ANSELME, PRIEUR. — VIE 1)1 CLOITRE
excès déraisonnable, et il ne se refusait pas le nécessaire. Mais il portait dans les rigueurs de la pénitence cette ferveur pleine d’amour qui leur donne quelque charme. Nous avons de lui des oraisons qui ne sont pas sans éloquence, et qu’anime une flamme spirituelle digne d’un mystique. Sa philosophie est audessus du mysticisme ; mais son cœur était ardent et tendre, et les austérités, les macérations auxquelles il se condamnait, la frugalité de sa vie, ses veilles laborieuses, toutes ces contraintes volontaires qui rehaussent la dignité du cénobite et concentrent ses passions sur les intérêts de sa foi , de sa profession et de son ordre, n’altérèrent en rien la douceur de cette âme, et semblèrent rendre sa charité plus vive comme ses études plus fécondes.
Parmi les travaux qu’il s’imposait, il en est un dont la postérité devrait lui savoir gré- Les livres étaient alors des manuscrits, trop souvent fautifs, et il employait à les corriger une part de ses nuits. 11 recueillait ou faisait faire de bonnes copies, et enrichissait la bibliothèque commencée par Lanfrane. La méditation des Écritures lui prenait aussi bien des instants; mais tout prouve que la méditation pure, la méditation telle que nous l’entendons, depuis qu’elle a donné son nom à un ouvrage immortel, devait être le principal emploi de ses heures de solitude ; et dans celte âme pieusement exaltée, elle prenait parfois cette forme particulière qu’on appelle la contemplation. Pour les esprits rêveurs et
vagues, la contemplation dégénère souvent en une extase oisive et stérile ; mais l’esprit actif et pénétrant d’Anselme, formé d’ailleurs à celte subtilité qui fut de bonne heure un des caractères intellectuels du moyen âge, ne pouvait s’absorber dans une impuissante rêverie; et l’extase, comme ce pain céleste dont il croyait s’ëtre nourri pendant son enfance, ne devait qu’exciter son âme et l’accoutumer à l’idéal. A force de réfléchir sur les choses divines, il crut atteindre la plus divine, la seule divine des choses, la nature de la Divinité même. Attiré de préférence vers les points obscurs de la foi, vers les questions laissées avant lui sans solution,', il choisit entre toutes la plus obscure et la moins soluble, mais la plus grande. L’idée de Dieu fut le principe et le sujet de ses plus ardentes recherches et de ses plus mémorables ouvrages.
Ces préoccupations métaphysiques ne lui faisaient négliger la morale ni comme science, ni comme pratique. Pour l’accomplissement des devoirs mêmes de sou état, il s’attachait à rechercher les principes du bien et du mal, comme à connaître les cœurs et les caractères. On dit qu’il avait acquis sous ce rapport une sagacité particulière, que signalait la sagesse de ses conseils. 11 les donnait à tous avec une sollicitude tutélaire, et il excellait dans le gouvernement des âmes.
1 Ante tumpus suuiu insolulas... quæstiunes. VU., I, p. 3.