‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 7 sur 60 · SAINT AMBROISE HOMME D'ÉTAT · texte numérisé non relu

SAINT AMBROISE HOMME D'ÉTAT

l'autel de la Victoire qui, depuis Auguste, présidait aux délibérations, et leur imposait maintenant encore l'apparence de sa protection. C'était la déchéance officielle de l'ancien culte. Il y eut grand émoi parmi les sénateurs païens. Ils rédigèrent une protestation et la portèrent à Milan. Ils ne purent môme obtenir une audience. Nous les verrons revenir à la charge, — Vers la même époque, Gratien enlevait aux vestales et aux prêtres païens une partie de leurs dotations. C'était la séparation de l'Eglise païenne et de l'Etat, par voie budgétaire cette fois. — Les hérétiques n^avaient pas plus à se louer du nouveau régime que les païens. De son propre mouvement, l'empereur fit en effet remettre à Ambroise les clefs de la basilique disputée autrefois aux catholiques par les ariens, provisoirement fermée aux uns et aux autres (1). — Voilà engagés contre les païens et contre les ariens les deux grands conflits qui occuperont une partie de la vied'Ambroise.

Cette association étroite de Tempereur et de l'évêque dura trois années, première esquisse d'une forme de gouvernement que l'histoire môme de saint Ambroise va nous faire retrouver tout à l'heure avec plus de relief, et dont le souvenir est resté cher à l'Église. Jamais, d'ailleurs, Tidée ne vint à Ambroise, pas plus qu'à aucun grand chrétien de ce temps, d'useï' du pouvoir jusqu'à violenter des consciences et arracher des conversions. L'Église du iv* siècle qui a du goût pour l'autorité n'en a pas encore pour la persécution. Comme s'il en prévoyait le danger toutefois, Ambroise établit nettement sa doctrine en s'adressant à Gratien : « C'est une action morale qu'il faut exercer ; il faut montrer aux gens leurs vrais intérêts... Nous ne voulons pas vaincre, mais guérir... Souvent la charité triomphe de ceux que n'eût pu faire céder ni la force, ni la raison (2). » Cette propagande par la charité est celle qui convient à une religion de charité. Elle

(1) Saint Ambroise, De Spiritu sancto, I, 21.

(2) Saint Ambroise, De fide, II, 89.

était aussi celle qui convenait à l'àme d'Ambroise, dont nous dirons tout à l'heure que l'esprit de gouvernement s'y rencontrait avec des qualités d'un tout autre ordre. Mais parlons encore de cet esprit de gouvernement.

11 ne suffit pas à Ambroise de mettre de l'ordre dans les affaires de la religion qui dépendent immédiatement de lui. Il y avait des conflits plus lointains dont la chrétienté souffrait. Sous rinspiration d'Ambroise (i), Gratien convoque les évèques de Gaule et dltalie à Aquilée. Mais le concile d'Aquilée manquait de compétence et d'autorité pour discuter les affaires pendantes en Orient. Ambroise eut l'idée d'un concile général. Il demande aux empereurs de le réunir à Alexandrie, puis à Rome. IL espère qu'il en sortira un accord universel sur les hommes et sur les doctrines. Et il ne lui déplaît pas, quoiqu'il fasse tout pour ménager les susceptibilités des évoques orientaux, que cet accord soit scellé à Rome même. Ceux-ci n'en déclinent pas moins l'invitation, et il ne se tint à Rome qu'une réunion d'évêqucs à laquelle une maladie d'Ambroise ôta une partie de son importance. Le schisme de FOrient s'annonce dans ces derniers événements, et l'autorité de notre évêque a peine à rayonner au delà des pays latins. Là du moins elle est telle que saint Jérôme a pu écrire ces deux lignes d'une éloquente sécheresse : « Après la mort d'Auxence, Ambroise ayant été fait évêque de Milan, toute l'Italie se rangea à la vraie foi (2). »

Au milieu de cette prospérité une révolte éclata. Le général Maxime, proclamé empereur par les troupes de Grande-Bretagne, avait passé la mer. Gratien courut au-devant de l'usurpateur. Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Paris. Mais il n'y eut point de combat. Les troupes de Gratien prirent parti contre lui, et le malheureux empereur s'enfuit jusqu'à Lyon, où un traître l'assassina. En mourant il appelait Ambroise à son

(1) Gesta Conc'dii Aquil., 4, dans les Œuvres de saint Ambroise.

(2) Saim Jérôme, ex Chronic, Grat. III et Equit. coss.

SAINT A.MimOISK HOMME D'ÉTAT. H

secours (l'.Ambi'oise pleura cet empereur do bonne volonté, il le pleura sincèrement, unissant ù sa paternelle douleur celle de l'Église qui avait perdu le fidèle appui sur lequel elle avait déjà pris l'habitude de compter (2). Tout en effet allait bientôt être remis en question de ses récentes conquêtes.

Mais, pour le moment, Ambroise apparaît grandi encore au milieu de l'effroi universel. Tous les regards se tournent vers lui comme vers le seul pouvoir qui soit resté debout. Justine elle-même vient à Milan lui remettre les intérêts de son fils Valentinien, pour le trône duquel elle a tout lieu de trembler. « Je t'ai recueilli tout petit, disait-il plustard à Valentinien; les mains de ta mère te confièrent aux miennes, et je t'ai serré contre moi (3). » Il n'était plus le protégé de l'empire, il en était le protecteur. Nous sommes à un de ces moments de l'histoire où quelque chose de nouveau commence. C'est la première fois qu'un évêque joue ouvertement un rôle politique. — Fort de son seul prestige et de sa seule autorité morale, Ambroise partit en ambassade à Trêves. Il s'agissait d'arrêter Maxime au milieu de sa victoire, et d'obtenir de lui qu'il se contentât des Gaules, laissant l'Italie à Valentinien. Maxime avait cette prétention que Justine et son fils vinssent en personne implorer une bienveillance que d'ailleurs il leur promettait. Et il avait de son côté envoyé porter à Milan ces étranges propositions. Ambroise eut le courage de rester à Trêves, oi!i, d'ambassadeur, il pouvait d'un jour à l'autre devenir otage, jusqu'à ce que fût arrivée la réponse de Justine. Ces délais furent le salut de ceux qu'il voulait sauver. Lorsque Maxime apprit qu'en Italie on avait eu le temps de se préparer à la résistance, et qu'il aurait peutêtre affaire à Théodose en même temps qu'à Valentinien, il fut trop heureux de traiter. Plus tard il reprocha à Ambroise de

(1) Saint Ambroisk, De ohitu Valenlixunii, 70.

(2) Jd., 6.

(3) Id., 28.

Université de Lyox. — Vill. A. 2

lavoir joue (1). L'expression était impropre. Ambroisc n'avait agi sur Inique par le spectacle de sa dignité et de son sang-froid.

La lutte contre les païens et contre les ariens.

De retour à Milan, il allait rencontrer d'autres adversaires. On avait tâché de mettre à profit son absence. Ri-en ne prouve mieux d'ailleurs quelle puissance il était, quand il était là. Les païens relevaient la tète depuis la mort de Gratien. Peu s'en était fallu qu'ils n'entrassent en coquetterie avec Maxime. Ils comptaient au moins sur la minorité de Yalentinien et sur l'éloignement d'Ambroise pour obtenir gain de cause dans l'affaire de l'autel de la Victoire. Depuis quelque temps déjà cet autel avait une destinée agitée. Il avait été enlevé par Constance, rétabli par Julien, toléré par Yalentinien I", et de nouveau enlevé par Gratien qui n'avait même pas voulu entendre les réclamations de la partie païenne du Sénat. Cette fois le siège fut bien mené. Les païens avaient gagné, par une requête habilement présentée, les membres du consistoire, sorte de conseil privé de l'empereur, et les avaient amenés à penser que cette concession était due au Sénat de Rome. .Nul doute qu'un empereur de quatorze ans ne se contentât de sanctionner les décisions de son conseil. — Ambroise arrive à temps. Il demande communication de la pétition du Sénat qu'on avait voulu mettre à l'abri de ses objections, en ne la lui montrant point. Et d'avance il conclut : « Si l'empereur rétablit l'autel des idoles, l'autel de Dieu ne voudra plus de lui. Il ne trouvera pas de prêtre dans l'église, ou n'en trouvera que pour lui en défendre l'entrée. » Un puissant moyen de gou-

(1) Saint Ambroise, Ep., XXIV, 4.

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