ANSELME MOINE AL BKO
sée le ramenait à l’abbaye du Bec : là il était assuré de u’étre rien, de s’effacer devant la renommée du savant prieur. Parfois, cependant, il revenait à d’autres idées; et comme son père était mort ', il songeait à reprendre son patrimoine et à garder sa liberté. De plusieurs amis qu’il pouvait consulter, il eut recours à un seul ; il alla trouver Lanfranc, et lui dit qu’il avait trois partis à prendre : devenir moine, ou bien ermite, ou enfin hériter de son père et faire du bien aux pauvres. Lanfranc refusa de répondre sur-le-champ, et lui conseilla d’en référer à Maurile, archevêque de Rouen. C’était un prélat instruit et respecté, né en France, écolâtre à Halberstadt, moine à Fécamp, mais qui, ayant été ermite en Italie, abbé de Sainte-Marie à Florence, avait des droits particuliers à la confiance des deux amis.
Ils partirent donc pour Rouen. Telle était la soumission d’Anselme , qu’en traversant la forêt du Bec, il se disait que si Lanfranc lui ordonnait d'v rester et de n’en sortir de sa vie, il obéirait. Quand ils furent devant l’archevêque, la question fut bien-
* Vit., I, p. 3. — Mabillon dit qu’on lit dans l’obituaire de Beauraonl-le-Roger, un des prieurés du Bec : 111 Kal. octob. Gondul fus pater Anselmi archiepiscopi. Ce renseignement est singulier. Il faudrait admettre qu'entre le moment où Anselme a quitté la Savoie et sa prise d’habit, son père se serait retiré en Normandie. 11 y aurait pour cela des difficultés de date à lever (Ann. Bened., t. IV, 1. LVII, p. 399). Peut-élre ne s’agit-il que du jour d’une messe anniversaire fondée pour le repos de l’âme de Gondulfe,
ac
tût décidée : le cloître l'emporta, et Anselme fit profession dans l’église du Bec ; il n’avait guère que vingt-sept ans (1060).
ANSELME, l’BIECH. VIF, DU CLOITRE.
Tandis que l’abbé Hevluin restait un simple cénobite, le prieur Lanfranc devenait un personnage dans l’École et dans l’Église. Dès l’année 1049, il avait assisté au concile de Reims, où présida le pape Léon IX, et accompagné ce pontife en Italie pour y prendre part, l’année suivante, aux conciles de Rome et de Verceil. Dans toutes ces assemblées, il poursuivit et obtint la condamnation des célèbres erreurs de Bérenger. Cette controverse mémorable, qui mériterait encore aujourd’hui d’être racontée, aurait suffi pour illustrer son nom. Elle lui inspira quelques écrits que le temps a épargnés et qui peuvent se lire au moins avec curiosité; mais, avant qu'elle ne fût terminée, lorsque Bérenger, trois fois condamné, ne s’était encore rétracté qu’une fois, Lanfranc fut amené à dire son avis sur une question de droit canon, qui devint l’origipe de sa fortune politique. Le duc de Normandie, Guillaume le Bâtard , celui qui devait s’appeler le Conquérant, avait épousé Mathilde, fille de Baudouin V, comte de Flandre, et petite-nièce de Richard II, duc de Nor-
mandie, celle qui est encore populaire sous le uom de la reine Mathilde, et dont la tapisserie est un document historique. Lanfrane ne put se défendre de condamner une alliance que devait condamner la cour de Rome ; car les deux époux étaient parents à un degré prohibé par l’Église.
La jalousie de quelques moines, humiliés de sa science, le dénonça, et le duc, fier et emporté, bannit le prieur de ses États ; il commanda môme qu’on mît le feu à une ferme de son couvent, appelée le Parc *. On devine quelle fut la désolation des moines. Mais Lanfrane obéit sans se plaindre, ou plutôt il sut échapper à la volonté toute-puissante d’un prince dont il connaissait l’esprit. Monté sur un cheval boiteux, seul hôte des écuries du couvent, il partit en silence, et, par un hasard qui ressemble fort à un calcul, il se rencontra sur le chemin du redoutable seigneur. « Que veux-tu ? lui dit celui-ci. — Je viens vous demander un meilleur cheval, si vous voulez que j’exécute vos ordres sans délai. » Le duc se prit à rire, et Lanfrane retourna au Bec, où l'on chanta un Te Detim. Mais il u’avait que trop bien préjugé le sentiment de l’Église touchant le
1 Probablement Saint-Martin-du-Parc, près du Bec. — On n’est pas d’accord sur la nature de l’empêchement canonique qui s’opposait au mariage de Guillaume. Ce qui est certain, c’est que ce mariage, interdit par le concile de Reims dès 1049, ne fut conclu qu’en 1033 et ratifié par la cour de Rome qu’en 1059. Voy. une note du roman de Itou, t. Il, p. 58 et 00 (2 vol., Ituueu, 1829).
ANSELME, PRIEUR. — VIE Dl’ CLOITRE. 39 mariage de son seigneur. Le pape Nicolas 11 l'rappa de l’interdit le duché de Normandie; et comme Lanfranc partait de nouveau pour l'Italie, ce fut luiméme que Guillaume chargea de plaider sa cause auprès du saint-siège (1 059). Tout en assistant à un nouveau concile de Rome où Bérenger fil une nouvelle abjuration, il négocia heureusement, et obtint que le mariage incriminé ne fût point canoniquement dissous, à condition que le duc fondit un couvent d’hommes et la duchesse un couvent de femmes. Aussi, trois ou quatre ans plus tard les deux époux choisirent-ils la ville de Gaen pour y instituer, Mathilde le monastère de la Sainte-Trinité, Guillaume celui de Saint-Étienne (1063). Le premier abbé de Saint-Étienne était en quelque sorte désigné d’avance, et le nom de Lanfranc fut proclamé par un maître qui voulait être obéi. Lanfranc s’excusa; Herluin gémit; sa maison allait perdre le docteur qui en faisait la gloire et les écoliers qui l’enrichissaient, car l’enseignement n’était pas toujours gratuit, ou du moins il attirait à l’établissement de nombreuses libéralités. Il fallut pourtant céder : Lanfranc quitta le Bec, et Anselme lui succéda en qualité de prieur 1 .
Plus libre, plus maître de son temps, il eu pro-
' Ou fixe en général la date de cel événement en 1063 pour se conformer au calcul de Guillaume de Malruesbury qui veut qu’Anselme ait été prieur quinze ans. Mais M. Wright reporte celle «laie en 10G6 et s’appuie de l’aulorilé d’Ord. Vital (Gesl. //ont., p. 216. — O. rit., I. IV et V, I. H, p. 213 et 306. Uiug. brit., p. 0 et 51).
fita pour se livrer davantage à la vie spirituelle. Des habitudes ascétiques et des études constantes amenèrent peu à peu son esprit à cette puissance de réflexion qui pénètre au fond des problèmes de métaphysique, et son imagination à cette puissance créatrice qui prête une figure aux idées et triomphe de l'obtacle des sens. Ses insomnies se passaient en méditations sur les choses mystérieuses. Une nuit qu'il veillait dans son lit avant l’heure des vigiles, et qu’il cherchait à comprendre comment les prophètes pouvaient voir le passé et l’avenir sous la forme du présent, il tixa ses regards devant lui, et, tout à coup, à travers les murailles de l’oratoire et du dortoir, il vit les moines préposés à cet emploi qui parcouraient l’église, entouraient l’autel, disposaient tout pour l’office de matines, allumaient les cierges et les lampes, et un d’eux, enfin, prenant la corde de la cloche, et sonnant le réveil du couvent, qui fut bientôt sur pied. Après un premier étonnement, il réfléchit que Dieu pouvait bien montrer en esprit aux prophètes les choses futures, comme il venait de lui faire voir des yeux du corps les choses cachées par des obstacles matériels. 11 conclut d’une vision à travers l’espace à la vision à travers le temps.
II serait oiseux de décrire les pratiques pieuses qui remplissaient la vie d’Anselme. De son temps et dans sa profession, elles n’avaient rien d’extraordinaire ; et quoiqu’il sût vaincre jusqu’aux moindres faiblesses de la nature, on voit que, même en cela, il évitait tout