‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 59 sur 60 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

(4)/d., LXXIX, I.

plus tard. On ne lui percera pas les oreilles, on ne lui roussira pas les cheveux avec le fer. On ne lui chargera le cou ni d'or ni de perles, mais son habit même l'instruira de la vie qu'elle doit mener. Elle ne mangera pas en public, môme pas en famille, de peur qu'elle ne fasse connaissance avec des mets que plus tard elle désirerait; car, s'ily aplus de mériteàvaincre les tentations, il est plus prudent de ne pas les faire naître. Elle ne saura donc pas à quoi servent un luth, une flûte ou une harpe. Mais elle lira tous les jours quelque bel endroit de l'Ecriture, et devra rendre compte de ses lectures. Elle ignorera le monde, ne marquera de préférence à aucune de ses suivantes, n'aura avec personne de ces secrets que Ton chuchote à l'oreille. Elle se lèvera la nuit pour prier. Elle fera des ouvrages grossiers, filera et maniera le fuseau. Elle ne paraîtra, même à l'église et aux tombeaux, qu'en compagnie de sa mère dont elle sentira toujours présente la surveillance. C'est une lourde tâche pour une mère qu'une pareille éducation. Quand on offre sa fille au Seigneur, on est tenu de la garder pure et on se crée ainsi plus de devoirs. Que si Laeta désespère de pouvoir les remplir, en continuant de vivre dans le monde où son mariage la retient, qu'elle confie sa fille à sa parente Eustochie. C'est le couvent qui prépare le mieux au couvent. Là elle mènera une vie d'ange, habitant un corps de chair sans avoir part à la corruption de la chair, ne soupçonnant pas le mal et croyant que tout le monde lui ressemble. Saint Jérôme lui-même se fera le père nourricier de la petite Paula, tout vieux qu'il est, et la portera dans ses bras, plus fier que le précepteur d'un roi. Charmant tableau, peut-être, mais étrange éducation, a-t-on fait remarquer (1), que celle dont les exigences aboutissent à déposséder les mères du plus doux des droits en même temps que du plus sacré des devoirs.

Pour être équitable il faut rappeler, puisque d'autres l'ont

(1) Voir CoMPAYRÉ, Histoire des doctrines de l'éducation, 1. 1, p. 335.

oublie, qu'il ne s'agit ici que de l'éducation d'une religieuse. Quelles seraient, en dehors de ces conditions spéciales, les idées de saint Jérôme sur l'éducation des femmes, nous ne le savons pas, et il est évident que ce moine traiterait toujours le monde avec quelque dédain. Il est cependant, dans cette lettre à Laeta, question d autre chose que d'austérités. Saint Jérôme, en vrai pédagogue, a pensé aux moindres détails; il a une méthode pour apprendre à lire qui môle l'amusement à l'instruction. Il a peur, cet austère, que l'étude n'apparaisse à l'enfant trop rebutante. Il met dans l'éducation plus de récompenses et plus d'émulation qu'on ne s'y attendrait. C'est un des premiers théoriciens enfin de l'enseignement par l'aspect. On dirait un vrai maître d'école, et on ne se tromperait pas puisqu'il le fut en effet. Ce maître d'école est même un humaniste. Il a un grand souci de la correction dans la prononciation et de l'observance des règles grammaticales, quoique ces choses ne comptent pas pour l'éternité. C'est pourquoi il demande pour Paula un précepteur non seulement très-sage mais très-instruit. Il a d'ailleurs de ces fonctions de précepteur, et de l'éducation en général, la plus haute idée. « On ne doit pas, dit-il, regarder comme bas ce qui sert de fondement aux grandes choses ; » et nul n'a parlé avec plus de délicatesse delà réserve que la seule présence d'une jeune fille impose à ceux qui l'entourent. « Qu'elle n'entrevoie rien dans votre conduite ni dans celle de son père qu'elle ne puisse imiter sans pécher... Un rien fait périr une fleur ; les violettes, les lis, les herbes des champs sont vite ternies par un air impur (1). » — Une autre lettre de saint Jérôme, oii il est question de l'éducation d'une autre enfant, de Pacatule, également vouée au Seigneur dès son berceau, confirme les recommandations de la lettre à Laeta. Mais saint Jérôme y insiste plus encore sur les récompenses du premier âge : gâteaux, fleurs,

(1) Saint Jerù.mk, Ep., CVlt.

poupées et caresses. L'âge a donne à notre saint des instincts de grand-père. Hàtons-nousde dire cependant qu'à sept ans l'élude du Psautier et autres austérités commenceront pour Pacatule. Ainsi saint Jérôme a des conseils pour tous les âges de la femme. C'est un spécialiste de la direction féminine. Il en a la réputation, et on vient à lui comme en consultation. Toutes celles qui se livrent à l'étude des Livres saints savent qu'elles ont là un conseiller attitré et lui écrivent, connues ou inconnues, pour lui soumettre les difficultés qu'elles rencontrent (1). Mais c'est aussi pour des difficultés d'ordre plus intime qu'on a recours à son intervention. Les frères se plaignent à lui de leur sœurs, et il raccommode de loin les familles. Il y a plus de rhétorique peut-être dans ces consultations données à distance, et quand l'expérience personnelle de chaque àme ne lui dicte pas l'avis approprié. Mais quel vigoureux tableau des dangers que le contact du monde fait courir à la vierge qui s'obstine à le vouloir subir! Il la représente vêtue de vêtements sombres dans une société de femmes mariées ou à marier, de jeunes gens peignés et pommadés. En voici un à l'élégante moustache qui lui offre le bras, qui lui presse les doigts, faisant naître la tentation pour lui ou pour elle. Elle est à table; elle assiste aux baisers échangés, elle admire les toilettes qu'elle ne peut porter. On l'excite à manger de certains mets ; on discute contre elle : Dieu n'a-t-il pas fait le vin pour être bu? et si elle fait quelque résistance tout en cédant, on se récrie sur sa pureté et sa sainteté. Saint Jérôme est d'autant plus dur qu'il s'adresse à une inconnue et que de loin les circonstances atténuantes s'effacent, La légèreté de cette inconnue appelait d'ailleurs une verte semonce (2). — Saint Jérôme se rend si bien compte de cette sorte de spécialité féminine née pour lui des circonstances qu'il craint qu'on n'y trouve à redire et d'avance se défend. « La

(1) Saint Jkkômk, Ep., (IXX.

(2) M., cxvn.

vertu n'a pas de sexe, dit-il, et le Christ, en acceptant les soins des saintes femmes, en laissant les trois Maries entourer sa croix, en faisant de Marie-Madeleine le premier témoin de sa résurrection, a ouvert aux femmes sa religion (1). » Quel préjugé pourrait aller contre ces divines intentions et contre ceux qui s'en font les ministres?

?sous pourrions ajouter pour la défense de saint Jérôme, s'il avait besoin d'être défendu, que les moines ont partagé avec les religieuses sa sollicitude. 11 prêche le couvent à l'un comme à l'autre sexe. La première en date de ses publications, celle qui ouvre le catalogue qu'il laissa lui-même de ses écrits (2), est une Vie de Paul de Thèbes. Ce fut dans la littérature latine l'équivalent de la Vie d'Antoine dans la littérature grecque. D'ailleurs saint Jérôme revendique pour son ermite la priorité sur Antoine lui-même ; et la rencontre de ces deux fondateurs de la vie ascétique occupe une grande partie du récit. Cette Vie de Paul et celles qui suivirent furent, pour l'effet produit sur les âmes, comparables à ces éloges de veuves et de vierges dont nous avons parlé. Ces exemples de vie religieuse glorifiés par la plume ardente de saint Jérôme fascinaient également le sexe auquel ils s'adressaient, et valaient mieux que les plus éloquentes exhortations. Ainsi les récits de guerres, de voyages furent de tout temps des moyens de suggestion puissants. En outre ces Vies des saints, que saint Jérôme s'efforça d'écrire dans un style populaire, et fit volontairement légendaires devinrent, pour le moyen âge, des modèles à imiter. En cela encore saint Jérôme fut un initiateur. La Vie de Malchus nous fait passer par toutes les vicissitudes auxquelles fut condamné un ermite dont le renoncement n'avait pas été assez complet et qui avait éprouvé à un moment donné la nostalgie de ses affections et de ses intérêts. La troisièmede ces 'Vies de saints est plus considé-

(1) Saint .Jkkù.me, £p., CXXVIl, Si.

(2) Saint Jérômk, De viris illiistribus, 135.

SAINT JÉKo.Mb; : LE MONACHISME. 401

rable que les deux autres : c'est la Vie crHilarion. La vie d Uilarion devait exercer sur saint Jérôme un attrait particulier; car c'était celle du fondateur du monachisme dans cette Palestine où lui-même en reçut, puis en continua la tradition. Saint Jérôme puise les éléments de son récit non seulement dans les narrations orales, mais dans un document écrit auquel avait déjà donné lieu cette vie extraordinaire (1). Ililarion est cependant pour saint Jérôme presque un contemporain ; il ne mourut qu'en 371 ; mais les légendes se formaient vite dans ces temps et dans ces milieux de piété exaltée.

Ililarion était né de parents païens ; « ce fut une rose qui fleurit parmi des buissons ». La renommée d'Antoine, puis le séjour qu'il fit près de lui décidèrent sa vocation, et, plus tard, il retourna faire un pieux pèlerinage aux lieux où vécut et mourut ce maitre qu'il s'était choisi. ^Nous retrouvons ainsi l'influence et la présence d'Antoine dans ces premières légendes auxquelles la sienne sert de type. Si sa vie fut un modèle souvent imité, sa biographie aussi en fut un. Comme Antoine, Ililarion passe par toutes les tentations et toutes les hallucinations. Ses premières années de vocation sont un long effort pour arriver à jeûner toujours davantage, et à diminuer de plus en plus en lui la part de l'être physique. « Je ferai en sorte, animal, disait-il à son corps, que tu ne regimbes pas. Je ne te nourrirai pas d'orge, mais de paille. Je t'épuiserai de faim et de soif, je te chargerai des plus lourds fardeaux. Je te promènerai si bien à travers les ardeurs du soleil et le froid que tu songes plutôt à te repaître d'aliuients que de luxure. » Il ne se coupait les cheveux qu'une fois l'an, le jour de Pâques, et disait que les recherches de la propreté étaient superflues sous le cilice. L'imagination populaire était tellement frappée par l'aspect de tels hommes, et par ce qu'on racontait d'eux, que les miracles

(1) Une lettre de l'évêque Épiphane,

Université de Lyox. — VllI. A. 26

402 LES CONTEMPOUAl.NS DE SAINT AMBROISE.

naissaient SOUS leurs pas. Ililaiion guéritles femmes de la ste'rilité, fait voir les aveugles et marcher les paralytiques. Il chasse les démons, non seulement tlu corps des hommes, mais du corps des animaux qu'il dompte par son seul regard. Autour dllilarion d'innombrables couvents se fondent. Il devient le centre et Fàme de toule une population de moines. Il semblegarder d'abord sur eux un droit de direction et d'inspection. Mais cette vie presque officielle lui pèse. C'est le monde qui est venu le relrouverdans son désert. 11 fuit de nouveau devant lui. Il voudrait trouver une retraite où mourir inconnu. Mais les miracles qu'il accomplit sans le vouloir le dénoncent, et il est toujours condamné àde nouveaux exodes. Dans l'île de Chypre, oiiil aborde onfm, trop heureux de le posséder les habitants veillent sur lui de peur qu'il ne s'échappe, et c'est là que la mort, plus sûrement que leur surveillance, vint mettre un terme à son humeur voyageuse.

Saint Jérôme ne se borne pas à la propagande indirecte, et d'ailleurs si efficace, qui ressortait pour la vie monastique de ces fanatiques récits. Il intervenait parfois d'une façon plus personnelle et plus pressante. Il saisissait les occasions, et une lettre de consolation, après les condoléances obligées, se changeait ainsi en un appel vers le couvent, asile de tous les deuils et pour lequel ils nous mûrissent (i). Toutefois de pareilles lettres sont rares qui aient un homme pour destinataire. La plupart de celles que nous allons citer n'ont de lettres que la forme. Elles s'adressent au public. Ce n'en est pas moins avec tout son cœur qu'il s'efforce de convaincre Iléliodore, et il mouille sa lettre de ses larmes. Mais ce cœur fidèle à l'amitié est impitoyable à toutes les autres affections humaines. Une faut pas être chrétien à demi. 11 ne faut pas l'être avec mesure et timidité (2). Comme Tertullien, saint Jérôme voit une idolâtrie véritable dans la sur-

(1) Saint Jérôme, Ep., CXVIli.

{2)J(i.,XlV, 5.

vivance de certains goûts et de certaines passions (1). Il insiste sur d'autres sacrifices à accomplir et n'a garde d'en adoucir l'amertume. 11 veut que le chrétien sache être cruel (2). 11 résistera donc à la douleur des siens. En vain sa mère, les cheveux épars et les vêtements déchirés, lui laissera-t-elle voir les mamelles qui l'ont nourri. Il marchera (nous avons déjà cité cette phrase extraordinaire échappée à la passion de saint Jérôme), il marchera snr le corps de son père, les yeux secs, allant droit à son but. Il détachera de son cou les bras d'un petit neveu qui s'y suspend, et repoussera l'étreinte de sa sœur. En vain des serviteurs avec lesquels il a grandi lui reprocheront-ils son abandon. En vain ceux qui ont soigné son enfance, une vieille gouvernante, un père nourricier le supplieront-ils d'attendre au moins leur mort pour leur rendre les derniers devoirs (3). Dans une autre lettre, saint Jérômeévoque les dangers que fait courir à la chasteté la présence dans la maison paternelle de servantes trop empressées à plaire et à obéir (4), et les nuits troublées par les images tentatrices que leur vue a laissées (5). Puis comment jeûner en présence d'une mère qui nous offre des mets délicats et que nos refus attristent (6)? — Mais ce n'est pas seulement sa famille qu'il faut quitter, c'est aussi sa patrie. En vain direzvous que vous n'y recherchez pas l'approbation de l'opinion. Vous rencontrerez .alors sa désapprobation. Elle se manifestera par des injures qui troubleront votre âme; et ce trouble, quoi que vous fassiez, ôtera quelque chose à votre zèle, et il suffit de ce quelque chose en moins pour que vous ne fassiez plus tout ce que vous pouvez, tout ce que vous devez. La perfection ne

(1) Saint Jkrùme, Ep., XIV, 5.

(2) Id., XiV, 2.

l3) Id., XIV, 2, 3.

(4) /./., GXXV, 7.

(5j Id., 11.

souffre point de diminution (1). Il faut donc tout quitter. Ainsi ont fait les apôtres pour suivre le Christ. L'amour de Dieu détache de tout autre lien.

Les arguments invoqués par saint Jérôme procèdent cependant de la crainte plus que de ramoiir. « J'ai bien le loisir de penser aux larmes de ma mère quand l'ennemi est là, le glaive à la main, pour me faire périr (2). » Le sacrifice que réclame saint Jérôme consiste donc surtout à sacrifier autrui. Le chrétien qui Técoutera ne sera pas seulement cruel, mais cynique dans la recherche exclusive do ses intérêts spirituels. Gomme Lactance, notre saint semble oublier ici que l'on fait mal son salut à force d'y penser tant. Il est obsédé par l'idée de récompense et de châtiment. Il appelle do ses vœux le Jugement dernier. Ce sera le jour de revanche pour le moine qui n'a pas voulu des biens de ce monde ; et il le représente riant dans son triomphe, ce qui n'est guère charitable, tandis que les rois tremblent, tandis que Platon et Aristote, que l'on ne s'attendaitguère à rencontrer ici, ont la mine déconfite avec tous leurs arguments qui ne leur servent plus de rien (3). Combien tous ces appels à la peur nous gâtent la religion de saint Jérôme, combien aussi cette joie méchante qu'il prête à ses élus! C'est le christianisme farouche de Tertullien qui reparaît ici.

Il semble résulter de ce qui précède qu'il faut être moine pour être sauvé. En dehors du désert pas de salut. Ceux qui habitent les villes (4) et, parmi ceux-là, non seulement les laïques, mais les prêtres, ne sont-ils plus des chrétiens? On interpréta en ce sens, avec quelque perfidie, la pensée de saint Jérôme, mais il faut avouer qu'à cette perfidie il avait donné prise, et que, même dans celte lettre àHéliodore que nous venons d'analyser, quelques

fi) Saint Jérôme, Ep., XIV, 7.

(2) Id., 3.

(3) Jd.,XiV, 11.

(4) Quicumque in civitate sunt chrisliani non snnl? Id., XIV, 6.

SAINT JÉRÔME : LE MONACniSME. 405

paroles de courtoisie à l'égard des prêtres séculiers dissimulent malle peu de cas qu'il faisait de ces vocations au rabais. D'autres écrits sur le même thème renchérissaient encore. La querelle des réguliers et des séculiers commence donc avec l'existence même des réguliers. Saint Jérôme avait en outre contre lui tous les laïques, tous les gens mariés (1). Dans cette polémique, il eut pour adversaire celui qu'il appelle l'Épicure de la loi nouvelle, Jovinien, Il s'agissait pour lui de se disculper d'une véritable hérésie (2). Car nous savons que l'orthodoxie s'était déjà refusée à sanctionner les exagérations autoritaires de certains gnostiques, et qu'elle a toujours voulu laisser facultatives certaines abstinences. On comprend toutefois que des âmes ardentes aient de tout temps dépassé cette sage mesure, et admis avec peine qu'entre deux devoirs choisir le moindre soit encore faire son devoir. Saint Jérôme, appelé à préciser sa pensée, distingue des degrés dans le bien ou, tout au moins, il admet qu'il existe une conduite qui n'est ni bonne ni mauvaise, à côtéde celle qui est franchement bonne (3). 11 s'autorise de saint Ambroise (4), qui avait résolu de la même façon le même problème. Que si sa parole est allée plus loin que sa pensée dans certains écrits, il lui est arrivé ce qui arrive à tous ceux qui discutent, et à ce propos il invoque l'exemple non seulement d'Origène et d'Eusèbe, mais de Cicéron, de Démosthène, de Platon, de Théophraste et d'Aristote (o). Il a l'air de dire à ses adversaires : Vous êtes des ignorants qui n'entendez rien aux traditions de la rhétorique et de l'éristique, et se trouve ainsi amené à se vanter d'y entendre quelque chose pour son propre compte. Il est singulier de voir les traditions de la rhétorique mêlées à cette affaire.

(1) Tumeant contra in marili. Saint Jérôme, Ep., XLVIIl, Ib.

(2) Id., 2.

A vrai dire pourtant, ce ne sont pas seulement les procédés de discussion qui sont ici renouvelés des Grecs, mais la question même que Ion discute. En dehors de la sagesse y a-t-il quelque vertu? se demandaient déjà les stoïciens. Remplacez le mot de sagesse par celui de vie monastique, et vous aurez une nouvelle forme du même problème. Souvent même il n'y aura rien à remplacer du tout ; car un seul mot, celui de perfection, désigne les prétentions ou du moins les aspirations communes du sage antique et du moine chrétien (1).

Donc, saint Jérôme ne fait pas de la vie religieuse une obligation stricte; mais l'idéal monastique, qu'il a sans cesse présent à l'esprit, lui sert à tracer les devoirs de ceux qui ne sont que prêtres, et de cet idéal descendent sur eux des sévérités plus grandes. En fait, la vertu du clergé séculier fut relevée par l'idée d'une vertu qui lui était supérieure, et par la constante menace d'une comparaison. Nous avons déjà vu à quelle hauteur les lettres de saint Ambroise à Irénée plaçaient les devoirs du prêtre. Le prêtre selon saint Jérôme vit dans le monde, mais comme s'il n'en était point. Il y vit surtout loin du sexe qui a fait perdre le paradis à son premier habitant (2). Saint Jérôme a le souvenir toujours cuisant de ses propres tentations, et l'intempérance des images sensuelles qu'il évoque est tout près de scandaliser le lecteur moderne, habitué à entendre prêcher plus chastement la chasteté. Mais nous savons d'ailleurs que le latin, même celui des Pères de l'Eglise, est une langue sans pudeur et que c'est le plus honnêtement du monde qu'il brave toute honnêteté. Le prêtre ne laissera qu'exceptionnellement une femme franchir le seuil de sa retraite. Lui-même n'entrera jamais seul chez une veuve ou chez une vierge, y fût-il appelé par son ministère. S'il est malade, il ne recevra, à défaut des soins d'une mère ou d'une sœur, que les soins d'une femme âgée ; car il en est qui

(1) S.viNT Jérôme, Ep., voir surtout XIV^, 6.

(2) Id., LU, '6.

SAINT JÉRÔME : LE MONACflISME. 407

n'ont pas suivi cette règle, dont l'âme est devenue malade à mesure que leur corps se gue'ris«ait. Il ne se mêlera pas de marier les autres, lui qui doit être Tapôtre de la Yirginité(l). Sa langue sera chaste comme ses yeux. Il ne parlera jamais de la beauté d'une femme. Il ne commettra point de médisances et n'en écoutera pas. Jamais par lui une maison ne saura ce qui se passe dans une autre (2). Il luira ce que nous appelons les grands dîners (3). Sa place est auprès des tristesses, et non au milieu de ceux qui se réjouissent (4). Le prêtre qui souvent invité accepte aussi souvent se fait mépriser. Mais surtout il ne rendra pas festin pour festin. Il est honteux que l'on dîne chez les prêtres d'un Dieu pauvre et sacrifié mieux que dans un palais. S'il traite les puissants de la terre afm d'en obtenir davantage pour ses fidèles, il obtiendrait bien plus par le spectacle de sa tempérance et de sa sainteté (5).

Ces recommandations ne laissent pas d'ailleurs que de nous instruire sur les mœurs du haut clergé au iv" siècle. La suite ne sera pas moins instructive, mais c'est d'une autre classe de prêtres qu'il va s'agir. Que jamais le saint ministère ne devienne un métier, un métier qui rapporte. Fuyez comme la peste le prêtre qui s'enrichit. Beaucoup acceptent des présents (6); d'autres, saint Jérôme a honte de l'avouer, captent des héritages. Dans cette intention ils se font garde-malades, remplissent les offices les plus humbles, que saint Jérôme décrit avec une satirique précision, et se donnent assez de mal pour gagner le Ciel s'ils n'avaient placé ici-bas leurs espérances (7). — Si la moralité du clei'gé fut relevée par l'exemple de la

(1) Saint Jérôme, Ep., LU, 10.

(3) Id., 11.

(5) Id.

(7) Id., 6.

vie monastique, on voit (ju'elle avait quelque besoin de l'être. Le vrai prêtre, dit saint Jérôme, met sa conduite d'accord avec ses paroles et ne s'expose pas, lors([u'il parle à l'oglise, à ce que quelqu'un lui réponde tout bas : Pourquoi ne fais-tu pas toi-même ce que tu dis de faire? Sa tenue est également éloignée de Télégance et de la malpropreté! Ses sermons sont sans prétention, mais tout pleins des Ecritures. Il ne doit pas provoquer l'admiration, mais le remords et les larmes. La même simplicité convient à la maison de Dieu. Le luxe d'une église est une mauvaise façon d'honorer celui qui honora la pauvreté. C'est un reste de judaïsme, une inconséquence dans une société chrétienne (1). Le prêtre jeûnera sans mettre de superstition ni de subtilité dans ses jeûnes. Quelques uns, en effet, cherchaient la difficulté, se retranchant le pain et l'eau par exemple, et ne voulant pas jeûner comme tout le monde. 11 arrivait même que, sous prétexte de jeûne, on ne se permît que les mets les plus délicats. Saint Jérôme flagelle la sottise des uns et l'hypocrisie des autres (2). Le prêtre enfin ne cherchera pas à plaire aux hommes (3), mais sera soumis à son évêque qu'il considère comme le père de son âme (4). Il sera soumis sans crainte et sans platitude, et saint Jérôme proteste contre certaines marques d'un respect servile qui ne font pas plus d'honneur à celui qui les exige qu'à celui qui les témoigne {^). — Quelle satire, pourrions-nous remarquer encore ici, ressort de tous ces conseils 1 Dans l'esprit de saint Jérôme, ils s'adressaient aux moines et aux prêtres, mais surtout aux prêtres (6). En voici qui ne sont que pour les moines. S'il y a de mauvais prêtres, il y a de faux moines. Il en est qui ne sont moines que de nom, qui n'ont

(1) Id., Saint Jérôme, Ep., LU, 10.

(3) Id., 13.

(4) Id., 7.

(5) Id., 7.

(6) Id., 4.

renoncé à aucun luxe et qui, au milieu d'une armée de valets ? osent s'appeler solitaires. Ceux-ci ne peuvent traverser une place publique sans se faire remarquer par leurs façons, ceux-là se croient des saints parce qu'ils critiquent tout le monde. D'autres enfin, par l'humidité de leur cellule, par des jeûnes immodérés, par l'ennui de la solitude, par l'excès de lecture, ont été rendus hypocondriaques, et leur cas ne relève plus que d'IIippocrate (1). Ce n'est pas pour ceux-là (|u'ccrit saint Jérôme, mais pour ceux qui ont conscience de la tâche entreprise par eux et qui leur rapportera autant de honte s'ils échouent que de gloire s'ils réussissent (2). Les moines véritables ne se distinguent pas des prêtres par leurs jeûnes. A trop jeûner on ne gagne rien. Car un jeûne excessif provoque un excès d'appétit, d'où fatalement, à un moment donné, un excès de nourriture, et toutes les passions de la chair de renaître. C'est un cercle vicieux (3). Cette science du jeûne prouve du moins quelles expériences avaient été faites. Mais le moine porte des vêtements franchement misérables, c'est sa livrée. C'est le mépris du siècle qu'il affiche ainsi (4). La solitude sert encore mieux à le distinguer. Saint Jérôme parle avec amour de la solitude où il trouve le paradis, tandis que les villes sont pour lui des prisons C'est le désert qui a formé Moïse. Là est l'école véritable, non seulement pour les moines, mais pour les prêtres (5).

De la solitude pourtant il faut se défier. Dans la solitude naît l'orgueil, et pour peu qu'on ait jeune, et qu'on soit resté quelque temps sans voir visage humain, on se croit du mérite. Pais on n'obéit qu'à soi-même. On mange ce que l'on veut. On dort tant qu'on veut. On n'a personne à respecter (6). Combien plus saine

(1) Saint Jkrôme, Ep., CXXV, 16, 18.

(3) Id., 7.

(6) Id., 9.

est la vie en commun, la discipline du couvent ! Là on est réveillé avant que le sommeil vous quitte de lui-même, et l'on est forcé de marcher alors que l'on tombe de latiguc. Vêtements, nourriture, travail, tout est réglé. Tout obéit à celui que saint Jérôme appelle d'une belle expression non le chef, mais le père du monastère. C'est qu'aucun art en etîet ne s'apprend sans maître; même les bêtes suivent celui qui les conduit elles abeilles ont des reines. Les couvents ne seront donc pas des républiques; mais à l'autorité de forme paternelle qui y est établie répondront, chez ceux qui obéissent, des sentiments filiaux faits de crainte et d'affection (1). Avec l'obéissance, le travail est pour le moine la meilleure défense. Il saura suffire lui-même à ses besoins. Toutefois il travaillera « moins pour les besoins du corps que pour le salut de l'âme ». Le diable doit toujours le trouver occupé, et, quelle que soit sa perfection, il est impossible à un homme de contempler sans cesse les choses divines. Il est des occupations qui conviennent à un moine. Il fera des paniers de jonc, il sarclera les champs, tracera des plates-bandes, plantera des légumes. Le jardinage en un mot est une besogne de moine. Copier en est une autre ; et nous savons que les moines se firent en effet copistes et jardiniers, suivant sur ces deux points, comme sur d'autres, les instructions de saint Jérôme. On ne peut lire sans émotion des pages qui devinrent la règle de tant de vies, et on pense à ces innombrables manuscrits copiés par des mains pieuses, ou à ces jardinets si tristes attenant à chaque cellule de la Grande Chartreuse, toujours bêchés et toujours stériles, symboles de l'obligation du travail et de sa vanité. Nous avons étudié dans saint Jérôme le principal représentant de la morale monastique pour l'Occident, et c'est à ce titre que nous opposons sa morale à celle de saint Ambroise qui est, si on peut dire, moins spéciale, moins ésotérique. Le moyen

(1) Saint Jérôme, Ep., CXXV, 15.

âge avu en saint Jérôme ce que nous y voyons ; car, non content des écrits que nous avons analyses, il a extrait de ses œuvres tout un règlement de vie monastique qu'il mit sous son nom, A vrai dire même, il en a extrait deux : un pour les hommes, un pour les femmes. l\Iais celui-ci est de moindre valeur. Dans ces règlements la pensée de saint Jérôme est aussi fidèlement reproduite que possible. Ses phrases même sont découpées et replacées selon un plan qui seul est nouveau. Ce sont ses lettres mises en chapitres; et c'est un indice sérieux que cela ait pu être fait et qu'une pensée vieille de plusieurs siècles n'ait pas paru vieillie à ceux qui la rééditèrent; car ils n'y cherchent pas une curiosité littéraire, mais une règle toujours vivante. Il y a peu de cas dans l'histoire d'une fidélité aux traditions comme celle dont les couvents donnèrent l'exemple; car les réformes n'y furent le plus souvent que des retours au passé. Mais il y a aussi peu de périodes historiques où la morale tout entière fut aussi immuable qu'à partir du iv" siècle. C'est pendant ce siècle, en effet, que les éléments divers qui devaient concourir à former la morale chrétienne se sont combinés et ont arrêté les proportions délinilives de chacun d'eux. Et c'est justement cette combinaison dont ce livre nous a faits les témoins. Disons toutefois que la morale monastique n'a pas dit son dernier mot, si les grandes lignes en sont dès maintenant tracées. Il luiresteà raffiner et à créer cette littérature de la vie intérieure dont V Imitation sera le chef-d'œuvre. Plus près de saint Jérôme, les écrits de Cassien nous indiquent dans quelle voie va s'engager la recherche morale, et déduisent comme certaines conséquences de la prédication à laquelle nous venons d'assister. Les Institutions des cloîtres forment un traité en douze livres. Le premier a pour sujet la tenue extérieure des moines et discute sur les capuchons et les peaux de chèvre. Le second traite des prières et des psaumes à réciter pendant la nuit, et donne toutes sortes de règles sur la façon de psalmodier. Une espèce de cérémonial

Je la prière est ainsi constitué. Le troisième livre réglemente les oraisons de la journée. Il nous raconte comment, en Egypte, aucune heure n'avait été fixée pour la prière qui devait, unie au travail, occuper toutes les heures du jour. Les progrès de la vie monastique appelèrent plus de précision dans les obligations. Certaines heures furent choisies pour prier, non pas au hasard, et Cassien nous donne les raisons qui justifient chacun des choix qui furent faits. Le quatrième livre nous fait assister à l'admission des novices, à leur éducation. Car les nouveaux moines ne sont pas admis d'emblée parmi les fidèles, mais soumis à de véritables épreuves. Ils sont confiés dix par dix à un ancien, le « maître des novices », comme on dit aujourd'hui, auquel ils doivent l'obéissance la plus stricte. Puis vient la description, accompagnée de quelques exemples, des vertus les plus particulièrement requises chez un moine : humilité, soumission et pauvreté. Le livre s'achève par l'énumération des degrés qui conduisent le moine à la perfection. Le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur. De cette crainte naît une salutaire componction. De la componction procède le renoncement absolu par lequel nous nous dépouillons de toutes nos facultés. Le renoncement engendre l'humilité qui rend possible la mortification de la volonté, et alors seulement les vices sont dissous et arrachés, et les vertus croissent sur le terrain qu'ils abandonnent. Dans cette atmosphère de vertus enfin éclate la pureté du cœur qui nous permet d'atteindre à la perfection de l'amour (i). — D'autres seront meilleurs psychologues que Cassien et marqueront d'une façon plus ferme les étapes parcourues par l'âme dans cette mystique ascension, mais le genre psychologique où excelleront sainte Thérèse et Loyola est dès maintenant créé.

Les huit autres livres passent en revue les huit vices que le moine doit combattre. Ce sont : la gourmandise, la luxure,

{i) Cassien, Imtilutions des cloîtres, IV, 43.

SAINT JÉROiME : LE MONACHISME. 413

l'amour de l'argent, la colère, rabattement, l'indolence, la vanité, l'orgueil. Les trois derniers de ces vices ont ceci de particulier que la vie monastique crée plutôt des conditions favorables à leur développement. C'est ainsi que l'indolence s'empare surtout des moines errant dans le désert à l'heure de midi. De là son nom de démon de midi. La vanité est subtile et difficile à déraciner, car elle trouve un prétexte à naître dans les victoires que l'on remporte sur elle (1). Quant à l'orgueil, il est la source commune de tous les vices, surtout cet orgueil qui nous fait nous redresser non seulement en face des autres hommes, mais en face de Dieu (2). C'est le. vice de Lucifer; mais, pour le vaincre, Dieu a inventé l'humilité. Quelques considérations sur la grâce, sans laquelle l'homme ne peut résister à l'assaut de tous ces vices, se mêlent aux dernières pages du traité que nous parcourons. Mais Cassien laisse fort à faire à la volonté humaine. C'est un semi-pélagien.

Cassien est l'auteur d'un autre traité intitulé les Entretiens des Pères, oii sont rapportés les enseignements qu'un de ses amis et lui reçurent des anachorètes les plus renommés de l'Egypte. Ce traité fait suite au précédent et vise une vertu plus haute. C'est, dit Ebert, la haute école de la vie monastique (3). Le premier ouvrage, d'après Cassien lui-môme, traitait de la tenue extérieure du moine, celui-ci traitera de la tenue invisible, de l'homme intérieur. Aux prières canoniques, utile discipline pour l'apprenti de la sainteté, il substituera la science des prières éternelles et la contemplation. Ebert fait remarquer que ce goût de la vie contemplative impliquait celui de la vie intellectuelle, et que la culture scientifique se trouva ainsi, sous l'intluence de Cassien, restaurée dans les couvents qui devaient bientôt devenir son seul asile. Quoi qu'il en soit, la spiritualité,

(1) Cassien, loc. cit., Xi, 2.

Page 1