‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 14 sur 109 · ANSELME, PR1EIR. — VIE DI' CLOITRE · texte numérisé non relu

ANSELME, PR1EIR. — VIE DI' CLOITRE

La situation d’un prieur dans un couvent important donnait carrière à ce genre de talent. Le cloître s’ouvre comme un asile à tant de maux du coeur humain, sans compter ceux qui y naissent et s’y développent ! Que de plaies à guérir ! que de passions à maîtriser ! que de transports étranges à calmer ! Le moine qui a raconté la vie d’Anselme n’a [«s omis les anecdotes claustrales qui nous découvrent ces existences cachées dans une ombre si épaisse, qui nous attestent l’autorité si constante de toute nature supérieure au sein de toute société intelligente. Ce n’est pas que le mérite n'ait là aussi des obstacles à vaincre et des inimitiés à conjurer. L’envie conspire avec l'inaction pour troubler la paix monastique, et nulle part le gouvernement n’est un lit de repos. Les abbés de ces temps d’austérité et de désordre ressemblaient fort peu à ces oisifs grassement rentés dont s’est raillée plus tard notre littérature bourgeoise et satirique : leur administration était laborieuse, et la boulette du pasteur ne demeurait pas immobile dans leurs mains.

Le prompt avancement d'Anselme n’avait pas manqué de lui faire des jaloux. 11 était nouveau dans la communauté; on y forma contre lui de ces caljales si fréquentes dans les couvents. Un très jeune moine, d’un esprit vif, fort adroit à tous les ouvrages des mains, Osberne, le poursuivait particulièrement des traits d’une maligne humeur. Le prieur, sans paraître le remarquer, entreprit de re-

gagner par des caresses un esprit dont il estimait la valeur, il toléra les enfantillages, loua quelques talents, excusa la jeunesse, accorda toutes les faveurs permises; ainsi, peu à peu, il apprivoisa sou ennemi en l’amusant, et bientôt il le soumit au point d'en faire son élève de choix. Alors il put lui reprendre toutes les concessions qu'il avait accordées aux faiblesses de l'âge, et, augmentant par degrés la sévérité de ses conseils, il le ramena aux rudes pratiques de l'ordre. EnHn, et ce trait de mœurs doit être noté, il fut assez content des progrès d’Osberne |>our ne se plus borner à de simples leçons, et pour le châtier par les verges ; dernière preuve d'un saint et austère amour qui s’attache à l'âme seule et l’enchaîne par la souffrance même du corps : n’est-ce pas l’amour tel que l’enseignait Platon? L’élève apprit à tout supporter; il se confirma dans la vocation religieuse, et, dompté, humble, docile, devint digne des conseils et des exemples de son maître : il l’aima. La joie et la tendresse d’Anselme triomphaient; il espérait même avoir fait pour l’Église une précieuse conquête, lorsqu’une maladie grave vint frapper Osberne. On vit alors ce sévère maître auprès du lit du jeune frère lui prodiguer de tendres soins, le réchauffer dans ses bras, lui verser les breuvages nécessaires, le soutenir par des proies douces et fortifiantes. Mais ce fut en vain ; et voyant le terme approcher, dans sa paternelle inquiétude, il le pria de venir lui révéler, s'il était

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possible, après cette vie, quel était son destin. L’enfant le promit et mourut.

Aussitôt son corps est lavé, enveloppé, mis au cercueil, porté à l’église; les moines, rangés à l’entour, chantent des psaumes pour son âme. Anselme, afin de prier plus librement, se cache dans la partie la plus retirée du temple. Là, accablé de tristesse, il sent bientôt s’appesantir ses yeux humides de larmes et s’endort. Dans son sommeil, il voit trois personnes d'un visage auguste, couvertes d'habits éclatants de blancheur, entrer dans la demeure d’Osberne et s’asseoir en cercle pour le juger; mais, dès que l'arrêt est rendu, Oshernese ranime, pâle encore, semblable à un homme qui se relèverait d’un évanouissement : « Eh bien! mon fils, qu’y a-t-il? — L'antique ser- « pent, réj»ond-il, s’est trois fois dressé contre moi, « trois fois il est retombé sur lui-même, et un des « gardes du Seigneur Dieu m’en a délivré1. » A ces mots, Anselme s’éveilla. Osberne avait disparu, mais son maître s’en alla rassuré, pensant que les trois attaques du serpent indiquaient trois accusations portées par le démon pour les péchés commis par le jeune homme : d'abord, dans le monde; puis du jour de son entrée au couvent au jour de sa profession; enfin, depuis sa prise d’habit jusqu’à sa mort. Ces trois séries de péchés avaient donc été eftaoées, et par l’oblation que les parents avaient faite de leur

1 « Ursarius Domitii l)ei liberavit me. » Fit., I, p. 4.

fils, et par le sacrement de l'ordre, et par le sacrement suprême; les gardes de Dieu étaient les lions anges, qui, de même que les gardes des seigneurs écartent les bêtes féroces, repoussent le démon et triomphent de sa fureur. Édifié et consolé, il fit vœu de célébrer chaque jour la messe pour le repos de l’âme du jeune frère, et, toute sa vie, il accomplit son vœu. Quand il en était empêché, il commettait ce soin aux clercs chargés de dire les messes de famille, qu’il disait ensuite à leur place les jours où rien ne l’éloignait des saints autels.

Il paraît qu’aucun disciple ne remplaça Osbeme dans son cœur. Sa pieuse tendresse éclate dans sa sollicitude pour le salut et pour la mère de son ami; il les recommande à tous ses frères. « Son âme est mon âme, » dit-il*. Cependant, docile au précepte divin, il se fit tout à tous et s’attacha à diriger la jeunesse, la comparant à la cire molle qui reçoit facilement l’empreinte du sceau, et qui, durcie par le temps, la garde intacte et ineffaçable. Quelquefois la diversité de ses devoirs le surchargeait comme un lourd fardeau ; il gémissait de n’avoir le temps ni de prier, ni de méditer, ni d’écrire*. Il songeait à se démettre de la prélature (car ou donnait ce nom au titre même de pneur), et il allait raconter ses peines à l’archevêque de Rouen. «Portez le poids du jour,

« Ans. op., Epist., 1. I, ep. 4. Cf. ep. 5, 7 et 9.

* Ep., 1, 42. C’est ainsi que seront désignés le livre et le numéro des lettres.

ANSELME, PlUElll. — VIE IH CLOITRE.

lui répondait le zélé vieillard; ne quittez votre poste que si votre abbé vous en relève. Si vous ôtes appelé à un plus liant rang, n’hésitez pas; marchez. Un long temps ne se passera pas avant que cette épreuve vous arrive. — Malheur à moi, misérable! » s’écriait Anselme ; et il retournait à son couvent.

Tous les jours de nouvelles plaintes sollicitaient sa charité. Bien des maux du corps et de l’esprit ne voulaient être soulagés que par lui. On cite un vieillard, nommé Herewald, qui, parvenu à la dernière décrépitude et n’ayant plus que la parole, ne consentait à recevoir des aliments que de lui, et à qui il rendait les forces, en exprimant lui-méme le jus du raisin qu’il lui faisait boire dans le creux de sa main. On compare sa charité à la tendresse d’une mère.

La vie du cloître recèle beaucoup de ces secrets où se déposent toutes les misères de notre nature ; elle engendre de ces exaltations, tantôt coupables, tantôt maladives, qui attestent à la fois et les tortures des sens et les faiblesses de la raison. On parle d’un jeune homme qui, dans l’excès d’un ascétisme inquiet et combattu, avait pris avec lui-même un de ces engagements insensés propres à irriter les maux qu'ils doivent guérir : s’étant confié à Anselme, il fut délivré par sa seule présence. Son ascendant moral produisait de ces effets que l’esprit du temps aimait à trouver miraculeux. Si la légèreté du nôtre permettait de tout dire, les histoires naïves de l’inté-

rieur des couvents du onzième siècle nous révéleraienlbien des soufl'rances connues sans doute encore des confidents de la mélancolique jeunesse de nos séminaires. Une fois, à l'heure de minuit, quaud toute la maison était plongée dans le repos, un moine, malade et couché dans l'infirmerie (c’était un ancien du couvent, jaloux ennemi d’Anselme), se mit à pousser des cris extraordinaires, comme frappé d’un spectacle effrayant. On accourt ; on le trouve tremblant et pâle; on le questionne, et il répond que deux énormes loups le tiennent étouffé et lui serrent la gorge avec leurs dents. Riculfe, un des assistants, se hâte d’aller chercher le prieur, enfermé pour corriger des manuscrits. Anselme vient, et levant la main, il prononce, eu faisant le signe de la croix, les paroles consacrées. Tout à coup le malade se calme, et, d’un visage serein, il remercie Dieu. « Dès le moment où Anselme a paru sur la porte, la main levée, il a vu, dit-il, une flamme en forme de lance sortir de sa bouche, et venir frapper les loups qui ont pris une prompte fuite. » Cependant Anselme s’approche de lui, et lui parlant à voix basse du salut de son âme, il reçoit l’aveu de ses péchés et lui donne l’absolution générale, annonçant qu’à l’heure où les moines se lèveront pour nones, leur frère abandonnera celte vie. Et, en effet, dès qu’ils eurent quitté leur lit, on le déposa sur la terre, et tous s’étant rangés autour de lui, il expira.

Telle fut bientùt l’opinion des moines sur leur

ANSELME, PRIEUR. — VIE DU CLOITRE, prieur, que ce. Riculfe, qui lui servait de secrétaire, racontait qu’une nuit qu’il était chargé de réveiller les frères pour les offices, étant venu à passer devant la porte de la salle du chapitre, il avait vu Anselme deliout, en oraison, entouré d’une sphère de flamme brillante; frappé d’étonnement, et pour éclaircir ses doutes, il s’élail empressé de monter au dortoir et de courir au lit du prieur, mais ce lit était vide. Revenu dans la salle, il avait retrouvé Anselme, mais non plus le globe de feu.

On nous permettra de raconter encore deux faits qu’aimaient à redire les moines qui avaient vécu près d’Anselme. L’un d’eux, le narrateur qui les a conservés, homme sincère et croyant, ne cherche pas à orner ses récits de circonstances fabuleuses. 11 paraît respecter également sa foi et la vérité , et ne vient point par des mensonges en aide à ses illusions.

Un jour, un seigneur de Normandie avait fait demander Anselme. 11 projetait un voyage en Angleterre, et voulait, entre autres choses, obtenir des prières comme sauvegarde contre les dangers de la traversée. L’entretien fini et le soir approchant, comme le seigneur ne paraissait j>oint songer à lui donner l’hospitalité, Anselme prit congé et partit. 11 était assez loin de son couvent, et ne savait où passer la nuit. Chemin faisant, il rencontre un moine qui venait le rejoindre, et lui demande s'il connaît un gîte. Le moine répond qu’il y en a bien un dans le voisinage, mais où l’on n’avait que du pain et du

fromage à lui servir ainsi qu’à sa suite : « Ne crains rien, brave homme, lui dit Anselme en souriant; va vite seulement, et fais jeter un filet dans la rivière voisine; tu auras ce qu’il faut pour nous tous. «Le moine obéit, appelle un pécheur, qui pense d’abord qu’il veut rire, et se décide difficilement à jeter d’un air incrédule son lilettrop rarement rempli. Quelle est sa surprise, lorsqu’en le retirant il trouve une truite d’utie grandeur extraordinaire avec un autre poisson plus petit! Depuis vingt ans qu’il fouillait toute la rivière, il n’avait pas fait semblable pèche. Enfin, le poisson fut accommodé, etle souper suffit amplement à l'appétit des convives.

On raconte encore une autre anecdote d’un châtelain de Picardie, Walter Tirrel, seigneur de Poix, celui qui figure d’une manière sinistre dans le récit mystérieux de la mort du roi Guillaume le Roux. Un jour, il avait retenu le prieur qui passait sur sa terre, et se trouva fort empéché, quand il fallut lui donner à souper. Le poisson manquait, et l’on n’avait à offrir à un personnage si considérable et aux moines de sa suite que de chétives provisions. Le prélat, voyant sa peine, lui dit gaiement : « On t’apporte un esturgeon, et tu te plains de manquer d’un bon plat! « L’autre se mit à rire, ne croyant pas que ce fût sérieux, quand il vit entrer deux hommes portant l’esturgeon « donné, dirent-ils, par des bergers qui l’avaient trouvé sur le bord de la rivière d’Authie. »

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