ANSELME ABBÉ DU BEC
Il déposait ainsi les insignes de son rang, il voulait, disait-il, n’être encore que prieur. Quand il partit, le vieux Herluin voulut l’accompagner jusqu’à la distance de deux milles, puis, en rentrant dans sa cellule, il fondit en larmes et prononça les paroles consacrées : Nunc dimittis , Domine , servum tuum. A compter de ce jour, ses forces déclinèrent, et le 29 août de l’été suivant, il se sentit si malade qu’il demanda l’absolution et les sacrements. Tous les moines entourèrent son lit, récitèrent l’Office des Morts, et reçurent en pleurant sa bénédiction. II languit encore quelques jours. Il était soigné assidûment par Roger, abbé de Lessai, un de ses anciens religieux. La nuit du samedi où il mourut, le prieur Anselme s’était aussi glissé dans sa chambre et caché dans l’obscurité, car le vieillard voulait qu'on le laissât seul. Mais quand il entendit sonner matines : « Éveillez le prieur, dit-il à Roger, pour qu’il dise matines avec nous. » Quand le jour fut venu, il communia. Comme il ne se trouvait pas d’hostie dans le ciboire, un prêtre, qui disait sa messe en ce moment, donna une portion de celle qu’il venait de consacrer. Vers le soir, l’abbé répétait sans cesse à Roger : « Où sont donc nos seigneurs? Que tardent-ils? Pourquoi ne viennent-ils pas? — Ils sont là, dans le cloître, disait Roger, pensant qu’il parlait des moines; ils viendront dès que vous le voudrez. » Le mourant ne répondait pas; puis, un moment après, il renouvelait sa question. Quelques-uns ont
cru qu’il voulait parler des anges qui (levaient le \onir chercher. Enfin, à la nuit, il mourut, apres 1 office du soir, le]25 août. 1078, à l’âge de quatre-vingtquatre ans. Les moines du Bec ont donné le titre de saint au pieux fondateur de leur maison. On y voyait une chapelle dite de Saint-Hellouin, qui fut détruite en 1417. Mais peut-être son souvenir seul avait-il consacré ce lieu ; peut-être ses restes y reposaient-ils, avant d’être ensevelis dans la salle du chapitre, sous une tombe de marbre noir grossièrement sculpté. Ce ne fut, du moins, qu’au commencement du dernier siècle qu’un archevêque de Rouen permit qu’on cessât de dire une messe pour le repos de son âme ‘ .
Après la mort d’Herluin, la congrégation se prépara par le jeûne et la prière à l'élection de son successeur, et, d’une voix unanime, Anselme fut proclamé. 11 résista d’abord; mais, voyaiit qu’on ne tenait aucun compte de ses refus, il rassembla tous les moines, et, se jetant la face contre terre, il les conjura, avec des sanglots et des larmes, au nom du Tout-Puissant, de le dispenser d’une onéreuse mission. Les frères lui répondirent en l’imitant, et, prosternés en sa présence, ils le supplièrent d’avoir compassion de l’établissement et d’eux-
1 Mfnard, Marlyrol. Sanct. Ord. S. Bened., Obs., 1. 1, p. 309 à 318. — Chronic. Becc., cl, Fit, Ilerl. , in Larifr , Op., I. Il, Append., p. 200 et 27S. — Descrip. géoyr. et hist. de la haute Normandie, t. 11, p. 277.