ANSELME ABBÉ DD BEC
même il s’endormait; et l’on était tout surpris qu’au réveil il éclaircit les obscurités, démêlant les plus captieux mensonges, comme s’il eût tout entendu bien éveillé. La merveille était d’unir un esprit délié à un cœur juste.
Jusqu’ici le biographe, dont nous suivons fidèlement le récit, a épargné les miracles à son héros. Cependant, nous ne raconterions pas une histoire du onzième siècle si nous taisions ceux que la vénération des fidèles attribuait à l’homme dont l’Église a fait un saint. Des moines très véridiques du couvent du Bec ont raconté eux-mêmes au narrateur ceux qu’on va lire.
Un homme noble et vaillant, puissant sur les confins du Ponthieu et de la Flandre, fut atteint de la lèpre, et, dans son désespoir, il se tourna vers Dieu, cherchant à conjurer son mal par l’aumône et la prière. Une nuit, un personnage lui apparut, qui lui dit d’aller vers Anselme, et d’obtenir la permission de boire l’eau dans laquelle, en disant la messe, il aurait lavé ses mains. Le lépreux obéit, et vint demander secours à l’abbé, qui, surpris tout d’abord, tâcha de le dissuader; puis, touché de compassion, l’admit secrètement à sa messe du matin. La guérison fut subite et complète ; mais Anselme lui ordonna de n’en rien dire, ajoutant que tout venait de la miséricorde divine, et qu’il fallait répondre en ce sens à toutes les questions qu’on lui ferait.
Dans le même temps, un frère de la congrégation,
qu’une maladie avait réduit à toute extrémité, retrouva la santé en se faisant airoser avec l’eau qu’ Anselme avait bénie j et 1 on dit que bien d auties encore, en recueillant soit celle qui avait lave ses mains soit les restes de ses aliments , se délivrèrent de la fièvre ou de souffrances obstinées. Plus assurés et plus touchants nous semblent d’autres effets soudains attribués à sa sainte influence. Nous aimons mieux le voir apaiser les passions, corriger les vices, confondre l’erreur, calmer la douleur dans les âmes malades et troublées. Nous aimons mieux l’histoire de Bozon, ce jeune clerc de Montivilliers, qui arrive un jour au Bec pour lui demander seulement un entretien : esprit vif, énergique, qui s’était perdu dans les lacs des questions difficiles, et n’avait pas encore trouvé qui put les résoudre à son gré. Seul avec Anselme, il lui ouvrit sou ame j il 1 entendit, 1 admira, l’aima, et se fit moine sous lui avec ses deux frères, Gislebert et Rainald. Plus tard, cependant, de nouveaux orages s’élevèrent dans son cœur. 11 semblait avoir perdu la possession de lui-même. Encore une fois, il porta à son maître 1 aveu de son trouble intérieur. « Que Dieu te secoure! » lui dit Anselme avec tendresse. Il n’ajouta rien; et pourtant , doutes, inquiétudes , tentations, angoisses , . tout fut calmé. Ce Bozon devint un des confidents du prélat. 11 le suivit en Angleterre; puis il succéda à Baudric comme prieur du monastère, et il en fut nommé plus tard le quatrième abbé.
La douceur de caractère d’Anselme ne l’empêchait pas de porter une grande austérité dans son administration. Elle se ressentait de la simplicité de ses mœurs. Il prescrivait à tous les privations, les mortifications, qu’il regardait comme la gloire du religieux. Sa sévérité pour lui -même et les siens s’accroissait encore de sa facilité généreuse dans toutes les questions d’intérêt. Il condamnait dans l’homme d’Ëglise cette attache trop étroite aux biens de sa maison, cette sollicitude et cette dextérité excessive dans les affaires, tout ce qui ne convenait qu’aux mondains et pouvait faire haïr la religion. « Il y a, disait-il , des prélats de notre ordre qui , « pour conserver dans leurs mains les biens du Sei- « gneur, laissent périr dans leurs Ames la loi du « Seigneur. Non contents d’être prudents, ils veu- « lent être habiles ; ils deviennent cupides pour le « lieu saint, et ne songent qu’à toujours acquérir « pour les pauvres serviteurs de Dieu *. » Tel, assurément, il n’était pas, et les sacrifices qu’il imposait autour de lui se tournaient en charités pour les misérables. 11 ne donnait à ses religieux que le nécessaire, et souvent il dépouillait leur table pour celle des étrangers. Quelquefois on eût dit que le nécessaire même allait manquer. L’abbaye éprouvait quelquefois de tels besoins, qu’ Anselme remercie dans une lettre l’archevêque Lanfranc de l’avoir sauvée en lui
* Ep., I, 7t. Cf. IJ, 22.
donnant vingt livres. C’était au début de son administration ; il avait fallu faire des approvisionnements de légumes et d’avoine. On avait été entraîné à des dépenses excessives en faisant fabriquer et recommencer une grande cloche 1 . Lanfranc leur vint donc en aide, et ce n’était pas la première fois; comme aussi plus tard il leur envoya de l’or pour faire un calice. Gondulfe, évôque de Rochester, Henri, prieur de Canterbury, avaient également soutenu de leurs dons leur ancien couvent. La charité a son imprévoyance, car la maison commençait à être riche. Mais quand les secrétaires de l’abbé venaient lui confier leurs inquiétudes, quand les céleriers, les économes avaient annoncé que les magasins étaient vides : « Espérez dans le Seigneur, » répondait-il; et, un ou deux jours après, la Providence semblait l’avoir entendu. Des navires chargés de provisions arrivaient d’Angleterre; des gens de la contrée venaient, l'argent à la main, solliciter la fraternité de l’Église, c’est-à-dire la participation aux avantages temporels et spirituels réservés aux membres de la congrégation. C’était surtout les prières pour ce monde et pour l’autre que les laïques réclamaient ainsi des moines dont ils devenaient par fiction les frères. Des hommes d’armes, quittant le siècle ou accomplissant un vœu, venaient
1 Signum magnum, Ep., II, t el 2. Voy. aussi id., I, 7, 12, 41, 49 et 59.
se fixer sur le domaine sacré, pour y vivre et mourir sous le régime, sous la protection, quelquefois sous la robe des religieux. Des femmes, même de grande condition, dont le mari mourait à la guerre ou entrait dans le cloître, se retiraient à l’ombre de la sainte maison, se soumettaient à la règle, prenaient le voile, et finissaient ainsi leurs jours, assurées des prières du couvent. C’est ainsi qu’un seigneur normand, Hugues de Gournai, ayant pris l’habit au Bec, sa femme Basilée et sa nièce Amfride vinrent s’affilier à la communauté, et chercher là leur dernière retraite. Le même exemple avait été donné par Ève, qui , devenue veuve de Willerm Crespin , vicomte du Vexin, fit don à Notre-Dame de tout ce qu’elle possédait en richesses et en joyaux. Toutes trois menèrent une vie de solitude et d’austérité sous la paternelle direction d’Anselme, qui, dans ses lettres, en parle avec un grand respect comme de nobles dames en religion, Dominée et Maires. Toutes trois avaient reçu le voile des mains mêmes de l’archevêque de Itouen, et toutes trois moururent au Bec d’une mort très édifiante, chacune un des premiers dimanches de l’année -1089. Les moines gardaient une haute idée de la piété de la dernière. Ils disaient que le frère Rodolphe lui ayant fait promettre de venir après sa mort, si Dieu le permettait, lui dire ce qu'elle aurait trouvé, quod invenisset, il la revit en effet dans son sommeil peu de jours après qu’elle n’était plus, et elle lui dit qu’une pénitence de
soixante ans lui avait été prescrite pour avoir trop aimé les petits chiens et autres frivolités *.
Ce Willerm Crespin, dont nous venons de parler a, ou, si l’on veut, Guillaume le Crépu, fils du châtelain de Tillières, Gislebert Crespin, dont le surnom devint héréditaire dans sa famille, était un des seigneurs les plus considérables de Normandie, et, ainsi que son frère, un des compagnons de Guillaume le Conquérant à la bataille de Hastings. Il comptait parmi les bienfaiteurs du couvent, où il avait placé sou second fils, Gislebert, en qualité d 'oblal, et où il venait souvent faire ses dévotions. Sa vie, racontée par les moines, est celle d’un guerrier qui s’est donné à la sainte Vierge, et qu’elle protège par des miracles. Quand il sentit sa fin approcher, il appela Herluin, qui lui donna la consolation de mourir sous l’habit monastique, et il fut enseveli près de l’église, dans l’emplacement du cloître. On compreud que sa femme Ève eût choisi pour retraite le lieu de sa sépulture.
Parmi les élèves que la noblesse fournissait au Bec, quelques-uns, comme Gislebert Crespin , Richard de Bienfaite, Guillaume de Montfort, y res-
• Ep., Il, 26, 51, et III, m. — Chron. Becc., p. 202.
* « Wiltarae ko l’en dit Crespin. »
(Rom. de fiou, t. II, p. 238).
Sur celte famille des seigneurs du Bec-Crespin, voyez aussi les p. 73 et 232 du mfimc poème. — Lnnfr., Op.f t. II, Append. De Crispin. genere , p. 340. — Ord. Vit., III, t. II, p. I-t. — Le P. Anselme, Hist. génial., I. VI, p. 633.
taient, destinés naturellement aux grandeurs abbatiales ; et nous verrons le premier devenir abbé de Westminster, le second, abbé d’Ely, et le dernier succéder à Anselme lui-même. D’autres, après avoir vécu dans le siècle, rentraient au couvent où s'était formée leur jeunesse. Ainsi Willerm de Giroie, à qui, par une de ces cruautés communes dans les temps féodaux, Guillaume de Tallevas avait fait crever les yeux , était venu s’enfermer au Bec ; mais il en sortit pour aller avec ses deux neveux, Hugues et Robert de Grentemesnil, régénérer le monastère de Saint-Évroult \ Comme lui, Hugues, comte de Meulan, se retira au Bec, laissant ses riches seigneuries au fils de sa sœur, Robert de Beaumont, que nous verrons devenir un grand personnage. Ces nobles affiliés témoignaient à la congrégation leur recon-
1 Ce récil est loul au long dans Ordcric Vital. Willerm, en entrant au Bec , fil don de la vieille église de Sainl-Pierre-d’Utique (d'üuche), qui faisait partie de ses domaines. L’abbe Ilerluin y envoya aussitôt Lanfranc, encore simple moine, et trois autres frères, qui trouvèrent là deux pauvres prêtres, priant au milieu des ruines. Mais les deux Grentemesnil ayant montré le désir de fonder une maison religieuse, Willerm, leur oncle, leur proposa ce lieu qui fut accepté ; et avec la permission du duc et de l’évêque de Lisieux, tous trois y formèrent, sous l’abbé Thicrri, moine de Jumiéges, l’abbaye de Saint-Évroult, abbatia uticensis novella (1030); mais il fallut le consentement d’Herluin, à qui, pour dédommager sa maison, les Grentemesnil donnèrent La Roussièro, commune de l’arrondissement de Bernai (Eure). Saint-Évroult- Nolre-Dame-des-Bois est un bourg de l’ancien diocèse de Lisieux et de l’arrondissement d’Argentan (Orne). — (Ord. Vit., 111, t. II, p. 16. — Chron. Becc., p. 103. — Chron. Norm ; D. Bouquet, t. XI, p. 330.)
naissance par d’utiles libéralités, et l’on dit que peu d’années suffirent pour que le domaine du Bec en vînt à occuper un espace de plusieurs milles
Puisqu’il était si utile à un couvent d’être une école, on voudrait connaître quelles étaient les études qui remplissaient les longues heures de loisir de la vie monastique; quel était cet enseignement qu’ Anselme, après Lanfranc, distribuait avec tant de zèle, propageait avec tant de succès , qu’il portait même jusque dans les couvents voisins. On l’ignore, ou, du moins, on en sait peu de chose. Mais cet enseignement devait être fort élémentaire. Les jeunes néophytes venaient au couvent commencer leur instruction. Les novices d'un âge plus mûr, les convertis du siècle y arrivaient souvent moins instruits encore, rudes et grossiers comme leur temps. A tous il fallait apprendre la religion, un peu de latin et le chant d’église. Beaucoup, sans doute, n’allaient guère plus loin que le catéchisme et le rudiment. Aussi peut-on remarquer qu’il n’est nulle part question des sciences et des arts proprement dits, ou des sept disciplines qui composaient alors le cours entier des études. Il semblerait que même la rhétorique et la dialectique n’étaient pas enseignées. Cette omission n’est pas possible; mais il est permis de supposer que c’était là le pain des forts, et que ces hautes études ne s’ouvraient que pour des sujets
• Willelm. Gemmet., VI, c. IX. p. 262. Je traduis ainsi ad mi Maria. — Monast. anglic., VI, p. 1067.
d’élite. Cependant un contemporain dit que les moines du Bec sont « si adonnés aux lettres , si versés dans la science des énigmes sacrées , que presque tous semblent des philosophes ' . » Mais les rares passages où Anselme fait allusion à ses travaux nous le montrent fort occupé de rappeler ses élèves à l’étude de la grammaire, et notamment des déclinaisons. De son aveu, faire lui-môme décliner les enfants l’ennuyait; aussi presse-t-il ceux-là mômes qui ont appris sous lui de se livrer diligemment à ce travail, quand ils ont un maître qui y excelle. Quelquefois il leur recommande de composer, et en prose plutôt qu’en vers; quelquefois il leur recommande de lire Virgile et les autres auteurs, pourvu qu’il ne s’y rencontre rien qui fasse rougir2; enfin il les charge de transcrire ou de corriger des manuscrits. C’était, comme on sait, une des occupations monacales que Lanfranc avait introduites au Bec, et l’on montrait encore à Saint-Martin de Seez, dans le siècle dernier, une copie des dix premières Conférences de Cassien, où se lisaient à la fin ces mots : « Hucusque ego Lanfrancus correxi. » Toutefois, les chroniqueurs ont beau vanter la bibliothèque du couvent formée par Lanfranc, je soupçonne qu’elle n’était pas bien riche *. Les ravages
1 « In qiKPslione scu prolalione sacrorum ænigmatum... ul pene omnes vidcanlur philosophi. » Ord. Vit., IV, t. II, p. 246.
• Ep., I, 55; IV, 31, et Suppl. Ep., 6.
» Vil. Lanfr., p. 294. — But. litt., t. VII, p. 117. — M. Ravaisson a publié un Catalogue de la bibliothèque du Bec. Il con-
92 ciurrm: vi.
des invasions diverses du neuvième siècle avaient rendu dans les Gaules les livres fort rares; le prix en était très élevé, et nous voyons, par deux exemples, qu’il fallait prendre quelque peine pour avoir les Épîtres de saint Paul. Anselme envoie l’exemplaire du couvent à l’archevêque Lanfranc pour obéir à ses ordres, dit-il ; et l’abbé de La Chaise-Dieu, Durand, en lui offrant d’établir une fraternelle union entre les deux maisons, propose de la sanctionner par un échange de présents. « Nous sommes prêts « à donner un gage de notre affection, nous vous « en demandons un. Choisissez pour vous ce que « vous voudrez ; pour nous , voici notre choix : « donnez-nous les Ëpltres de saint Paul '. »
Cependant de nombreuses lettres nous font connaître quelle vive sollicitude attachait à leurs élèves ces maîtres de science et de charité. Lanfranc envoie d’Angleterre au Bec un neveu du même nom que lui, avec Guido, son camarade d’études. Le jeune Lanfranc avait besoin d’être dépaysé et soumis à une froide discipline. Il faut voir avec quel mélange d’affection et de sévérité il le recommande à son ami, et l’exhorte au travail et à l'obéissance*.
tient les noms de près de quarante auteurs, dont plus des trois quarts sont ecclésiastiques. Mais il est postérieur d’au moins un siècle au temps de Lanfranc ( Rapport sur les bibliothèques de l Ouest; Append., p. 375).
‘ Ep., I, 10, 57 et 61. — L’exemplaire envoyé à Lanfranc contenait le commentaire de ce prélat, ouvrage que nous avons encore.
* Ep , I, 22 et 23.
Anselme est moins sévère. Scs principes le sont bien, mais son ton ne l’est pas, et le rigorisme de ses scrupules est tempéré par la tendresse de son âme. 11 prescrit souvent à ses fidèles des perfections impossibles, mais il se désole quand il craint de n’étre pas aimé, et il se passionne pour tous ceux qu’il doit punir. Il devient leur confident et leur père. Je sais qu'il faut toujours rabattre quelque chose des doucereuses hyperboles de sensibilité et d’amour que l’usage permet aux prêtres qui écrivent; mais l’onction d’Anselme est de cœur et non de style. On s’intéresse, en le lisant, à ces jeunes gens commis à ses soins. Lanfranc lui avait adressé également un frère Osberne, dont les écarts méritaient une leçon. Anselme se prend de tendresse pour lui, car c’était un nom qui touchait son cœur. Il le prêche, il l’instruit, il l’amende, et il ne peut plus, sans vive douleur, se séparer de lui, quand Lanfranc le rappelle1. 11 faut l’entendre encore, quand il rend compte au primat d’Angleterre des études de ces élèves, de leur conduite, môme de leurs maux de tête, et décrit minutieusement les troubles de ses jeunes santés. 11 demande pour eux les soins, ou du moins les conseils d’Albert, médecin anglais, qui lui inspire une grande confiance. Il lui adresse , pour le guérir , Maurice , un jeune frère qu’il aime beaucoup, auquel il écrit sans cesse, et qu’il
1 £/>., I, 31, 57 et 58.
paraît admettre dans la confidence de quelques travaux littéraires 1 . C’est à lui, une fois rendu en Angleterre, qu’il demande des manuscrits : la Règle de Saint-Dunslan j il voudrait connaître la vie fameuse et les instituts d’un Père si grand *; — le De Temporibus de Bède; il en aurait besoin pour faire des corrections dans son exemplaire 3. 11 le prie de lui copier les Gloses de l’Aphorisme (probablement le commentaire de Galien sur les Aphorismes d’Hippocrate), et il l’engage à ne pas se rebuter pour quelques mots grecs ou quelques termes inusités, et même à consacrer de préférence à ce travail le temps que lui prend la transcription du Traité du Pouls (de Pulsibus ), a car ce dernier livre ne donne un savoir utile qu’à ceux qui font du premier l’usage le plus attentif et le plus assidu. Si, pourtant, après l’Aphorisme, tu peux encore me copier celui-là, j’accepte 4. »
1 Ep., I, 24, 28, 26, 27, 28, 3t, 32 et 68.
1 Saint Dunstan, archevêque de Canlcrbury, fut le véritable organisateur do l’ordre mouaslique en Angleterre, au dixième siècle. Sa règle, conforme à celle de Sainl-Benoll, se lit encore, sous le titre de Concordia regularis S. Dunstan» , dans le Atonasticon anglicanum ( t. I, p. XXVII).
s Ep., I, 34. — Il s'agit du Liber de temporibus ad inlelligendam supputationem temporum sacrœ Scripturœ (Bed. ven., Op., t. II, p. 118).
* Ep., I, 35 et 81. — Il ajoute dans celte dernière lettre : « Pour « l’un et l’autre ouvrage , je te recommande surtout de faire en « sorte que ce que lu en auras transcrit, corrigé avec le dernier « soin, mérite d’être appelé un travail parfait. Car j’aime mieux, « dans la copie d’un ouvrage inconnu et extraordinaire, une
Il est temps d’abandonner ces scènes de la vie domestique. Ces détails, qu’on trouvera peut-être surabondants, auront servi du moins à nous faire pénétrer dans l’intérieur du cloître ; à nous montrer comment s’entretenait, s’enrichissait, s’accréditait à cette époque une abbaye bien gouvernée, et quelle était l’existence spirituelle, civile, académique, administrative, d’un chef de congrégation. Nous allons voir comment cette existence pouvait devenir tout à fait politique.
La politique alors ne portait pas ce nom, et aucune question ne s’était encore présentée à Anselme où il eût reconnu les caractères d’une de ces affaires temporelles qui sont du ressort de la raison d’État. Cependant, on peut déjà pressentir quel esprit il devait apporter dans les choses du monde. Il était pur, scrupuleux, sévère même, avec un grand fond de douceur et de charité. Or les affaires du siècle ne se présentent aux prêtres dignes de leur mission que sous la forme de questions morales et religieuses. Quand elles sont autres, ils les dédaignent et passent. Cela était vrai, surtout au moyen âge. Les débats qui alors agitèrent le clergé, il put de très bonne foi les regarder presque toujours comme des cas de conscience, et je ne sais si Grégoire Vil lui-même s’aperçut jamais de son ambition. Les chefs du monde
« partie d’une entière vérité, que le tout altéré jusqu’à la fausseté. » Ainsi que le commentaire sur les Aphorismes , lu Traité du Pouls est de Galien,
spirituel poursuivaient alors une grande œuvre, la réforme de l'Eglise, et, par elle, la réforme de la chrétienté. Pour y réussir, ils s’attaquaient à trois choses : la simonie, le mariage des prêtres, la dépendance du clergé; et toutes ces choses ne pouvaient succomber que par le triomphe de l’autorité romaine, qui leur avait déclaré la guerre. On conçoit que, sans être sorti du cloître, un abbé tel qu’ Anselme avait dû, sur tous ces points, trouver l’occasion d’arrêter ses principes, de manifester ses dispositions. Comme pasteur, comme directeur, comme théologien, il avait été forcé, pour ainsi dire, de prendre parti d’avance dans les grands débats du monde. Comment un si fidèle observateur du vœu monastique, qui disait que la chasteté rapprochait l’homme de Dieu et Dieu de l’homme, qui mettait pour la sainteté la vie du cénobite si fort au-dessus de celle du prêtre*, ne se serait-il pas déclaré pour la doctrine austère du célibat ecclésiastique? Comment ce contempteur des biens du monde, qui ne voulait même pas voir ses religieux trop attachés à ceux de leur
* Exhnrtatio ad contemptum temporalium. Op., p. 191 . — Ep. , II, 12; III, 12. 11 faut cependant remarquer que c’est la pureté des mœurs plutôt que le célibat qu’Anselme paraît recommander, jusqu’au jour où il est appelé à prononcer en concile sur les points de discipline. Quand il gémit sur la virginité perdue, c’est sur la virginité mal perdue, Deploratio male amissœ virginitatii {Médit., III, p. 208). Il en est de même d’une lettre où il s’exprime sévèrement sur les prêtres débauchés, et où Mœhler veut qu’il s’élève contre les prêtres engagés dans le mariage {Ep., 1 , 56; Mœhler, the Life, p. 40). Au reste, celte confusion a été souvent
ordre ; comment ce gardien jaloux de la dignité du saint ministère n’aurait-il pas avec ardeur adopté les principes qui en écartaient jusqu’à l’ombre de la simonie? Enfin, celui qui s’inclinait avec un respect si profond devant toute autorité spirituelle, et qui ressentait avec une si filiale sympathie les injures de l’Église romaine1, pouvait-il un moment balancer le jour où il aurait à choisir entre elle et la royauté?
Comme toute la Normandie, l’abbaye du Bec entretenait des relations nombreuses avec l’Angleterre. Non contente de s'étendre en France, de fonder des succursales auprès de Rouen et de Paris, à Saint- Pierre dcPontoise(1082),àConflans-Sainte-Honorine (1081), elle avait acquis des propriétés, peut-être même envoyé des colonies sur le sol britannique. Toute grande maison religieuse formait de ces détachements qui portaient au loin son influence, et qui, d’abord étroitement dépendants, constituaient peu à peu des établissements distincts, quoique soumis au même chef d ordre. L’année de sa promotion, Anselme reconnut que les intérêts de sa maison sollicitaient sa présence en Angleterre; il résolut de faire le voyage.
faile dans les controverses louchant le célibat du clergé. Elle était assez naturelle à une époque où une sorte de concubinage civil était presque assimilé au mariage; et le saint-siège s’est habilement servi de l’équivoque pour établir une doctrine de rigidité absolue, que, par un autre artifice, Luther accusait plus tard d’être 1 apologie du désordre et de l’adultère.
1 Ep , I, 36; II, 33. — De Fül Trin., Prcef., p. 41.
A ce moment de sa vie, il commence d’apparaître dans l’histoire. Il va devenir peu à peu un personnage dans la société anglaise, alors si profondément remuée. Ses relations avec l’archevêque Lanfranc étaient intimes. Italiens tous deux, ils avaient été moines ensemble; l’un était l’élève de l’autre, mais l'un et l’autre étaient restés amis. La communauté des études et l’analogie des situations les rapprochaient encore. Lanfranc avait peut-être des connaissances plus variées; les sciences profanes surtout lui étaient plus familières. On parle de lui comme d’un grand jurisconsulte, on va jusqu’à dire qu’il avait retrouvé à Bologne, avec Irnerius, les compilations des lois romaines données par Justinien, longtemps avant la célèbre découverte du siège d’Araalfi*. On le compare aux lettrés de la Grèce. Son esprit flexible, son caractère modéré le rendaient particulièrement propre aux affaires du siècle. Anselme, sous ce rapport, ne l’égalait pas; mais, à une piété plus intime et plus tendre, à un goût plus vrai pour la retraite, il unissait un esprit plus rare et plus profond. 11 s’élevait au génie philosophique. On doit le plaindre d’être à son tour monté aux grandeurs de l’Église; il n’y sut pas trouver le
1 C’est Robert du Mont, ancien moine du Bec, qui donne h Lanfranc pour compagnon d’éludes Irnerius (Warner ou Garnier), un des plus célèbres jurisconsultes d'Italie. Mais on ne sait pas précisément l’époque où ce dernier naquit, quoiqu'il fleurît vers la fin du onzième siècle. On ne croit plus guère aujourd’hui a la découverte à jour Cxo des Codes de Justinien; encore moins au
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même bonheur, ni montrer la môme habileté que son heureux compatriote. Comme prôtre et comme penseur, il était peu fait pour les choses de la terre.
Cependant les fonctions abbatiales l’appelaient à de fréquents rapports avec le primat de l’Église anglicane. Depuis qu’ils étaient séparés, une correspondance active avait entretenu leur intimité. L’Angleterre et la Normandie s’envoyaient réciproquement des religieux. Outre le jeune Lanfranc, Salvin, Holvard vinrent étudier au Bec, tandis que Maurice passait en Angleterre, où Hernost et Gondulfe l’avaient successivement précédé, et parvenaient, l’un après l’autre, à l’évéché de Rochester. Des moines ou des élèves du môme couvent, Henri, Osbeme, étaient entrés dans la congrégation de Canterbury, dont le premier devint prieur, et le second préchantre ( prœ centor ). Nous avons vu Anselme recommander sans cesse à ses amis d’outre-mer les moines et les étudiants à qui des motifs divers faisaient passer la Manche. Nous l’avons vu soumettre ses plus importantes compositions à l’examen de Lanfranc, dont il accepte la censure paternelle , dont il se proclame par la soumission. Je serviteur ,- par l’affection , le fils ; par la doctrine, le disciple ‘ . Rien donc de plus simple que
livre des Inslitutes retrouvé en 1137, au sae d’Amalfi , parles Pisans. Il ne parait pas qu’on ait jamais perdu toute tradition du droit romain , et plusieurs des parties du Corpus juris étaient connues avant Irnerius et Lanfranc (Rob. de Monte, Access, ad Sigeb., p. 721, in V. Guiberli de Norig. Op., Paris, 1651).
1 £/>., 1, 23, 49, 63, 65 et 68. II, 3, 4, 5, 6 et 7.
le désir qui l’amenait en Angleterre. Il voulait revoir un ami, être témoin de sa nouvelle grandeur, reprendre avec lui des entretiens longtemps interrompus, le consulter sur des choses de foi, de science ou d’administration. D’ailleurs, si les affaires publiques le touchaient peu, celles de sa maison étaient pour lui des devoirs, et le Bec avait bien des intérêts de l’autre côté du détroit (1079).
Il partit donc, et fit une heureuse traversée en quelques heures. Dès le même soir, il était à Liminge, auprès de Lanfranc1 ; il fut reçu par le clergé de Canterbury avec de grands honneurs, et il répondit à cet accueil par un sermon sur la charité. En Angleterre, les cathédrales étaient en même temps des couvents*; celle de Canterbury était desservie, au lieu de chanoines, par une congrégation de religieux de l'ordre de Saint-Benoît; ils formaient le monastère dit du Christ ou du Saint- Sauveur. C’est là qu’ Anselme distingua le jeune Eadmer, qui devait un jour partager toutes ses épreuves et raconter sa vie. Admis à vivre fraternellement avec eux, il passa plusieurs jours, tantôt au cloître, tantôt au chapitre, assistant aux offices, participant à toutes les œuvres du saint ministère.
1 Ep., II, 9. Le texte dit « Umingis, campagne de l’archevêque. > Ce lieu, au nord ouest de Folkslonc, Kent, avait été donné en 964 ii l’Église du Christ de Canterbury. On y gardait les reliques de sainte Eadburge ( Monast . angl., t. 1, p. 19 et 85 prem. éd. — YVill. Thorn., Chron. angl., Scr. X, p. 2208, 2214 et 2223.)
* Lingard, Antiquités de l'Église anglo-saxonne, ch. II, p. 77, 80.
Seulement, dans quelques heures plus libres, le philosophe se retrouvait, et s’adressant à ceux qui montraient le plus d’intelligence, il leur proposait les questions difficiles, tant sacrées que profanes, puis il leur donnait ses solutions. La propagande philosophique n’était pas oubliée au milieu des sermons et des prières.
La politique se mêla aussi à leurs entretiens. Anselme ne se rendait pas un compte exact de celle de Lanfranc. Celui-ci avait adopté la théorie de la conquête et ses conséquences. Il suspectait tous les chefs du clergé saxon; il contribuait à les tenir dans l'oppression. 11 allait jusqu’à vouloir déposer, pour s'être soumis à Stigand, l’évêque de Worcester, Wulstan, qui ne fut sauvé que par sa réputation de sainteté. La réaction remonta plus haut encore, il entreprit môme de contester à des saints de la nation anglaise leur béatitude éternelle, et d’opérer une réforme dans les adorations du peuple ‘. Ces procédés étaient peu compris par Anselme. Soit mansuétude, soit justice, il répugnait à de telles exagérations, et faisait avec candeur à l’homme d’État les objections d’un sage et d’un solitaire. Cependant, l'archevêque, qui, lui-même, sans doute, n’érigeait pas sa conduite en système absolu, s'ouvrait souvent à lui et le consultait avec abandon. Une de leurs conversations nous a été conservée.
« Ces Anglais, lui dit un jour Lanfranc, au milieu
1 Les noms mêmes des saints indigènes, comme SS. Adbelm,
desquels nous passons notre vie, ont institué plusieurs saints auxquels ils portent une grande dévotion. Plus j’y songe, plus la sainteté de quelques-uns me paraît douteuse. Par exemple, il en est un, qui repose ici môme, dans mon église, un nommé Elfeg, homme de bien, certainement, et, dans son temps, archevêque en cette ville ; ils le mettent au nombre des saints, voire môme des martyrs, quoiqu’il ne soit point mort pour avoir confessé le saint nom de Jésus, mais pour n’avoir pas voulu se racheter à prix d’argent. Des païens, ennemis de Dieu (je les appelle comme font les Anglais), s’étaient emparés de sa personne; par un reste de respect, ils lui imposèrent une forte rançon ; et comme il ne pouvait la payer sans dépouiller, sans appauvrir ses vassaux , il aima mieux mourir. Que pense de cela votre fraternité? »
Les chroniqueurs ajoutent quelque chose au récit de Lanfranc. Ils disent que ce fut en résistant chrétiennement et patriotiquement aux Danois, ces pirates du Nord, qui avaient envahi la Grande-Bretagne; à des barbares qui brûlaient la ville et l’église de Canterbury et massacraient les habitants, qu’Elfeg, après de vains efforts pour les convertir ou les désarmer, fut jeté dans les fers et mis à mort (1 01 2). Sa longue captivité, sa patience héroïque, sa mort cruelle, tout cela ressemble en effet aux actes d’un
Elfeg, Swithun, Ebb, Werburge, excitaient les mépris de l’épiscopat normand. — Uallam, Supplem. Not., p. 273.
martyr, et forme un des plus tristes épisodes du récit des calamités de l’Angleterre sous le roi Éthelred.
Anselme écouta son ami, et résolut le cas de conscience par un subtil raisonnement. « Il était évident, selon lui, qu’un homme qui, pour un péché médiocre, n'avait pas craint la mort, l’aurait bien moins encore redoutée, s’il se fût agi d'encourir, par un péché grave , le courroux céleste. Or, assurément, c’était chose plus grave pour un chrétien de renier le Christ, que pour un seigneur de charger un peu ses vassaux. La faute moindre est celle qu’Elfeg n’a pas voulu commettre. Qu’eût-il donc fait, placé entre Jésus-Christ et son salut terrestre? Saint- Jean-Baptiste, regardé comme le premier des martyrs, n’a refusé que de taire la vérité, et non de renier Jésus-Christ. Il mourut pour la vérité; Elfeg est mort pour la justice : où est la différence? Bien plus, mourir pour la justice, n’est-ce pas mourir pour Jésus-Christ? C’est donc à bon droit qu’Elfeg est compté parmi les martyrs. »
Lanfranc, touché du raisonnement quelque peu philosophique, rendit désormais à son prédécesseur les honneurs d’un martyr. Bien plus, il fit rechercher et écrire avec soin, par Osberne, l’histoire de sa vie et de sa passion y nous avons encore ce récit, et non-seulement il en ordonna la lecture, mais il admit dans la liturgie de l’église métropolitaine un chant en l’honneur d’Elfeg, composé par le narrateur qui était préchantre de la cathédrale,
et renommé par son talent pour la musique
Voilà comment un saint d’origine saxonne fut conservé à l’invocation de ses compatriotes. Le nom de saint Elphège est dans tous les martyrologes, et se lit au calendrier, le 19 avril. Et ce récit montre par avance quelle différence éclatera entre Lanfrane et Anselme, quand l’un sera devenu à Canterbury le successeur de l’autre.
Anselme ne négligea pas les affaires qui avaient déterminé son voyage. En inspectant les terres qui appartenaient à son abbaye, il visita les églises, les couvents de moines, de chanoines, de religieuses; il parut même à la cour de quelques nobles seigneurs. Prodigue d’exhortations chrétiennes, il trouva où les répandre, au sein d’une population de mœurs grossières, corrompue encore par la double licence de la guerre et de l’oppression. Partout, il rappelait les préceptes de la religion; il recueillait partout des marques de respect et de reconnaissance. Il n’y eut pas, dit son biographe, de comte ou de comtesse qui ne crussent perdre tout mérite devant Dieu, si quelque bienfait n’avait envers l’abbaye du Bec attesté leur gratitude. Guillaume lui-même, le roi Guillaume, ce conquérant, si fier et si terrible à tous,
1 Eadm., Fit., p 10 et suiv. — Osbemi liber de vita et pastione S. Elphegi, arch. Cant., dans Anglia sacra, t. Il, p. 122, et A cl. Sanct., l.II, p. 631. — Malm., Gest. Reg., Il, p. 56, et IV, p. 130. — - Lingard, Antiquités de l'Église anglo-saxonne , p. 518. — - On a conservé, selon Trithème, un traité d'Osbernc sur la musique. Cf. Wright, Siog. Brit. Lit., p. 26.
étonnait, dit-on, ses serviteurs, quand ils le voyaient avec Anselme, tant il était autre en sa présence.
Aussi, quand l’abbé reprit le chemin de la Normandie , rapporta-tril à sa communauté des dons et des avantages dont elle continua de profiter après lui. Révéré des deux côtés de la Manche, il retourna plus d’une fois en Angleterre, et ses voyages ne firent qu’ajouter à son influence et à son crédit. Ainsi, dès l’année suivante (1080), il repassa le détroit, le quatrième dimanche de Carême, pour aller demander au roi de confirmer, en sa cour de Pâques, inpaschali curia, les donations et privilèges octroyés au monastère du Bec. Le roi le fit attendre jusqu’à la Pentecôte, mais lui accorda une charte conforme à ses vœux. Il rehaussa même, par les marques de sa confiance, l’accueil empressé qu’Anselme trouva partout en Angleterre, et il le consulta, à l'égal de Lanfranc, sur les affaires ecclésiastiques, notamment sur celles de la Normandie 1 .
Nous ne savons aucun détail des autres voyages d’Anselme en Angleterre, avant celui de 1092. On peut conjecturer que les années qui s’écoulèrent jusque-là furent les plus prospères de son administration et les plus tranquilles de sa vie. Il eut vers ce temps quelques rapports avec le saint-siège. 11 reçut, par les mains de Hubert, nonce apostolique, une lettre de Grégoire VU, qui lui témoignait en peu
1 Ep., II, 18, 19, 2» et 26.
de mots beaucoup d’estime, et lui demandait instamment ses prières « pour que Dieu délivrât son Église u et son pontife indigne des oppressions imminentes « des hérétiques (1081). » Mais il forma de plus étroites relations avec les successeurs de Grégoire. Un moine du Bec, Guillaume Bonne-Ame, abbé de Saint-Etienne après Lanfranc, était monté sur le siège archiépiscopal de Rouen ; et, avec la filiale reconnaissance d’un enfant de la maison, il accorda à son ancien couvent une charte d’exemption qui l'affranchissait presque entièrement de la juridiction de l’ordinaire. Anselme entretenait une active correspondance avec le pape Urbain 11, dans l'intérêt d’un autre élève de sa maison. Foulque, évêque de Beauvais, qui désirait obtenir la protection pontificale contre son clergé; et il profita de l’occasion pour écrire à Borne ces mots : « J’ai la « présomption de demander à votre piété libérale « une grâce pour l’église du Bec... Elle est toute « nouvelle ; aucune antiquité, aucun acte de l’auto- « rité apostolique, aucun privilège n’a confirmé son « existence. Pour obtenir cet honneur de votre « généreuse puissance,... nous n’avons nul mérite « à invoquer; nous nous abandonnons à la volonté « divine et à votre sainte bonté. Je pense que Votre « Excellence n’ignore pas que beaucoup d’évêques « se plaisent moins à soutenir les monastères par « leur charité paternelle, à les instruire dans leur « sollicitude épiscopale, qu’à les charger du poids
« d’une domination sévère et de leur arbitraire « volonté : ce que, pourtant, nous ne craignons pas « sous la sainte paternité de notre vénérable arche- « vêque Guillaume, notre fidèle ami. » Il ne semble pas que cette demande fût accueillie. L’abbaye du Bec jouit constamment de grands privilèges, mais ils ne paraissent avoir été confirmés authentiquement que sous le pontificat d’Alexandre III, dans la seconde moitié du xn* siècle 1 .
Quoi qu’il en soit, la maison grandit en importance, moins par l’habileté administrative d’Anselme que grâce à l’influence de son nom et de ses vertus. Le nombre des moines, qui, sous Herluin, était de cent trente-six, s’éleva à cent cinquante, et la noblesse de Normandie et d’Angleterre continua de donner à la congrégation des marques éclatantes de confiance et de protection. Aux noms de ceux qui se montrèrent ses patrons, aux noms des Gournai, des Crespin, des Giroie , de Turstin Holduc, qui fonda l’abbaye de Lessai, véritable colonie du Bec ; du comte lves de Beaumont, donateur de l’église de Conflans-Sainte-Honorine, il faut ajouter celui de Richard de Bienfait©, comte de Clare, qui fit don de la terre d’Etreham et qui établit en Angleterre un couvent où il ne voulut admettre que des religieux envoyés par Anselme*. Nous voyons,
1 Lanf., Op., t. I, Docum., p. 350.
* Ep., I, 6, et H, 3 et 7. — lves, seigneur de Bcaumont-sur- Oise, est d’une autre famille que Itoger de Beaumont (Eure), dont
dans la correspondance de celui-ci, que ces détachements d’outre-mer étaient pour lui l’objet d’une active sollicitude. C’est une création de ce genre qui fut l’occasion d'un grand changement dans sa destinée.
il sera parlé ci-après. — Richard Iw, comte de Clare, seigneur de Tunbridge , et, en Normandie, seigneur de Bienfaile et d’Orbec, était le fils aîné de Gisleberl, comte de Brionnc. U eut cinq (ils, dont le dernier, Richard, élevé au Bec, fut abbé d’Ely en 1100. Ce doit être 1 eparvulus monachus dont il est parlé dans la lettre 6 du livre II (Ord. Vit., VIII, t. III, p. 343, 339).
MORT DE GUILLAUME LE CONQUÉRANT. — SITUATION DE L’ÉGLISE SOUS SON SUCCESSEUR.
L’Église est, sans compter le reste, une institution sociale. Comme telle, il est impossible qu’elle demeure sans aucun contact avec l’État, et que ses ministres, que tous ses ministres du moins, vivent absolument en dehors de la politique. Cela est vrai en tout temps, et l’était surtout au moyen âge. Par ses possessions, ses droits, ses privilèges, par les lois de l’époque, par la disposition générale des esprits, l’Église était, sous le nom de puissance spirituelle, un pouvoir indéfini, et qui, lui-même ignorant ses limites, intervenait consciencieusement et arbitrairement dans les affaires publiques, croyant souvent ne faire que défendre ses prérogatives ou conserver son existence, quand il disputait aux gouvernements jusqu’à ces droits manifestes que les siècles leur ont enfin dévolus sans retour. Les rois et leurs conseillers montraient une tendance constante à réduire le clergé aux choses du sanctuaire; mais, dans le clergé aussi, il se rencontrait des âmes si modestes ou si hautes qu’elles s’y réduisaient d’elles-mêmes. Telle était l’âme d’Anselme,
CIUPITUE VII.
génie contemplatif et nature douce. Dès l’âge le plus tendre, il s’était passionné pour le cloître; des études profondes, des mœurs simples, le soin intime et patient des âmes, tout l’attachait par le lien de l’amour à ce métier dont le charme austère attirait alors, au milieu des troubles et des barbaries du siècle, les plus nobles cœurs de l’humanité.
Mais, sans toucher à la politique, Anselme était intimement lié avec Lanfranc, primat d’Angleterre, et presque premier ministre du roi Guillaume, au moins pour les affaires ecclésiastiques. Gomme il avait su plaire à ce prince, il devait quelquefois recevoir une confidence, donner un avis qui intéressait l’Église et le gouvernement. Lorsque Guillaume quittait sa conquête pour ses États des Gaules, il devait chercher dans l’abbé du Bec quelque chose de l’appui qu’en Angleterre il était habitué à trouver dans l'archevêque de Canterbury.
La vingt et unième année de son règne il fut atteint de la maladie qui devait le conduire au tombeau. Il était revenu sur le continent pour en finir avec Philippe Ier, roi de France, d’une ancienne contestation. 11 s’agissait pour lui de recouvrer le comté de Vexin, et il avait commencé par aller brûler la ville de Mantes, quand il se blessa en tombant de cheval, et fut obligé de revenir à Rouen. Malade, et plein de confiance dans les prières d’Anselme, il le fit appeler et le logea près de lui. Puis, se sentant mieux, il ne lui parla de rien. IJ paraissait ne plus
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