‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 37 sur 109 · RUPTURE ENTRE L ARCHEVÊQUE ET LE ROI. 1G · texte numérisé non relu

RUPTURE ENTRE L ARCHEVÊQUE ET LE ROI. 1G

cheveux furent coupés, le maintien changea, el le prélat, voulant assurer ce premier succès, proposa au roi (1 assembler un concile pour la réforme des moeurs. Le roi, tout près de partir, répondit qu’il avait le temps d’y penser. « Mais, ajouta-t-il, de quoi lui parlerais-tu, à ce concile? » Anselme répliqua que l’Angleterre était une nouvelle Sodomc, et il développa ce texte à l'appui de sa demande. <• Mais que gagnerais-tu à tout cela ? lui dit le roi. — Rien pour moi, peut-être, reprit Anselme; tout pour Dieu el poulie roi. — Il suffit, reprit Guillaume. Je ne veux pas en entendre parler davantage. » Alors l’archevêque lui représenta qu il avait bien d'autres choses à lui dire. C’étaient, par exemple, ces nombreuses abbayes laissées sans chefs, et dont les moines vivaient dans une indépendance licencieuse sous le gouvernement de l'autorité séculière. « Est-ce que les abbayes ne sont pas à moi? répondit le roi avec aigreur. Tu fais ce que tu veux de tes métairies, et, moi, je ne pourrais user à mon gré de mes abbayes ! » Et (-coûtant a peine quelques nouvelles observations , il rompiî 1 entretien en disant : « Sois assuré que tout ce que tu me dis là ne me plaît pas. Jamais ton pi édécesseur n eût parlé ainsi à mon père; je ne ferai rien pour toi. « L’archevêque se leva et sortit. Son inquiétude était grande; il voyait chez le roi un fond d irritation, qu il craignait d’avoir envenimé par une nouvelle offense. 11 le fit prier par les évêques de lui dire ce qu’il lui reprochait, et de lui

rendre ses bonnes grâces. Le roi répondit : « Je ne lui feproche aucune chose ; mais lui accorder mes bonnes grâces, non; car je ne comprends pas pourquoi. » Les évêques, en lui rapportant cela, l’engagèrent à offrir encore de l'argent, ne fût-ce que les cinq cents livres. Anselme objecta qu’il ne pouvait donner davantage sans dépouiller ses vassaux, ni renouveler un présent refusé et déjà en partie distribué aux pauvres. D’ailleurs, la faveur du roi était chose trop haute pour qu’il voulût l’acheter comme un cheval ou un âne, et mille livres désormais ne suffiraient pas pour la payer. Quand on rendit compte au roi, il dit : « Je le haïssais hier, je le hais davantage aujourd'hui ; demain, ma haine sera plus vive encore; qu’il le sache bien, et qu’elle durera toujours. Jamais je ne le tiendrai pour mon père et mon archevêque. Je ne veux pas de ses prières ; je les rejette. Qu’il aille où il voudra, et qu’il n’attende pas davantage ici pour me donner sa bénédiction avant mon départ. » Puis il ordonna qu’on lui reportât ses paroles, et le prélat s’empressa de quitter Hastiugs.

Livré, pendant l’absence du roi, aux simples devoirs de son ministère, il retrouva des jours plus calmes. C’était sa véritable vocation. La paisible administration d’un couvent lui convenait encore mieux que celle d’un diocèse. Entouré de prêtres ou de moines choisis, il se plaisait aux pieux et doctes entretiens. La présidence d’un chapitre suffisait à son activité et à son ambition.

nouveaux Écnrrs d’anselme. 163

Parmi ceux dans le cercle desquels il passait ses heures les plus douces, il distinguait d’abord Baudoin de Tournai moine du Bec, de noble naissance et dont nous avons déjà rencontré le nom , son messager de confiance qu’il appelait son très cher fils ; puis son futur biographe, Éadmer, qui, né en Angleterre dans le Kent, faisait partie de la congrégation bénédictine de la cathédrale de Canterbury. Son plaisir étpit de converser avec eux, de traiter familièrement en leur présence les questions de la foi. C’était en prenant un repas frugal qu’il aimait à les instruire et à les édifier; aussi leur disait-il un jour en souriant : « Je suis comme le hibou; je ne me plais que dans l’obscurité, entoure de mes petits. Lui aussi, lorsqu’il s’expose au grand jour et se môle aux autres oiseaux, il est poursuivi et déchiré. » Aussi , ceux qui le jugeaient sans le haïr disaient-ils qu’il était plus fait pour être moine cloîtré que primat d’un grand royaume. Et quelquefois il en convenait lui-môme en pleurant.

Mais il avait encore une destination plus haute , celle d’ôtre un théologien qui sait penser. Il s’enfermait, quand il le pouvait, dans sa chambre la plus retirée, et ce devaient être là ses meilleurs moments. 11 fit vers ce temps son traité de l' Incarnation du Verbe.

Cet ouvrage se recommande surtout à notre atten-

1 Ce doit être Tournai , hameau de la commune de Harcourt , Eure.

lion, parce qu'il se rattache à un épisode de sa vie intéressant pour l’histoire de la philosophie. Malgré son orthodoxie et sa piété, malgré le resjiect qu'il inspirait, Anselme vit plusieurs fois la pureté de sa doctrine en danger d’étrc méconnue. Cet effort de spiritualisme par lequel il cherchait la nature des choses dans la constitution de la pensée, l'exposait au soupçon de réduire aux idées toute réalité. Ce 11'est pas ainsi que, de son temps, on traduisait le reproche : on appelait cela tomber dans les erreurs de Roscclin. Or, comme ces erreurs menaient à une fausse théorie de la Trinité , c’était d'une hérésie , c’était d’un blasphème qu’Ansclme risquait d’élre accusé, s’il avait, ainsi que Roscelin lui-méme aimait à s’en vanter, approuvé ou reproduit ses opinions ou son langage. Des l’année 1 091 , apprenant que ce subtil argumentateur avait enveloppé Lanfranc et lui dans la complicité de ses erreurs, il s’était mis en devoir de répondre. On annonçait qu’un concile allait se réunir à Compiègne ou à Soissons, par les soins de Rainold, archevêque de Reims, pour juger Roscelin, et Anselme avait écrit à l’évêque de Beauvais, Foulque, ancien religieux du Bec, pour qu’il rendît témoignage de sa foi devant la sainte assemblée.

On connaît le système de Roscelin. Les individus existent seuls; tout ce qui désigne autre chose que des individus n’exprime rien de réel. Les mots, à l’exception des noms propres, ne sont que des noms.

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