LA MORALE DE SAINT AMBROISE D'APRÈS SES AUTRES ÉCRITS
Retranchons par hypothèse le traité Des Devoirs de l'œuvre de saint Ambroise, considérons sa morale telle qu'elle serait en dehors de ce traité, et comparons cette nouvelle morale de saint Ambroise à celle que nous venons d'étudier, nous aurons mesuré alors avec exactitude de combien l'influence de Cicéron, mrme combattue et secouée, a fait dévier sa doctrine. Cette comparaison de saint Ambroise avec saint Ambroise va nous permettre en outre de retrouver, même en nous bornant aux influences philosophiques, celles qui ont disputé à l'esprit de l'Occident sa pensée, c'est-à-dire la pensée du iv" siècle tout entier. Elle va nous faire pressentir en même temps les directions que d'autres donneront à la morale chrétienne et qui prévaudront, sans empêcher toutefois le traité Des Dévouas de rester une œuvre classique parmi les chrétiens et de perpétuer malgré tout, et malgré lui-même, la tradition qu'il représente,
Écrits divers.
Il s'en faut de beaucoup que saint Ambroise n'ait eu avec l'antiquité que des relations de hasard dont le traité Des Devoirs serait le résultat. Pour prévenir toute interprétation excessive
des développements qui vont suivre, commençons par montrer dans saint Ambroise un classique impénitent, et que les souvenirs de son éducation poursuivent. L'imitation qu'il fit du De Officiis de Cicéron n'est pas une surprise et comme un accident dans sa vie. Il a imité Cicéron d'autres fois, quoique avec moins de suite, et il en a imité bien d'autres. Nous ne parlons pour le moment bien entendu que des imitations de modèles classiques. Pour Cicéron toutefois il serait plus exact de parler d'allusions et d'inspiration que d'imitation proprement dite. Il raconte des anecdotes, il cite des opinions qu'il tient de lui (1). Il se rencontre avec lui d'une façon qui serait extraordinaire si ces rencontres n'étaient des emprunts (2). Ce sont les Ttisculanes {3)^ c'est le traité De la République (4), c'est le traité De F Amitié (o) (nous en avons déjà eu la preuve dans son traité Des Devoirs), qu'il semble avoir le plus présents à l'esprit. Mais il se souvient aussi des Discours (6), et ces traces involontaires de lectures anciennes sans doute prouvent peut-être plus que ne prouverait une imitation plus formelle. — Mais c'est une imitation très fidèle qu'il fait dans une de ses lettres de la célèbre consolation adressée par Sulpicius à Cicéron sur la mort de sa fille Tullia. Ce ne sont pas seulement les êtres humains, mais les villes qui meurent; et il se représente à son tour, après avoir longé tant de ruines et, comme il dit, tant de cadavres de villes, plus pénétré de l'universelle fragilité. Il tire de là un motif tout païen de résignation auquel il ajoute ceux que le christianisme apporte (7). Ce genre même de la consolation est, on le sait, un
(1) Saint Ambroise, De virginibus, II, 34; III, 19; De excessu fralris, II, 35.
(2) Saint Ambroise, De virginitate, 23.
(3) Saint Ambroise, De excessu fratris, II, 12.
(4) Id., 29.
(5) Saint Ambroise, De Spiritu Sancto, II, 154.
(6) Saint Ambroise, De obitu Valentiniani, 10.
(7) Saint Ambroise, Ep., XXXIX, 3.
genre tout antique dont saint Ambroise avait dû recevoir des rhéteurs la tradition.
Les écrits de Cicéron ne figurent point pour saint Ambroise toute la philosophie, quoique, nous Tavons dit, entre la philosophie grecque et le christianisme, Cicéron ait le plus souvent servi de truchement. Il faut supposer au moins que saint Ambroise a connu les écrivains qu'il pille (1), sinon tous ceux qu'il contredit. Quant à citer un ancien en l'approuvant, il ne le fait d'ordinaire qu'à condition de chercher aussitôt un personnage de rÉcriture qui ait sur lui la priorité, et il réédite cette thèse des emprunts dont nous savons l'origine (2). Ce sont les mômes procédés que dans le traité Des Devoirs. Chaque citation ainsi commentée se trouve donc témoigner de la double culture de saint Ambroise. La citation vient de son éducation classique, le commentaire vient de Philon. Avec Platon toutefois et avec les stoïciens, il lui arrive d'emprunter sans discuter. Quand il traite de l'immortalité de l'âme, les arguments et les images de Platon viennent naturellement à sa pensée, comme pour marquer l'origine en partie philosophique de ce dogme chrétien (3). Yoilà pour Platon. Voici maintenant pour les stoïciens : tout un écrit, celui qui est intitulé Jacob et de la Vie heureuse.! est plein des paradoxes connus sur le bonheur du sage qu'aucune misère n'atteint (4). Même sur le chevalet de torture il est heureux (5). Seul il est libre (6). Seul il est roi (7). Ici ce n'est pas seulement la forme qui est trop reconnaissable pour qu'on en puisse contester l'origine. Mais le fond môme,
(1) Par exemple Hérodote, Ep., XVIII, 31.
(2) Saint AMimoiSE, De hono mortis, 19, iil ; De vivginitatc, 111; Ep., XXXVIII, 7.
(3) Saint Ambroise, De excessii fratris, I, 72; II, 35.
(4) Saint Amuiioisi:, De Jacob, voir surtout I, vu et viii.
(5) Saint Ambuoise, De interpcllatmie Job et David, IV, 3.
(6) Saint Ambroise, De Jacob, II, 12.
(7) Saint Ambroise, Ep., XXXVIII, 8.
idées et sentiments, est stoïcien et n'est que stoïcien. Le chrétien n'a pas cette orgueilleuse insensibilité. C'est encore une théorie stoïcienne, et fréquemment exprimée par Marc-Aurèle, que celle dont Ambroise tire parti dans son traité Du Bienfait de la mort (1), à savoir que ce ne sont pas les objets et les événements extérieurs qui causent notre tristesse, mais l'opinion que nous nous faisons d'eux. Et nous omettons de parler des définitions et des notions qui viennent comme naturellement sous la plume de notre saint et donnent d'autant mieux à son langage un air stoïcien (2). — Disons enfin que certaines thèses qui n'appartiennent en propre à aucune philosophie ancienne, mais qui appartiennent bien à l'antiquité circulent dans les ouvrages de saint Ambroise et y sont la marque d'un esprit resté classi- .que : «La vertu a son principe dans la connaissance (3 ». « La vertu peut s'enseigner (4). » Nous avons même vu plus haut pour quelles raisons ces thèses auraient dû être bannies d'un christianisme conséquent (o).
Dans les écrits de saint Ambroise ce ne sont pourtant pas les philosophes de l'antiquité, mais ses poètes qui le plus souvent reparaissent, et c'est à leur commerce que le style de notre moraliste doit sa couleur et son mouvement. On trouve ainsi, jusque dans les passages les plus austères, des locutions qui semblent venir de Lucain (6), de Térence (7), et môme de Martial (8) et d'Ovide (9). Mais c'est surtout Virgile (nous
(1) Saint Ambroise, De hono morth, 31.
(2) Sibi convenire, De Jacob, II, 29. Décorum quod bonuni, De haac, 60, etc.
(3) Saint Ambroise, £p., XXXVII, 4.
(4) Saint Ambroise, De Jacob, I, 1.
(3) Voir le développement intitulé : Principes nouveaux.
(6) Saint Ambroise, Ep., VI, 14.
(7) Id., XXVI, 1 ; De excessu fratris, II, 8.
(8) Saint Ambroise, De excessu fratris, II, 11.
(9) Saint Ambroise, Ep., XXVIII, 1 ; LX, 2. Voir sur ces textes divers les notes de Migne.
aurions pu le deviner}, qui fut le poète aimé de saint Ambroise, s'il faut en juger par le nombre considérable d'emprunts plus ou moins déguisés qu'il lui fait. Non seulement son style est plein de réminiscences, mais à plusieurs reprises on ne peut se méprendre sur son intention bien évidente d'évoquer le souvenir de vers qui étaient sans doute sur le seuil de toutes les mémoires comme de la sienne (1). Toute comparaison, toute image, tirée de la terre et de la vie des champs se présente à son esprit sous la forme d'un vers des Géorgiques (2). De même c'est de Y Enéide que vient son bagage mythologique (3). Et avec Virgile il n'a pas de scrupules, et ne se défend pas. Il l'imite quelquefois, de parti pris, dans la Réponse à Symmaque par exemple (4), comme s'il voulait faire des frais et prouver que lui aussi il connaît ses auteurs. Toujours il l'imite sans fausse honte, et c'est même dans les circonstances les plus graves, et pour exprimer les sentiments les plus élevés, qu'un vers du poète vient chanter à son oreille. Au commencement de l'oraison funèbre de Yalentinien (o), il dépeint, comme Virgile l'avait fait pour la mort de l'un de ses héros, le deuil universel. Sur la tombe de son propre frère il reproduit cette douce pensée de Virgile que de deux personnes qui s'aiment, la plus heureuse est celle qui meurt la première (6). A Virgile encore il emprunte, lui chrétien, lui évoque, la description de l'honnête veuve prolongeant jusque dans la nuit le travail du jour, afin de garder sans souillure le lit del'épouxquin'estplus, afin d'élever ses cherspetits, — ilajoute:
(1) Citons à tilre d'exemple : longe mutatus ab illo Sanisone, imité du : Quantum mutalus ab illo Hectore (De Spiritusancto, II, 13).
(2) Saim Ambroise, De virginibiis, II, 41; III, 16, 17; De viduis, 70; De virginitate, 106; Ep., XXVIII, 5; XLIII, 17; XLIV, 9 ; LV, 3; De excessu fratris, II, !)6, 70; Hexxm., V, 77.
(3) Saint Amuroise, Ep., XVIII, -30 ; XXIll. 4.
(4) Voir surtout 17 et 18.
(3) Saint Ambroise, De obitu Vulcntiniani, 3. (6) Saint Ambroise, De excessu fralris, I, 33.
(( afin de donner aux pauvres » (1). C'est avec des vers de Virgile, c'est avec le « spiritusintus alit» qu'il rend sensible enfin l'universelle présence de la divinité dans le monde (2). — Saint Ambroise traite donc Virgile beaucoup mieux que Cicéron. Nous l'avons dit plus longuement ailleurs, Virgile, à lui seul, serait un trait d'union véritable entre la culture païenne et la culture chrétienne.
De ces souvenirs classiques dont il était nécessaire de signaler la ténacité, transportons-nous dans la description du paradis, qui est le sujet de l'un des premiers ouvrages de saint Ambroise. Nous allons prendre sur le fait une inspiration qui ne vient ni de Virgile ni de Cicéron, mais qui, rivale de l'un et de l'autre tout à la fois, procède d'un curieux mélange de l'esprit poétique et de l'esprit philosophique. Nous sommes en effet en pleine allégorie. Le paradis représente l'âme humaine où Dieu, jardinier mystique, a semé les graines de toutes les vertus. Eden veut dire plaisir, ce qui signifie que la vertu doit croître dans la joie. Dieu a mis dans le paradis l'homme et la femme, c'est-à-dire qu"il a mis en notre âme la raison et la sensibilité. Un fleuve baigne ce paradis. Que pourrait être ce principe do fécondité, sinon Jésus Christ lui-même? De ce fleuve, comme de leur commune origine, quatre autres découlent qui sont les quatre vertus cardinales. Nous reconnaissons ces allégories. Avec de légères variantes, — car il est facile d'innover dans ce genre d'explication, — ce sont celles de Philon. Saint Ambroise ajoute de sa propre autorité que ces quatre fleuves représentent en même temps les quatre âges du monde. Le premier, jusqu'au déluge, est l'âge de la prudence. Le second, celui des patriarches jusqu'à Moïse, est l'âge delà tempérance. Le troisième, de Moïse et des prophètes jusqu'à Jésus-Christ, appartient à la force. Après Jésus-Christ c'est l'âge de la justice. Les
(1) Saint Ambroise, De vidais, 31.
(2) Saint Ambroise, De Spiritu sancto, II, 3G.
animaux du paradis figurent les passions du corps. Les oiseaux du ciel sont de vaines pensées qui voltigent autour de notre àme. Les feuilles dont Adam et Eve après leur faute couvrent leur nudité sont ces prétextes trompeurs, ces artifices, dont le pécheur se sert pour cacher son péché à sa propre conscience (i). 11 y a une suite au traite Du Paradis^ ainsi que saint Ambroise lui-même nous en avertit (2). Ce sont les deux livres sur Gain et sur Abel. On ne s'étonnera donc pas d'y trouver l'application du môme système. Caïn et Abel représentent comme deux espèces dans l'espèce humaine. D'un côté l'orgueil, l'égoïsme, de l'autre la douceur et la piété (3). On peut dire encore ([ueCiUin figure les Juifs et Abel les chrétiens (4). Si Gain est l'aîné d'Abel, c'est pour exprimer que, dans notre monde que le péché a corrompu, la malice est antérieure à l'innocence (5). Et l'histoire des deux frères est d'un bout à l'autre racontée et interprétée dans le même esprit. Toutefois, dans le second livre, les considérations morales dominent. Nous y trouvons cette idée que, si l'on a péché, il ne faut pas s'entêter dans sa faute et se chercher des excuses, mais se reconnaître coupable et se frapper la poitrine. L'aveu et la honte atténuent la faute (6). Pour Spinoza ce sont, au contraire, des fautes nouvelles. .On est sûr d'avoir rencontré une façon de penser vraiment chrétienne quand c'est une de celles que Spinoza condamne. Nous y trouvons encore cette leçon, tirée du chemin suivi par Gain dans le mal, que l'impiété est la mère de tous les crimes. Quels égards peut garder pour les hommes celui qui a offensé Dicu(7)?
(1) Saint ÂMitROiSE, î)eParadHo,yo\v nolamment 6, 12, 13,14, 18,51, 65.
(2) Saint Ambkoise, De Cdin et Abel, I, 1.
(4) lil, l, 13.
(5) Id., 1, 11, 12.
(6) Id., II, 24.
(7)/d.,II,2:i.
Le livre sur Noé et son arche est de la môme famille d'écrits, quoiqu'il soit d'une date postérieure. Les explications allégoriques s'y combinent avec les explications morales. L'arche c'est le corps humain, et cette comparaison est poursuivie jusque dans le moindre détail. Il y avait des nids dans l'arche. Or ne trouve-t-on pas la forme du nid dans nos yeux, dans nos oreilles, dans notre bouche, d'où les paroles s'envolent vraiment ailées (1 ). Comme les œuvres vives de l'arche battues par les eaux du déluge, la moitié inférieure de notre corps est battue par la mer des passions. A nous de faire surnager la raison comme cette partie de l'arche qui domine les flots et porte les destinées de l'humanité (2). Noé a trois fils, Sem, Cham et Japhet, et ces trois noms signifient : le bien, le mal, et les choses indifférentes. Pour le démontrer, saint Ambroise cite de l'Homère et parle d'entéléchie, mêlant ainsi deux antiquités et plusieurs philosophies (3). L'humanité refaite par Noé prouve enfin que le juste non seulement se sauve lui-même, mais fait le salut des siens : (( Un méchant n'est méchant que pour lui seul, un sage l'est pour plusieurs à la fois (4). » Saint Ambroise n'explique pas clairement si c'est notre vertu qui crée de la vertu autour d'elle par le fait d'une influence qu'une nature partiale aurait refusée au vice, ou si c'est la miséricorde de Dieu, qui se plaît à multiplier le prix dû aux mérites d'un seul. Quoi qu'il en soit, outre les leçons apparentes qui ressortent de l'histoire du déluge, elle en contient donc de cachées; môme renseignement moral est ainsi donné sous forme de symboles et de paraboles.
Dans des écrits enfin, que nous étudierons tout à l'heure à un autre point de vue, l'explication allégorique intervient non pas
(1) Saint Ambroise, De Noe et Arca, vi.