RUPTURE ENTRE L’ ARCHEVÊQUE ET LE ROI
Le prélat en avait à grand’peine réuni cinq cents, ne voulant pas rançonner ses vassaux. D'ailleurs, il répugnait à suivre un usage qui sentait un peu la simonie. Cependant, voyant le roi prêt à partir pour une expédition en Normandie, car les deux frères s'accusaient mutuellement de ne pas tenir les conditions de la paix (1094), il se décida, et lui fit offrir ses cinq cents livres ; mais il fut dédaigneusement refusé. Le roi trouvait l’offre mesquine, et il espérait l’amener à de plus grands sacrifices, ou plutôt il craignait, en acceptant un don, de renoncer au droit d’exiger et de prendre, au droit de traiter le prélat en disgracié. Celui-ci le vint trouver, et le supplia d’accepter, disant qu’un jour il pourrait faire davantage, et qu’il valait mieux recevoir peu de l'amitié qu’arracher beaucoup par la force. « Garde ton argent et tes remontrances, lui dit le roi avec le bredouillement qui lui était naturel, et que la colère augmentait; j’ai assez du mien. Vat’en ! » Anselme se leva et sortit, se souvenant que, lors de sa première entrée dans sa métropole, on avait lu ce verset de l’Évangile : « Nul ne peut servir deux maîtres. » 11 se félicita d'un refus qui le préservait du soupçon d’avoir payé le prix de sa promotion, et, repoussant l’idée qui lui fut insinuée de
5 deniers; le denier, peneg , penny, valait 3 pence actuels, 31 centimes. Selon Lingard, une livre équivalait alors en |ioidsh 3 pounds , et la valeur de l’argent était dix fois aussi grande qu'aiijourd’hui. 1,C00 livres représentaient donc près de 7S0,000 francs de noire monnaie. La livreanglo normande donnerait une somme plus forte.
ciupitre ix.
doubler la somme, il donna scs cinq cenls livres aux pauvres pour la rédemption de lâme du roi.
Avant de s’embarquer, le roi convoqua les chefs de la noblesse et du clergé à Hastings. Il voulait des prières solennelles pour son voyage et pour son entreprise. Les vents contraires le retinrent plus d'un mois dans le port. Durant ce séjour forcé, Anselme dédia à la Vierge la chapelle du château, assisté de sept suffragants, et consacra Robert Bloet, évêque de Lincoln, après lui avoir fait faire profession de soumission au siège de Canterbury. Cet acte de sa prérogative, comme primat du royaume, souleva quelques réclamations ; mais il en usait en faveur d’un ancien chapelain, d’un ancien chancelier du roi * , et consacrait par son autorité une élection soupçonnée de simonie ; le roi prit parti pour lui , « ne voulant pas, disait-il, disgracier l’archevôché avec l’archevêque. » Encouragé à exercer tous les droits de son ministère, et voyant toute la jeunesse de la cour porter de longs cheveux comme les filles, et, par leurs manières et leur parure, trahir des habitudes efféminées, il prononça le jour des Cendres un sermon qui produisit un grand effet. Les
1 Robert Bloet ou Blucl (c’esl-à dire le blond) avait été nommé par le roi en même temps qu’Anselme, mais moyennant une forte somme (cinq mille livres, dit H. Knighton , Chron., 1. Il, c. VI, p. 2365). Le litre de chancelier est celui d’une place de confiance, de l’office d’un secrétaire qui a la garde du sceau du roi; mais ce nom ne doit pas faire naître l’idée d’une charge aussi importante que celle de chamelier dans l'Angleterre ou la France moderne.