie la dernière de ses colères. Ce fut dans une entrevue avec les chefs des Quades. A la suite d'une scène violente, il tomba frappé d'apoplexie. L'empire d'Occident, officiellement partagé, resta en fait indivis entre ses deux fils. L'aîné, Gration, avait dix-sept ans. Le plus jeune, Valentinien, n'avait que quatre ans. Sa mère Justine, qui avait réussi à supplanter, en la faisant

\i) Saint Ambroise, De vinjinitdtc, XVII, 107; De bono 77iortis, XII; Ep.,\\\\U, 17.

(2) Saint Amurûise, De sacrum., lac. cit.

(3) Saint Amuroise, De myst., I, 1 .

(4) AM.MIEN Marcellin, XXVII, XXVIII et XXIX.

(5) Théodoret, llist. Eccl., IV, 6.

SAINT AMBROISE HOMME D'ÉTâT. 13

répudier, la mère Je Graticn, tentera d'exercer la part de pouvoir qui revenait à son fils, et de la mettre au service de la religion arienne à laquelle elle appartenait. Un duel commence entre cette femme et Ambroise.

Nous n'assistons pour le moment qu'aux premiers engagements. Les ariens se crurent assez forts pour réclamer à Gratieii une des basiliques de Milan. C'est le commencement de l'affaire de la basilique qui reviendra dans cette histoire. Gratien, qui dtait sur les bords du Rhin, ne voulut rien trancher à distance, et fit mettre sous séquestre la basilique en litige. Mais d'autre part il marquait nettement ses préférences, et rétablissait l'ordre dans la communion de Rome, en écartant le compétiteur du pape Damase, Ursin. Justine allait à Sirmium tenir cour contre cour, ouvrir Eglise contre Église.

D'autres soucis, d'autres dangers, où la religion d'ailleurs était aussi engagée, allaient faire oublier un instant les querelles religieuses. L'empire était envahi. Ceux qui l'envahissaient étaient des Goths auxquels Valens avait naïvement ouvert les portes, et c'étaient aussi des ariens. Ils étaient donc doublemei^t les ennemis de l'évêque patriote. Il excite le jeune empereur à marcher contre eux, et, sur sa demande, lui envoie commeviatique pour cette dangereuse expédition un traité sur la Foi. Mais, avant que Gratien ait pu arriver, occupé qu'il était à vaincre des Germains, la bataille d'Andrinople était perdue, et Valens était mort. On crut que le dernier moment de l'empire et do toutes choses était venu. « Nous penchons vers la fin des siècles, s'écrie Ambroise lui-même, et c'est pourquoi nous voyons les signes précurseurs de l'agonie du monde (1). » A la suite de l'invasion étaient venues en elfet la peste, puis la famine. On se pressait dans l'église. L'évoque seul disposait encore de consolations. Et il n'en trouve que dans lexcaiple de Noé, d'où un

(1) Saint Amdroise, £.rposi7. Evang. sec. Lticain, X, 10.

nouveau genre humain est sorti, alors qu'il semblait que le genre humain allait disparaître (1). Mieux que toutjle reste, cette comparaison du temps présent avec le déluge, en guise de consolation, montre quelle était l'étendue des souffrances et des craintes. Mais Ambroise ne se contente pas d'unir sa plainte à la plainte universelle. Il fait mieux : il réconforte les uns TÉvangile à la main, il secourt les autres, il rachète tous les captifs qu'il peut avec l'argent qu'il possède, puis il fait fondre les vases précieux de son église, pour en racheter d'autres encore. Il se trouva des ariens pour lui reprocher cette pieuse dilapidation de son trésor. Et ces reproches prirent assez de consistance pour qu'il crût devoir leur faire une longue réponse qui trouva sa place dans le Traité des Devoirs (2). Pendant ce temps Gratien, estimant au-dessus de ses forces de réparer de tels désastres, en remettait le soin au seul homme capable en effet d'y réussir, à Théodose. Ce choix heureux était en outre une bonne action. Car on en veut d'ordinaire aux gens du mal qu'on leur a fait, et Gratien, mal conseillé par Valens, avait laissé condamner et exécuter le père de Théodose, le glorieux pacificateur de l'Afrique. Théodose s'honora à son touren par donnant et en acceptant. Ses premiers succès furent tels que Gratien lui abandonna généreusement cet empire d'Orient qu'il avait su défendre et reprendre. Alors commencent pour l'Occident quelques années de tranquillité relative dont Ambroise va profiter. L'empereur Gratien qui, de loin, s'était déjà fait son élève, vint enfin résider à Milan, d'où laguerre l'avait jusqu'alors éloigné. L'influence d'Ambroise sur cet esprit droit et docile grandit de jour en jour, jusqu'à exciter la jalousie des courtisans. Une série de mesures législatives, dont les dates se suivent de près, la révèlent (3). Enfin, un beau jour, Gratien fait enlever de la salle des séances du Sénat

(1) Saint Amdroise, De l^oe et arcâ.

(2) Saint Ambroise, De off., II, 28.

(3) Elles sont relatées par Baunard, Histoire de saint Ambroise, p. 124.

Page 1