‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 32 sur 109 · MORT !)E GUILLAUME LE CONQUÉRANT. IM · texte numérisé non relu

MORT !)E GUILLAUME LE CONQUÉRANT. IM

songer à son salut quand, tout à coup, il tomba dans une telle faiblesse, que le voisinage turbulent de la cour et de la ville lui devint insupportable. On dit qu’il fit porter son lit sur la rive gauche de la Seine, dans le lieu appelé Hermentreville, non loin de l’église de Notre-Dame-du-Pré, qu’il avait fait bâtir sur une terre de l’abbaye du Bec ; et, de là, il envoyait encore des rafraîchissements à Anselme, qui habitait ce prieuré, étant lui-môme malade, et condamné à ne le point voir *. Il est plus certain que le roi, dans sa souffrance inquiète, s’établit sur l’autre bord de la rivière, à l’ouest de la ville, près de l’église de Saint-Cervais, qui dépendait de l’abbaye de Fécamp, et qu’il rendit là le dernier soupir sans avoir eu le saint entretien qu’il désirait (1 0 septembre 1087). On prétendit même qu'il était mort sans confession.

C’est une triste histoire que celle de ses funérailles : son corps fut mis sur une barque et abandonné aux soins d’un seul serviteur, qui le transporta sans pompe à Caen. Lorsqu’on l’ensevelit

1 Eadmer seul parle de la translation de Guillaume h Emcndreville, où il le fait mourir. Je n’ai pas voulu tout à fait écarter son récit, et je l’ai concilié autant que possible avec le fait historiquement avéré de la mort du roi h Saint-Gervais. Ermentrudis villa, Hermentreville ou Emendreville , est aujourd'hui le faubourg de Saint-Scver, situé sur la rive gauche de la Seine, et comprenant, au S.-O., le prieuré de Notre-Dame-du-Pré, aujourd’hui Bonne- Nouvelle. Il reste du prieuré do Saint-Gcrvais une église maintenant paroissiale (Vit., I, p. 33. — Chron. Uecc., p. 1 99. — Ord. Vit., VII, l. III, p. 227. — Rom. de Rou, l. I, pages 210 et 213).

dans l’église de son abbaye de Saint-Etienne, un homme sortit de la foule (c’était Asceline Fitz- Arthur), et réclama la terre creusée pour le cercueil royal, disant qu’elle était à lui, et que le roi lui-mdme la lui avait prise de force autrefois pour construire son église. L’on contesta six pieds de terre aux restes du conquérant de la Grande-Bretagne.

Peu après la mort de son seigneur, Anselme recouvra la santé, et l’on ne voit pas que d’abord il se soit fort inquiété des événements toujours graves qui suivent la mort du fondateur d’un empire.

Le conquérant avait laissé trois fils : Robert, Guillaume et Henri. Tous trois avaient des surnoms : on les appelait Robert Courte-heuse 1 , Guillaume le Rouge ou le Roux , et Henri Beau-clerc. L’aîné devait hériter du duché de Normandie; c’était le droit féodal et la volonté de son père, qui laissa au plus jeune une grosse somme d’argent, et exprima seulement le désir que Guillaume eût pour lui le royaume d’Angleterre, dont il n’osait disposer comme d’un patrimoine. Cette seule désignation avait, dans les idées des peuples du Nord, une grande valeur. Guillaume s’était hâté de passer la mer, accompagné de Robert Bloet, chapelain du feu roi, et porteur, dit-on, d’une lettre de ce prince pour inviter le primat du royaume à couronner son

1 Robert Courte-botte ; heuse du germain hose ou du saxon hosa, d’où le vieux mot français houseau, calceamenlum mililare.

MORT DE GUILLAUME LE CONQUÉRANT. 113 second fils1. Celui-ci se fit aisément proclamer par ceux des barons normands qui se trouvèrent présents, et sacrer par Lanfranc dans l’église de Westminster le 27 septembre 1087, jour de SS. Côme et Damien. Mais son autorité fut bientôt contestée par Robert, qui, absent à la mort de son père, trouva les parts mal distribuées à son retour d’Allemagne, et se flatta d’obtenir par la force un nouveau partage où le droit d’aînesse fût mieux respecté. Il anima le mécontentement des seigneurs que son frère n’avait pas attendus à Londres pour y prendre la couronne. Les uns passèrent la mer; les autres prirent les armes sur place; il y eut une révolte presque générale des nouveaux barons du royaume (1088). Un petit nombre seulement demeura fidèle, comme les comtes de Chester et de Meulan. Les noms les plus illustres, Eu, Mortcmer, Montgomery, Mowbray, Lascy, Bienfaite, Grentemesnil, figurent dans ce soulèvement, qui força le roi à se rapprocher de ses sujets bretons. Il fit appel à la noblesse indigène qui le servit loyalement, et ce fut comme un mouvement national contre cette sorte de répétition de la conquête étrangère. Guillaume le Roux, bien servi par les Anglais, se défendit avec vigueur, et, vainqueur à Rochester, il fit triompher une autorité dont il devait trop abuser.

1 Ord. Vit., X, t. IV et p. 7 de la traduction.

Son frère ne tarda pas à connaître par lui-même la turbulente indépendance de cette noblesse normande, qui préludait ainsi à la formation de la forte aristocratie dont elle devait être quelque jour un des principaux éléments. Nous apprendrons à b connaître par le récit d’un événement qui mit en grand émoi toute la congrégatiou de Sainte-Mariedu-Bec (1090).

Parmi les seigneurs de Normandie, on distinguait le vieux Roger, sire de Beaumont, celui qui a laissé son nom à la ville de Beaumont-lc-Rogcr (Eure). Compagnon d’armes de Guillaume le Conquérant, il avait grandement établi sa famille des deux côtés de la Manche. Son second fils, Henri, était comte de Warwick en Angleterre, tandis que l’aîné, Robert, comte de Meulan, du chef de sa mère ‘, et, puissant dans les deux pays, tenait pour lui, en Normandie, le château de Brionne, que le feu duc

1 Rogier li viol cil de Belmont.

Assall Englcis el primier Iront.

(fi. de Rou, t. Il, p. 220.; Cf. p. 127.)

« Rogier, conte de Reaumont, qui lu appelle à la Barbe el de « qui yssi la ligic de Meullcnt » (Chron. de A ’orm., D. Bouquet, t. XIII, p. 236). — Onfroi, seigneur de Vcules (Seine Inférieure) ou de Vieille, selon M. Leprévosl, de Pont-Audemer et de Beaumont (Eure), était père de Roger de Beaumont, seigneur de Brionne, de Salius el de La-Croix-Saint-Lcufroi. Celui-ci épousa Adeline, fille de Valleran, de la famille de Monlfort, cl comte de Meultent (Meulan). Les trois fils de Valleran, dont le dernier entra au Ber, ne laissant point de postérité, leur neveu, Robert de Beaumont, tils de Roger, el surnommé le rrudhomme, fut rom'.c de Meulan

SUDATION DE L’ÉGl.ISE. 115

leur avait donné en échange du château d'Ivri , transféré au sire de Breteuil ; car, après la mort funeste du comte Gislebert, Brionne avait fait retour au duché pendant la longue absence de ses fils, Richard de Clare et Beaudoin de Meulles. On se rappelle que c’était en partie sur des terres cédées par Gislebert et sur le patrimoine d’un de ses hommes que le Bec avait été fondé. Tandis que ses descendants, qui se regardaient comme les protecteurs du monastère, voyaient impatiemment en d’autres mains ce qu’ils tenaient pour un héritage, Robert de Meulan conçut l’idée de réunir féodalement l'abbaye du Bec au château de Brionne, * et il fit parler secrètement dans ce sens à l’abbé, lui promettant en récompense de grands accroissements pour sa communauté. « Ce n’est pas à moi d’accorder cela , répondait Anselme ; cette abbaye ne m’appartient pas ; elle est au seigneur, au duc de Normandie. Il en sera ce qu’il lui plaira. » Et comme on se promettait d’obtenir aisément le consentement du suzerain, si l’on avait celui de l’abbé : « Moi, je ne puis rien, répétait-il; mais le seigneur comte entreprend, à mon sens, une chose fort difficile. » Les religieux eurent avis de cette prétention ;

en France, et de Leycesler en Angleterre. Celte famille était ennemie de celle de Clare et de Meulles; car Roger de Bienfaile, flls de Richard de Clare et cousin germain de Robert de Meulles, avait tué un frère de Roger de Beaumont, pour des motifs auxquels la possession de Brionne n’était sans doulc pas étrangère (Ord. Vital, Mil, t. III, p. 426).

ils en furent très émus, et une députation fut envoyée au duc. « Par les merveilles de Dieu ! dit celui- « ci, qu’est-ce là? Quelle folie m’apprend-011 ? Le « comte de Meulan veut me prendre mon abbaye ?

« Celle que j’aime de préférence à toutes, c’est « celle-là que le traître me prétend dérober? Par « les merveilles de Dieu ! il ne jouira pas long- « temps du présent que je lui ai fait! # Le hasard amena en ce moment Willerm Crespin, Guillaume de Breteuil, Roger de Bienfaite, ce dernier petitfils du comte Gislebcrt. Tous se récrièrent vivement, firent serment de reprendre tout ce que leurs parents avaient donné à l’église du Bec, si elle devait passer aux mains d’un nouveau seigneur , et ' reprochèrent au duc d’avoir remis à un homme sans foi, Brionne, la clef de sa province.

Les moines s’en retournèrent un peu rassurés, et quelques jours après ils virent arriver le comte de Meulan, qui, ne sachant rien, venait essayer par lui-même de gagner Anselme. Aussitôt quelques frères, contenant à peine leur irritation, l’entourent et le pressent de questions. C’étaient Farmann, le célerier; les frères Eustache, Robert et Albert. 11 leur répond très amicalement; mais la patience leur échappe, et les voilà qui lui reprochent avec véhémence le rôle qu’il joue dans cette affaire. Heureusement l'abbé paraît et s’interpose ; mais il ne cache pas au comte qu’il entreprend l’impossible, ayant contre lui le seigneur, les barons bienfaiteurs

SITUATION DE l/ÉGLISE. 1 1 7

de la communauté et toute la-congrégation. Au reste, il l’engage à se pourvoir auprès du duc. Mais le fougueux Eustache, se dressant de toute sa hauteur et levant la main vers l’église, s’écrie : « Par cette église sainte, dont nous sommes les moines, si, contre mon espérance, vous, père Anselme, et vous, duc notre seigneur, vous cédez ce qu’on vous demande, nous sortirons tous de cette église, nous, avant d’y jamais consentir. Et pour vous, monseigneur, je vous jure que, tant que ces religieux et moi nous serons en vie, il n’y a ruse qui tienne, la liberté de l’église du Bec ne deviendra pas votre servante. »

Beaucoup de paroles furent encore dites, et le comte partit fort ennuyé. Il se rendit bientôt après à la cour ; mais les religieux l’y avaient devancé, et dès que le duc l’aperçut, il lui demanda avec un rire moqueur de quoi il s’agissait, et comment finirait l’affaire entre ces moines et lui. « Le mieux du monde, répond le comte, puisqu’ils ne demandent que d’obéir à vos ordres. — Tu mens complètement, reprit le duc avec sa vivacité ordinaire ; et, par les merveilles de Dieu, tu espères fort à tort que je serai assez imbécile pour te donner mon abbaye. » Bobert de Mculan était fier, exigeant ; son crédit auprès du roi d’Angleterre enhardissait ses prétentions; il répondit avec hauteur. On ajoute même qu’il réclama le château d’ivri, niant qu'il eût reçu celui de Brionne en échange. « Rendez-le-moi, dit

il au duc, ou, par saint Nicaise *, je vous ferai du chagrin. » Le duc, furieux, se perdit en paroles, comme c’ctait sa coutume quand la colère le troublait; puis il fit arrêter l’orgueilleux vassal, lui reprit le château de Brionne, et le donna en garde à l’un de ceux qui le réclamaient à titre héréditaire, à Robert de Meulles, second fils de Beaudoin, et qui avait pour aïeul le comte Gislebert *.

Les Beaumont étaient une race de seigneurs puissants et d’hommes habiles. Roger, le chef de la maison, était un vieillard d’une grande expérience. Après avoir affecté pendant quelques jours une parfaite indifférence, il vint trouver le duc, le loua de sa juste sévérité, mais fit si bien qu’il lui persuada de pardonner, et même, en lui offrant une forte somme, de rendre au comte de Meulan sa liberté et son château. Mais Robert de Meulles ne voulut point se dessaisir de ce qu’il regardait comme un fief de famille; et il fallut que le duc, qui ne demandait qu’à guerroyer, et qui prenait rapidement des résolutions contradictoires, joignit ses hommes d’armes à ceux des sires de Beaumont, pour venir assiéger le château de Brionne construit au milieu de la rivière de Risle. C’était dans la semaine de la

1 Valleran de Meulan, grand-père de Robert, avait fondé le prieuré de Sainl-Nicaisc de Meulan.

1 C’est h tort que, sur la foi d’une mauvaise leçon d'un manuscrit d’Ordcric Vital (t. III, p. 337), quelques-uns, cl même Mabillon, veulent que le château ait été remis à Roger de Bienfaile, cousin germain do Robert de Meulles.

Pentecoste (1090). La défense fut énergique. Avec six hommes d’armes, le petit-fds de Gislebert tint tête à toute une armée. Mais des traits enflammés mirent le feu dans la place; force fut de se rendre. Le château fut remis au sire de Beaumont ; mais le duc, touché des plaintes de Robert de Meulles, qui descendait d’un de ses ancêtres, lui promit la restitution de tout le domaine paternel. Quant aux moines du Bec, ils furent laissés en paix, et demeurèrent les sujets du prince, de qui l’abbaye continua à relever sans intermédiaire ‘ .

Nous retrouverons plus d’une fois les noms qui viennent de figurer dans cette histoire. Le comte de Meulan était destiné à un important rôle politique. La vivacité inconsistante qui caractérise Robert Courte-heuse, et qui vient de se montrer dans ces scènes anecdotiques, l’entraîna souvent avec la même légèreté dans de plus périlleuses entreprises. Telle était la levée de boucliers qu’il avait suscitée

1 Tout ce récit, dans lequel le sort de l’abbaye du Dec est lié un momonl à celui du comté de Brioune, est donné par un contemporain anonyme, dans un précieux fragment que l’on doit à Mabillon. 11 diffère du récit d’Ordcric Vital, avec lequel nous avons essayé de le concilier. Cet historien , auquel il faut préférer les écrivains anglais pour tout ce qui concerne le soulèvement de la nation anglaise, fait bien connaître, du moins, la maison de Brionne. Gislebert l« , dont le père était un üls naturel du duc Richard Ier, mourut assassiné entre 1035 et 1039, et ses deux fils, encore fort jeunes, se réfugièrent à la cour de Flandre; c'est alors que Brionne leur fut enlové. Revenus en Normandie à l’époque du mariage de Guillaume le Conquérant, l’un, Richard, reçut en échange de Brionne Orbcc et Bicnfaite (Saint-Murlin-de

contre le roi son frère. Celui-ci, qui ne lui pardonnait pas, partit avec une flotte considérable pour la Normandie (1091). Dès qu’on le sut arrivé à Eu, la noblesse normande laissa voir qu’elle ne prendrait pas énergiquement parti pour son duc, qui avait compté vainement sur l’appui du roi de France. Robert se rendit donc auprès de Guillaume, et conclut avec lui un accommodement. Puis ils unirent leurs armes contre Henri, leur frère, qui s’ctait fortifié au Mout-Saint-Michel , et qu’ils forcèrent de quitter le pays. Après cette expédition, qui acheva d’assurer sa couronne, le roi, de retour en Angleterre, ne songea plus qu’à établir autour de lui une tyrannie tout à la fois systématique et déréglée, dont les principaux caractères furent la violence et l’avarice.

Le Conquérant était un grand prince. Fier, impérieux, emporté, son pouvoir était excessif, mais régulier. En homme supérieur, il voulait l’ordre, et ses rigueurs, ses injustices mômes n’étaient point

Bienfaite , Calvados ), puis Le Homme! (Manche), et, en Angleterre, le comlé de Clare et la seigneurie de Tunbridge; l’nulre, Baudoin, fut seigneur de Meulles (Calvados) et de Sap (Orne), puis châtelain d’Exeter. Le premier eut cinq fils, dont l’atné fulGisIebert de Clare; le second, Roget de Bienfaite, et le cinquième, Richard, abbé d'Ely. Les fils aînés de Baudoin furent Richard, baron de Oakhamplon, et Robert de Meulles (Ann. Bened., t. V, 1. LXVII , p. 246, et App., XXX, p. 635. — Ord. Vit., III, t. Il, p. 25, et VIII, t. III. pages 263, 273, 336. — D. Bouquet , t. XII, p. 640, et Add., p. 801. — P. Anselme, Histoire Génial., t. II„ p. 479).

des fantaisies désordonnées : c’étaient les rudes moyens d’exécution d’une forte politique. Dans l’œuvre odieuse de déposséder une nation d’elleméme, dans cette conquête civile de la société anglaise, aussi dure et plus inique que la conquête guerrière, il était conduit sans doute par la passion du pouvoir; mais il avait, il croyait du moins avoir ces grandes vues, excuses nécessaires encore qu’insuffisantes du despotisme. Il voulait la paix intérieure, une loi commune, une certaine unité, le triomphe de ce qui était pour lui la civilisation sur ce qu’il regardait comme la barbarie. Il croyait de très bonne foi que la Bretagne gagnait à s’assimiler à la Normandie.

Dans sa conduite à l’égard du clergé, il avait pour lui, et l'aveu du chef de l’Église, et la supériorité du clergé gaulois ; il pensait servir la cause de la discipline, de la morale et de la foi. Sans se laisser toujours, il s’en faut, ni gouverner par ses préceptes, ni arrêter par ses défenses, il aimait et respectait la religion ; il tenait à la gouverner comme tout le reste, mais à la maintenir florissante et honorée. Dans les spoliations, dans les violences ordonnées ou tolérées contre les couvents , il avait entendu châtier le viçe ou punir la rébellion, tout au moins intimider la résistance. Aussi l’Église épiscopale, renouvelée dans ses chefs, investie même d’une juridiction indépendante, mais soumise aux obligations du régime féodal, le servait avec

122 CHAPITRE Vil.

dévouement et le célébrait avec reconnaissance.

Le despotisme de son fils fut tout autre. Pas plus que la justice ou l’humanité, la politique ni la raison 11e le sauraient avouer. Le roi roux , comme l’appellent les moines, fit le mal au hasard, ou plutôt au gré de sa passion. C’est surtout, il faut le dire, contre le clergé qu’il se signala tristement; et même il a trouvé des historiens modernes, protestants, il est vrai, pour l’en louer. On conçoit que, sous l’empire d’une spoliation universelle, l’Église, propriétaire d’une grande partie du sol, devait, une des premières, encourir des vexations et des exactions tyranniques. Elle tentait, comme une immense proie, toutes les cupidités. Sous le prétexte banal de désordres et de révoltes, des guerrière agrandissaient leur part de conquête aux dépens des domaines sacrés. Les évêques normands ne ménageaient pas toujours les moines, qui sont peuple partout, et chez qui paraissait vivre un sentiment de nationalité plus énergique que dans le clergé séculier. Enfin, le roi, à son tour, n’épargnait ni les couvents, ni les évêques. Quelquefois il les rançonnait, plus souvent il prolongeait les vacances des bénéfices ecclésiastiques pour en garder les revenus. On raconte qu’il avait transformé trente cimetières en pâturages incultes, pour s’y livrer au plaisir de la chasse, cette passion des rois normands *. Sous le

' Ans., Op., Pita, ex ms. bibl. Vicl.

règne du premier Guillaume, on avait cherché parfois dans l’Église des criminels d’État dont on séquestrait ou partageait les biens ; c’est ainsi que ce prince, après la condamnation de Stigand, prit ou donna une partie des terres de l’archevêché de Canterbury. Mais sous le règne de son fils, ce qui n’avait été qu’un moyen devint un but ; la confiscation fut la pensée habituelle de la royauté. En général, la recherche des occasions de mettre la main sur les revenus ecclésiastiques occupait constamment les pouvoirs du moyen Age. Le besoin et la passion de l’argent sont les causes les plus ordinaires des violences de l’anarchie féodale. Un excellent moyen fiscal était de profiter de la vacance des évêchés et des abbayes, ou de les faire vaquer de force , au besoin, pour attirer les deniers sacrés dans le trésor du seigneur. De là l’intérêt de la royauté à disposer des dignités ecclésiastiques, pour les retenir ou les vendre à volonté. L’avarice, plus souvent que l’ambition, emporta la puissance séculière, et ses usurpations sur le pouvoir spirituel étaient souvent des opérations de finances.

Lanfranc était, après le roi, le premier de l’État. On voit dans ses lettres qu’il présidait au gouvernement lorsque Guillaume passait en Normandie. Dans l’Église il institua de droit comme de fait sa prééminence *. Au début de son administration, il dut sa

1 Guillulmus... Lan franco consulta animæsuæ commisil (Guill.

CUAPITRE VII.

force à deux choses, la royauté et la papauté. Ses voyages en Italie, sa correspondance avec la cour de Rome, son crédit auprès du souverain pontife Alexandre II, ses relations avec l’archidiacre de la sainte Église romaine, Hildebrand, l’aidèrent d’abord à reconquérir ses prérogatives, à réorganiser son clergé, quelquefois même à lutter contre les exigences de la politique. Lorsqu’avec Thomas, archevêque d’York, et Remi, évêque de Lincoln, il fit à Rome son cinquième voyage (1071), le pape se leva en le voyant, non devant l’archevêque, mais devant le maître de l'école du Bec dont il avait été l’auditeur. Avec le pallium, Lanfranc rapporta d’Italie une nouvelle autorité morale, la reconnaissance de sa suprématie sur l’épiscopat anglican, et l’autorisation de faire régler dans un concile national la question de la primauté de l’archevêché de Canterbury contestée par l'archevêché d’York *. Celte question résolue, un concile tenu à Londres en 1 075, sous l’influence du primat, rendit plusieurs décrets utiles aux mœurs et à la discipline. Dans son zèle réformateur, le prélat mécontenta plus d’une fois le peuple anglais; par ses innovations, il choquait tantôt des habitudes vicieuses, tantôt des préjugés innocents, parfois des sentiments respectables.

Piclav., Duehesne, p. 194). Gentium Iransmarinarum suinmus ponlifex Lanfrancus (Wil. Gcmmcl. VI, c. IX, p. 202; Laiif., Op., (ed. 1844) ep. 28, 38, 45).

1 ld., ep. 5 el 7 ; f'ila, App., p. 303-305.

Mais, du moins, il établissait, autant qu’il était en lui, l’ordre et la dignité dans l’Église. 11 faisait renaître les études dans un clergé longtemps gouverné par des prêtres saxons, tellement ignorants que lorsque Herfast, chapelain du roi, et qui devait bientôt être évêque de Thetford, était venu au Bec, Lanfranc lui avait donné un abécédaire à étudier. En arrivant en Angleterre, il avait trouvé les temples incendiés, les trésors au pillage, les ornements détruits, les biens dévastés ou ravis, et il s’c'tait efforcé de tout réparer. Il avait même relevé les bâtiments religieux avec une magnificence relative ; tous ses établissements diocésains, couvents et hôpitaux, étaient reconstruits à neuf et richement entretenus. Il s’occupait de faire rentrer peu à peu dans les mains du clergé les propriétés enlevées. On raconte qu’il rendit à son Église vingt-cinq manoirs. Son administration, éclairée et énergique, ne manqua pas d'une certaine grandeur. Un troisième Caton est descendu du ciel, disait, en citant Juvénal, Guillaume de Malmesbury 1 .

Mais il s’était associé à la politique du roi, à qui il devait sa fortune. Il la servait en la modérant quelquefois. Par origine et par position, il partageait les préjugés du vainqueur; par état et par caractère, il en tempérait la rudesse. Quand la raison d'État parlait haut, il se soumettait sans scrupule; car,

1 r.esl. Rcg., III, p. 109 — Gat. Pont., 1, p. 203, 214; II, p. 238.

CIIAPITHF. VII.

lui aussi, il était un homme de gouvernement. Mais les rigueurs gratuites, les persécutions inutiles n’obtenaient ni son approbation, ni son concours. En résistant trop faiblement au mouvement général qui poussait à la violence envers les couvents , il s’était pourtant opposé à la dispersion des congrégations annexées aux cathédrales. Il avait, à ce sujet, adressé des remontrances aux évéques de Winchester, de Chichester, et tenté de dissoudre les associations de clercs formées pour remplacer les moines. Même, afin de leur assurer après lui, et surtout aux religieux de Canterbury, une protection durable, il avait obtenu du pape un rescrit qui lui recommandait leur institution comme un des privilèges de sa métropole, la plaçait sous l’autorité du pape Bonifacc VI, son fondateur, et menaçait de l'anathème quiconque serait assez téméraire pour y porter atteinte 1 .

Mais le pouvoir de Lanfranc disparut avec le roi qui le lui avait donné. Il avait servi son despotisme; il subit celui de son successeur. Il écrivait au pape du temps de Guillaume le Conquérant : « Priez Dieu qu’il vive.... car, lui vivant, nous avons une paix quelconque. Après sa mort, nous ne devons espérer aucune paix, aucun bien*. » En effet, sous Guillaume le Roux, non plus l’Église saxonne seule-

1 I.anCr. , Vit., passim. cd. D'Achery; cp. 0, 28, 38, ed. 1814. — Hif-I. nov., 1, p. 31. — OrJ. Vil., IV, f. II, p. 2î3.

J Lanf., «.'p , 3.

ment, mais l'Église tout entière porta le joug. Les moines qui ont raconté ce règne n’en parlent qu’en gémissant; c’est pour eux une ère de persécutions.

Sur ces entrefaites, Lanfranc mourut le 28 mai 1 089. Sa mort délivra le roi d’un faible et dernier obstacle. L’archevêque l’avait instruit dans sa jeunesse et fait chevalier. 11 lui rappelait quelquefois les saintes promesses de son couronnement. « Qui peut tenir toutes ses promesses? » répondait le roi. Et, en effet, libre de toute contrainte, il mit eu vente l’Église du Christ, dit Eadmer. Tantôt il taxait les moines dont il épargnait les biens, ou transportait violemment ces biens à d’autres qui payaient mieux. Tantôt il chassait les religieux de leurs couvents, qu’il confisquait à son profit. 11 laissait sans pasteurs les églises, afin de s’en attribuer les revenus. C’est ainsi qu’il jouit pendant quatre ans des immenses domaines de l’archevêché de Canterbury \

« La grandeur d’Amc était le trait dominant du roi, dit Guillaume de Malmesbury1 2; mais, avec le temps, il l’obscurcit par une excessive sévérité. Les vices, au lieu des vertus, poussèrent insensiblement

dans son coeur Sa libéralité devint prodigalité;

sa magnanimité , orgueil ; sa sévérité, cruauté. Je demande la liberté, avec la permission de la Majesté

1 IV/., Il, p. 13; nor.,1, p. 30, 31

* (kit. Hcj , IV, p 122,

royale, de ne pas dissimuler la vérité : il craignait Dieu fort peu ; les hommes, pas du tout. »

Son règne fut celui d’une tyrannie violente et capricieuse. Le gouvernement du roi son père était la compression de la conquête ; le sien ressemblait au sac d’une ville. 11 pillait et donnait beaucoup; tout semblait livré à la rapacité du chef et du soldat '.

* Ord. Vit., X, t. IV, p. 7 de la Irad. The Saxon Chron., p. 293. Lond. 1823. — Cf. Mœliler, The life of st. Anselm; The british Critic, n*> 63; liasse, Anselm von Canterbur y, 1. 1, 1. Il, c. 1 et II.

(IMMMtJ.

Hugues le Loup, comte de Chester, fils de Richard Goz, comte d’Avranches, était un de ces redoutables soldats de la conquête qui s'étaient puissamment établis sur le territoire conquis. Guillaume Ier lui avait donné, comme seigneur et comme capitaine, une position avancée sur la frontière de l’Ouest, qu’il protégeait c-ontre les incursions des Gallois. C’était un type remarquable de ces vainqueurs normands qui avaient imposé si rudement au vaincu la tyrannie du plus fort. La. bravoure et l’orgueil, la passion violente du pouvoir, de la richesse et du plaisir, s’unissaient chez lui à une loyauté fière et à une sorte de ferveur de protection pour la religion et ses ministres. Son chapelain Gérold, prêtre normand qui avait suivi sa transmigration, ne servait, au milieu des désordres de la cour seigneuriale, qu’à lui conter la légende des saints guerriers, comme George, Maurice ou Sébastien. Cela ne suffît point à Hugues le Loup, qui voulut établir une abbaye dans une église de ses domaines; et comme il était lié d’amitié avec Anselme,

CIIAPITRE VTTI.

il le pria de venir procéder à cette fondation. Celuici commença par refuser, soit qu’il eût peur de se commettre dans un pays si fort agité, soit qu’il craignît d’être appelé ou de paraître prétendre au siège de Canterbury, vacant depuis quatre années. Le chevalier normand fut subitement pris par la maladie, et il renouvela ses instances au nom du salut de son âme en péril ; mais il éprouva un nouveau refus. Enfin, il revint à la charge, et fit dire au confesseur si fort désiré que , s’il persistait à repousser sa prière, il le regretterait pendant toute l'éternité. A ce pressant appel d’un ami et d’un chrétien, Anselme, ému, surmonta ses hésitations. Mais il se promit de ne s’occuper en Angleterre d’aucune affaire , pas môme de celles de son couvent , pour éviter toute relation avec le monde. Il partit, mais il se pressa peu, et s’arrêta quelques jours à Boulogne. Il y était retenu auprès de la comtesse Ida, veuve du comte Eustache II, cette pieuse femme de la race de Charlemagne, cette noble mère de Godefroi de Bouillon, que l'Église a béatifiée, et qui entretenait des relations intimes avec tous les saints personnages de ces contrées. Il reçut auprès d’elle des moines du Bec une recommandation, sous peine de désobéissance *, de ne pas revenir qu’il n’eût réglé tous leurs intérêts d’outre-mer. Il se résigna et s’embarqua pour Douvres.

1 Si peccato inobedienliæ nolari nollel. Uitt. nov., !, p. 34.

ANSELME DEVIENT ARCIIEVÈQUE. 131

Il passa à Canterbury la veille de la Nativité de la Vierge (7 septembre 1092), et voyant que tout ce qu’il y avait de moines et de prêtres le désignaient pour leur archevêque, il s’échappa de bon matin. Mais il ne pouvait se soustraire à l'attention publique. Tous ces moines du Bec dispersés dans le pays avaient propagé son nom. Osbeme avait, il le dit lui-même, passé treize ans à le vanter, à l’annoncer au peuple1. La cour du roi se trouvait sur sa route; il ne put l’éviter. Toute la noblesse lui lit grand accueil, et quant au roi, se levant dès qu'il le vit entrer, il courut l'embrasser, et, le prenant par la main, le fit asseoir auprès de lui. Anselme, ayant demandé qu’on les laissât seuls, lui parla, non, comme Guillaume s’y attendait, des intérêts du couvent du Bec, mais des bruits qui couraient sur son compte, et il lui fit avec sa douceur accoutumée quelques représentations sans doute mal écoutées. Puis il le quitta pour se rendre près du comte de Chester, qu’il trouva guéri. 11 rétablit à sa demande le couvent de Sainte-Werburge, où il installa une colonie du Bec dont Richard, son chapelain, fut le premier abbé, et, après quelque séjour dans cette résidence, il alla partout où l’appelaient les affaires de sa communauté. Une de ces affaires exigeait une décision que le roi faisait attendre *. Il fut ainsi retenu pendant cinq mois , mais sans entendre re-

• Ep., Ht, 3.

* Ep., II, 18, 81.

parler de l'archevêché de Ganterhury. Il se rassurait donc, et se croyait à l’abri des grandeurs de l’Église.

Les fêtes de Noël attirèrent à Gloucester tous les seigneurs et prélats du royaume, les lords de ce temps-là. Trois fois par an , aux grands jours de Noël, de Pâques et de la Pentecôte, le roi tenait ainsi successivement à Gloucester, à Winchester, à Westminster, une sorte de cour plénière ; c’était quelque chose comme une session parlementaire, où beaucoup d’importantes affaires se décidaient : c’était le grand conseil national *. Cette fois, les seigneurs réunis gémirent ensemble de voir depuis si longtemps veuve de son pasteur la cité , berceau de la religion du pays; car Augustin, missionnaire chrétien, de qui datait la vraie conversion du royaume, à la suite de celle du roi Éthelbcrt, avait été le premier archevêque de Canterbury(598). De désespoir, ils prirent le parti singulier d’aller en corps supplier le roi de permettre que, par tout le royaume, on dît des prières pour obtenir son changement de résolution et la fin d’une situation déplorable *. Guillaume y consentit, quoique avec colère : « Priez tant que vous voudrez , dit-il, moi , je ferai ce qui me

* Hallam, Supplem. Not., p. 280; Lingard, Hist. of Engl., 1. 1, ch. VII, p. *01 , ed. de 1849. Edimb. Rev., vol. 35; Guizol, Ess. sur l'Hist. de France, VI' essai, ch. I ; The Parliamentas and Councils, Henry Parry, fond., 1839.

1 La vacance du siège après Lanfranc dura trois ans, neuf mois et neuf jours. Angl. Sacr., Canon. Indic. suce. grch. Cant., p 108.

plaira1. » Les seigneurs vinrent alors trouver Anselme pour l’inviter à désigner les prières convenables, et à régler comment il serait procédé. La chose lui paraissait être du ressort des évêques; il ne céda qu’avec répugnance. Toutefois, ce qu’il prescrivit fut exécuté (1093).

Pendant qu’on priait pour que le ciel l’éclairât, le roi s’entretenait familièrement avec un des première de sa cour. Celui-ci vint à dire : « Je ne connais pas • d’homme d’une sainteté égale à celle de cet abbé du Bec : il n’aime que Dieu, et ne souhaite aucun des biens qui passent. — Oui, dit le roi en raillant, et pas même l’archevêché de Canterbury! — Cela moins qu’aucune chose, repartit l’autre; et je ne suis pas seul de cette opinion. — Par le Saint-Voultdc-Lucques * ! dit le roi (c’était sa manière ordinaire de jurer), ni lui, cette fois, ni personne ne sera archevêque, excepté moi ! » 11 n’avait pas prononcé ces paroles qu’il se trouva mal, et parut bientôt en

* Orate qnod vultis, ego faciara quod placebil. Henr. Knight,

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