‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 27 sur 109 · CONQUÊTE DE L’ANGLETERRE · texte numérisé non relu

CONQUÊTE DE L’ANGLETERRE

pour des griefs canoniques. On l’accusa d’avoir acheté son siège, ainsi que deux évêchés occupés par lui auparavant. La simonie pouvait être réelle; comment le savoir aujourd’hui? Même réelle, elle fut un prétexte. La dégradation fut prononcée contre Alexandre, évêque de Lincoln; Eghelvin, évêque de Durham; Eghelrik, évêque de Sussex; Eghelmar, évêque de l’Est-Anglie, et Eghelsig, abbé du monastère de Saint-Augustin, le premier du royaume.

Le successeur de Stigand ne pouvait manquer d’être Lanfranc, Robert de Jumiéges étant mort. Lanfranc était Italien et Normand, agréable au pape et au roi. Do fréquents voyages l’avaient fait connaître à Rome, où le recommandaient ses combats contre l’hérésie, sa réputation littéraire, ses talents de toutes sortes. Heureux négociateur des intérêts de Guillaume, premier abbé d’un couvent de sa fondation, pieux et savant, prudent et docile, il paraissait propre de tout point à une mission spirituelle et politique. Mais il se montrait exclusivement dévoué aux devoirs et aux études du cloître. 11 avait refusé la succession de Maurile, archevêque de Rouen (1067), et apporté lui-même d’Italie le pallium à Jean, son successeur. Le roi et le concile lui envoyèrent en Normandie les légats du pape ; les chefs du clergé, la reine Mathilde, les seigneurs normands, l'abbé Herluin le pressèrent instamment. Il céda; du moins, il consentit à passer en Angleterre, et là, à la prière du roi lui-même, et comme appelé par le

vœu universel, il reçut la consécration dans l’église de Canterbury, le 29 août 1070. Anselme célébra sa promotion, et lui renvoya une coupe précieuse qu’il tenait de lui, comme souvenir de leur fraternité spirituelle. Lanfranc proclamait ses regrets, son amour pour son ancienne vie; il écrivait au pape pour le prier de le délivrer et de le rendre à la paix du monastère. Peu apres, cependant, il partait pour aller lui demander le pallium (1071), et Anselme de Bagio , Milanais qui avait étudié à l’école du Bec, et qui portait la tiare sous le nom d’Alexandre 11, lui donnait deux pallium : celui qu’il avait béni à son intention sur l’autel de Saint-Pierre, et celui dont il se servait lui-méme pour dire la messe1.

On a peine à croire tout à fait sincère cette répugnance pour la dignité épiscopale, et cependant il serait injuste de n’y voir qu’une hypocrite affectation. 11 faudrait, pour en juger ainsi, ignorer la puissance de la règle monastique sur les esprits qui l’ont acceptée, et la singulière faculté que possède la nature humaine de s’abuser sur ce qu’elle éprouve. On pense aisément avoir rempli les devoirs de son état pourvu qu’on en ait observé les convenances, et l’on se croit effectivement les sentiments dont on a pris le langage. A l’offre d’une mission difficile et

1 Ep , I, 1. Ord. Vit., III, IV et V, t. II, p. 126, 136, 164, 209, 304. Lanfr., Op., t. Il, Ep. 3, p. 19; Append., Vit. Lanfr., p. 292 (ed. Oxford) . Mallliicu Paris, t. I de la trad., p. 23. Ilalmesb., Gest, pontif., I, p. 206, 213.

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pénible, Lanfranc fut ému; il regrettait son repos et sa liberté. Il faisait les professions reçues de modestie et d’humilité; il opposait ses hésitations à toutes les instances, et il lui suffisait d’avoir ainsi parlé pour acquitter sa conscience. Qui donc n’a vingt fois refusé le pouvoir avec la certitude de l’accepter, pourvu qu'on insistât; et qui n’en a dit assez, avant de le prendre, pour se persuader suffisamment qu’il y avait été contraint?

La nomination de Lanfranc fut toute politique. Le roi, les seigneurs, quelques prélats normands, moins encore comme prêtres que comme grands de l’État, y prirent seuls une part. Contrairement aux anciens usages, elle ne fut point, même en apparence, l’expression des suffrages du clergé du diocèse; on l'imposa aux fidèles comme une suite de la conquête. Un historien des plus graves n’hésite pas à appeler Lanfranc un évêque intrus1.

Mais ce fut un grand honneur et une grande joie pour l’abbaye du Bec que de voir un de ses enfants élevé à une des premières dignités de l’Église d’Occident. Ainsi se vérifiait un songe de l'abbé Herluin; car il disait avoir rêvé, longtemps auparavant, que Guillaume de Normandie lui enlèverait un bel arbre, un beau pommier qu’il avait planté dans son jardin ; mais que les racines n’en seraient point arrachées, et qu’il en naîtrait de non moins beaux rejetons. Il

1 Intrusive bishop; HulLira, Supplémentai. Notes, etc., p. 273,

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