PREMIERS OUVRAGES D' ANSELME
et auquel 11 donna ce titre : Proslogiutn, seu Alloquium de Det existentia1. C'est, en effet, une allocution adressée à l'homme et à Dieu. Sous une forme oratoire, il y développe, avec un talent remarquable, le célèbre argument qu’on a appelé la preuve métaphysique de l’existence de Dieu, et qui doit à Descartcs sa popularité dans la science. C’est la démonstration de cette proposition : « Ce qui est pensé tel que rien de plus grand ne peut être pensé existe effectivement. » Cette démonstration, il a eu grand soin d'établir qu’il l'avait trouvée, et il la présente à volonté comme une découverte ou comme une inspiration. « J’avais commencé, dit-il, à chercher si « l’argument pouvait être trouvé... Quand il me pa- « laissait que j'allais le saisir, il échappait à mon « esprit... De désespoir, je voulais y renoncer... « Mais j’essayais en vain de m’en défendre, K cette pensée revenait m’obséder avec une cer- « taine importunité. Un jour donc que je me fati- « tiguais à repousser l'importune, dans le conflit « môme de mes pensées s'offrit à moi ce dont j 'avais « désespéré. » C’est l’histoire de plus d’une grande découverte. Qui la lui suggéra? Est-ce, comme il dit, la foi qui trouva l'idée? Est-ce l’esprit de l’homme dans une de ces hautes et vives intuitions qui le charment et l'enorgueillissent ? Est-ce le démon qui, détruisant ou brisant les tablettes, ou suscitant plu-
1 Ans. op., p. 29. — Hist. nov., I, p. 6.
tôt la malice de secrets ennemis, ue voulait pas que le livre fut écrit? Est-ce la sainte formule du signe de la croix qui a sauvé la copie sur parchemin , et conservé à la postérité le plus précieux essai de théodicée que le moyen âge ait produit ?
Ce livre et le précédent, comme les deux parties d’un même tout, forment un traité de haute métaphysique sur l’existence et la nature de Dieu; et malgré la sainteté de l’auteur, malgré le respect de l’Église pour sa mémoire, l’exemple qu’il a donné n’est pas de ceux que tous peuvent indifféremment suivre. Le premier de ces deux ouvrages fut d'abord publié, sans nom d’auteur, sous le titre d 'Exemple de méditation touchant la raison de la foi ( Exemplum meditandi de ralione fideij ; le second sous celui de La foi cherchant à comprendre fFides quœrens intcllectumj. Ces titres étaient vrais et contenaient la profession d'un rationalisme chrétien, mais il jugea convenable de les supprimer. Hugues, archevêque de Lyon, légat apostolique, primai des Gaules dans les quatre provinces lyonnaises, dont la seconde était la province de Rouen, Hugues, le supérieur, le conseiller et bientôt l’ami d’Anselme, lui ordonna de mettre son nom à ses ouvrages, et ils reçurent alors les deux titres sous lesquels ils sont parvenus à la postérité *. Tous deux ont été traduits et appré-
1 F.p., II. 11 el 17. — Atonologion (ou gium) au lieu île monoloquium; prodogion (ou gium) au lieu de prosloquium. Voyez aussi Ep., I, 05, 68, 74 el II, ti.
PREMIERS OUVRAGES I>'ANSELME. (il
ciés par un bon juge *, et nous nous garderons ici de rien dire de plus.
Cependant les censures de l'autorité n’étaient pas les seules critiques à craindre, même au siècle d'Anselme. Il y a toujours eu de libres esprits, des esprits téméraires qui aiment à saper les croyances établies , des esprits positifs qui résistent d'instinct à toute spéculation métaphysique. Cette résistance vint à Anselme de la part de Gaunilon , moine de Marmoutiersî. C’était le descendant d’une famille noble, le fils de Gautier, vicomte de Tours. 11 avait été marié; la bienveillance des comtes Eudes et Thibauld lui valut des charges importantes, celle de trésorier du chapitre de Saint-Martin de Tours, dont le roi était abbé, ainsi que le comté de Monligni. Dépouillé de tous ses honneurs en 1044, lorsque Geoffroi , comte d’Anjou , fit prisonnier le comte Thibauld, il fonda près de son château le prieuré de Saint-Ililaire-sur- Verre, et prit l’habit à Marmoutiers, maison dont son père et sa mère avaient été les bienfaiteurs. C’est donc lui qui publia une réfutation de l’argument d'Anselme. Comme celui-ci s’était beaucoup servi de la fameuse citation du psalmiste : « L’insensé a dit dans son cœur: Dieu n’est
1 Le Rationalisme chrétien à la fin du onzième siècle, par II. Boiicliillé, Paris, 1842.
* I)om Marlène, dans ses fragments d’une histoire de Marmoutiers, l’appelle Guanilon. Voy. l’appendice du Rapport de M. Ravaisson sur les Bibliothèques de l’Ouest, p. 410 (1 vol. in-8°, Paris, 1841 J.
« pas. (Ps. xni, 1) n, Gauailon répond par un opuscule sous ce titre hardi : Livre pour l’Insensé ' . Cependant, qu’on ne croie pas qu’il relève formellement la thèse de l 'Insensé; mais il se délie de l’esprit humain, et il consent à être appelé insensé pour n’avoir pas compris que l’idée de Dieu fût l’existence de Dieu . 11 adresse à Anselme quelques objections du genre de celles que Gassendi, Huet, et enfin Kant, dirigeaient contre Descartes. 11 fallut que le philosophe réjtondlt; et dans une Apologie.*, qui peut aussi se comparer aux réponses de Descartes, il renouvelle et fortifie son raisonnement. 11 en donne une exposition peut-être plus saisissable et plus précise, et sa réfutation « du catholique qui a pris la place de l’insensé, quidam non insipiens et catholicus pro insipiente, » ne laisse subsister que ce dernier doute de sens-commun dont ne peut se délivrer tout esprit simple mis aux prises avec les argumentations éblouissantes du réalisme et de l’idéalisme.
Auprès de ces œuvres qui sont de tous les temps, il peut être curieux de placer encore quelques traits de la vie du prieur du Bec. Travaux, devoirs, affaires, prodiges même, tout est de l’âge et du monde où se passe son existence; mais rien n’y dépare le caractère moral de celui que l’Église a sanctifié.
1 Liber pro insipiente adverses S. Ansclrai in proslogio ration nationcm. — Ans. op., p. 35.
* Liber apologelicus contra Gauniloncm rcspondentem pro insipientc. —Ibid., p. 37,