‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 57 sur 60 · J'/.,XX1I · texte numérisé non relu

J'/.,XX1I

(3) ici., XXXIX, 1.

(4) Id., XXII, 18.

(5) Id., 6.

(6)/iL,5.

des roses, et des coquilles pour qu'il y ait des perles (1). Il vaut mieux pourtant, dit-il avec dcVlain, entrer dans le lit d'un homme, et suivre le chemin battu dans la plaine, que de tomber plus bas pour avoir voulu monter plus haut (2). Il est hanté de cette idée, souvenir de ses propres tentations, que la virginité est dure à garder et que c'est par la force que l'on entre dans le royaume des cieux (3).

Il no faut pas croire d'ailleurs que la fidélité sur ce point crée des dispenses pour d'autres devoirs, et des absolutions pour toutes les fautes. La virginité du corps ne suffit pas (4). Et saint Jérôme est sévère pour celles qui continuent de mener la vie à laquelle la virginité implique que l'on renonce. Il faut cesser toutes relations avec les personnes, tout contact avec les choses que Ion condamne. Que va faire une vierge dans la maison des nobles, dans la cour d'une impératrice? L'épouse de Dieu n'a pas à s'incliner devant l'épouse d'un homme (5). On sent à ces paroles que la vie cloîtrée sera la forme logique et achevée de la vie religieuse. Saint Jérôme, qui ne se contente pas de demi-vocations, donne à chaque instant à choisir entre le monde et Dieu (6). Et l'histoire nous apprend que ce sont ces rudes appels qui ont toujours été le mieux entendus. Mais, outre cette raison éternelle, saint Jérôme avait, dans les mœurs de son temps, de bonnes raisons à invoquer en faveur de son intransigeance. Il fallait empêcher les vocations religieuses de devenir une mode mondaine et un prétexte. Il y eut en effet, dès le iv^ siècle, des abbés galants et des religieuses qui ne valaient pas mieux. Il y eut môme entre telles de celles-ci et tels

(1) Saint Jérôme, Ep., XXII, 20.

(2) Id., 6.

(5) Id., 16.

(6) M., il.

de ceux-là de singulières associations et de vrais ménages (1). 11 fallait repousser pour la vie religieuse toute compromission avec ces turpitudes que son nom servait à couvrir. Saint Jérôme s'en prend à un autre genre d'hypocrisie, celui de ces vierges qui vont la voix dolente, appuyées sur un bras qui les soutient, tant elles se prétendent épuisées par les jeûnes. Elles se voilent la face, elles ne se lavent ni les pieds ni les mains, mais leur ventre qu'on ne voit pas, dit saint Jérôme, regorge de nourriture (2). — Plus discrète est la vertu de la vierge véritable - Aussi le seul exemple de cette vierge invite-t-il à la pureté, et on respire autour d'elle une atmosphère pleine de saintes contagions. Elle est douce envers ses servantes, qu'en les soumettant à son genre de vie elle a élevées jusqu'à elle. La communauté des prières, un même époux : le Christ, et son corps divin sans cesse partagé, tout cela crée, même entre la fille des Scipions et ses esclaves, de vrais rapports d'égalité. Qu'elle ne soit pas dupe pourtant, et qu'elle éprouve avec soin des vocations dont tel, dès ici-bas, doit être le prix (3).

On devine, au travers de ces conseils, les cas auxquels ils s'appliquent. Ce sont déjà des conseils de direction. Mais bien des lettres de saint Jérôme nous font toucher du doigt une action plus directe et plus personnelle. Dans les deuils il vient relever les courages. A Paula, qui pleure avec excès sa fille Blésilla, il représente ce qu'a de païen une telle douleur; il évoque l'image du Christ venant dire à cette mère : « ïa fille n'est pas morte, elle vit (4) » ; parole dont un incrédule seul peut sourire. 11 appelle la morte elle-même à son secours, afin qu'elle vienne rassurer sur le bonheur dont elle jouit celle qui la pleure, et sèche des larmes qui empêcheraient qu'un jour

(1) Saint Jékùme, Ep., XXII, 14, 28.

(.3) Id., 29.

(4) 7d., XXXIX, y.

elles ne fussent réunies (l). Mais ses reproches sont attristés. Il prend sa part de ce deuil contre l'exagération duquel il proteste. Il pleure lui-même (2). Peu de consolations de philosophes ou de prêtres furent à ce point pleines du sentiment contre lequel elles sont faites. Mais peut-être, quoi qu'en ait dit saint Jérôme lui-même, console-t-on mieux les douleurs que l'on partage (3). Un mot ou deux seulement sont empreints de quelque dureté : « En tant que religieuse vous n'êtes plus mère (4) » ; « Trop de piété envers les siens devient une impiété envers Dieu (5). » Mais le contexte en adoucit la portée. Puis le deuil privé dont il s'agissait avait pris les proportions dun événement public. Cette mort prématurée de Blésilla, ses funérailles d'oii Paula elle-même avait été ramenée comme morte, avaient fait scandale. Le peuple de Rome reprochait au moine d'avoir tué la fille par les jeûnes, et de confisquer une mère dont l'affliction présente prouvait combien elle était faite pour la tendresse (6). Il fallait que Paula elle-même, par son attitude, démentît ces rumeurs. Vingt ans plus tard, ce fut la fille de Paula, cette Eustochie, à qui saint Jérôme avait dédié son code de la virginité, qu'il dut arracher du corps de sa mère qu'elle serrait dans ses bras et avec qui elle demandait à être enterrée (7). La vie religieuse dans ses débuts n'avait donc pas supprimé la vie de famille et n'avait réussi qu'à exalter ces affections féminines que le veuvage et la virginité laissaient sans concurrence.

Mais saint Jérôme n'intervient pas seulement dans ces nobles vies pour retrancher, au nom de ce qui est dû à Dieu, sur les sentiments les plus naturels, et comme pour limiter la part

(1) Saint Jérôme, Ep., XXXIX, 6.

(2) Id., 2.

(3) Id., 2.

(4) Id., 4.

(o) Id., 5.

(6) Id., 5.

(7) Jd.,CVIII, 29.

qu'une àme monastique peut prendre dans les douleurs humaines. D'autres fois, au contraire, il modère des excès de zèle. Paula, usée par Tàge, s'entêtait dans des abstinences auxquelles un corps plus jeune et plus robuste n'eût pas résisté. Après une maladie grave, les médecins insistent pour qu'elle revienne à l'usage du vin. Comme ils ne peuvent l'y décider, saint Jérôme porte l'affaire devant le pape, lui demandant au besoin de faire valoir son autorité. Mais c'est Paula qui convainc le pape, et le résout presque à renoncer pour son propre compte à cette boisson qu'il voulait lui imposer. Saint Jérôme blâme ce zèle immodéré et obstiné, et il rappelle, en l'approuvant, cette maxime aristotélicienne, que la vertu est dans la mesure (1).

Malgré ces pieuses querelles, ces saintes femmes procurent à saint Jérôme la meilleure des récompenses humaines : la joie de sentir fructifier son action. Aussi éprouve-t-il pour elles cette admiration que les maîtres ont souvent pour les disciples, autant que les disciples pour les maîtres. Il admire jusqu'à ces excès que tout à l'heure nous l'avons vu blâmer. Il admire dans la même Paula une charité poussée jusqu'à la prodigalité (2), et un art de gouverner son couvent pour lequel cette grande dame n'avait eu besoin ni de précédents, ni de leçons (3). Il en honore une autre qui était veuve, pour avoir regretté sa virginité plus que son mari (4), ce qui nous semblerait aujourd'hui le fait dune épouse fort médiocre. Ces premières héroïnes de la vie religieuse l'ont embrassée avec un tel enthousiasme et une telle ardeur au sacrifice d'elles-mêmes, qu'à celui qui les y a initiées il ne reste plus qu'à les louer. Leur sainteté même nuit au rôle de leur directeur. Il les loue surtout après leur mort, et ces éloges funèbres devinrent de merveilleux instruments

(1) Saint Jérôme, Ep., CVIll, 20.

(2) Id., 15.

(3) Jd., 19.

(4) Jd.,XXXI, 1.

do propagande. Les vies de Paula et de Marcella eurent près des dames romaines le succès que dans un autre milieu avait eu la vie d'Antoine. Il les loue même de leur vivant, sauf à demander qu'on ne montre pas sa lettre à celle qui en est Tobjet. non qu'il craigne de l'enorgueillir, mais seulement de la blesser ( i).

Ses sentiments à leur égard vont jusqu'à la tendresse. Illeur dédie ses ouvrages (2), leur fait la confidence de ses travaux (3), s'excuse de leur écrire des lettres trop courtes (4), et réclame, non sans une malicieuse humilité, les réponses qui lui sont dues (o). Pour Blésilla et Eustochie surtout, ces deux jeunes recrues, comme il les appelle (6), il emploie, qu'il leur écrive ou qu'il parle d'elles, des termes de paternelle amitié (7). Avec Marcella son ton est à la fois empreint de familiarité et de déférence (8). Les relations de ces saintes femmes et de leur directeur ne vont donc point sans une certaine grâce qui en tempère l'austérité. Quelque chose d'humain, de féminin, se mêle à cette correspondance dont la science et la vie religieuse sont l'ordinaire objet. Le directeur est devenu l'ami, l'ami que l'on choie avec une sorte de piété. Cela, on le voit, fut de tous les temps. Saint Jérôme reçoit ainsi de petits présents, modestes présents, dignes d'un moine : un cilice, des chaises, des chandelles (9). Il leur attribue pour en rehausser la valeur un sens symbolique, quelque mystère, dit-il avec enjouement, devant toujours se cacher dans les actions de ces vierges qui

(1) Saint Jérôme, Ep., XXIV, i.

(2) Id., LXXVIII.

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