‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 39 sur 109 · NOUVEAUX ÉCRITS O’ ANSELME. IG · texte numérisé non relu

NOUVEAUX ÉCRITS O’ ANSELME. IG

l’on ne veut pas que les trois personnes soient trois dieux, on doit admettre que le Père et le Saint-Esprit se sont incarnés avec le Fils. » Voilà comment une réfutation de Roscelin devint un traité de l'Incarnation du Verbe.

L’ouvrage renferme une exposition subtile et correcte du dogme de la Trinité. Par la précision , par la force de déduction, l’auteur se fait reconnaître. 11 rattache avec habileté le dogme même à sa philosophie théologique ; mais, pour le fond, il ne fait que reproduire avec rigueur une doctrine connue, savoir : que les trois personnes se distinguent par la relation, non par la substance. Le Christ ne s’est donc incarné que dans sa personne, c’est-à-dire que le Fils seul s’est incarné, et Roscelin, dédaigneusement et brièvement combattu dans sa métaphysique, est condamné pour avoir supposé dans laTrinité, non pas trois choses , ce qui pouvait se dire , mais trois choses selon la substance. Plus que cette controverse , deux points nous intéresseraient dans l’ouvrage. C’est, au commencement, une distinction entre les deux manières d’étre chrétien : l’une, seule indispensable, qui réside tout entière dans la foi; l’autre qui s’élance de la foi à l’intelligence, et s’é-

(I Acad. 8. — Topic. 7. — Orat. S). S’il ne signifie l’idée, il ne pont vouloir dire que la forme essentielle des choses en général , ou la splendeur, la majesté par excellence, c’esl-h-dire Dieu. Et tous ces sens reviennent eu définitive au même. Si le mol Idée est le mot propre, c’est une preuve de plus qu’Anselinc est tout platonique.

lève ainsi à une spiritualité plus pure et plus haute. Cette distinction est fondamentale dans la théologie d’Anselme, et elle en fait l’originalité. Le second point à remarquer, c’est, à la fin, une belle explication de l’unité de Dieu, de Dieu qui est moins l'Êternel que l’éternité même.

Rien n’est plus intéressant que de voir, au milieu des agitations de la vie politique, un esprit supérieur demeurer ainsi passionné pour la science, et se détacher de tout pour se donner à la vérité.

Achevons ici l’histoire des relations d'Anselme avec Roscelin. Aussi bien, c’est vers cette époque que l’on s’accorde à placer ces faits mal connus qui nous sont attestés avec certitude, mais avec obscurité1.

Roscelin, traduit au concile de Soissonsen 1092, se vit condamné pour ses doctrines et, dit-on, exilé du royaume. On ne s’explique guère cette dernière punition qui n’avait rien de canonique, et qu’un concile aurait été embarrassé de rendre exécutoire. Mais on sait qu’il ne se soumit qu’en apparence, prétendit n’avoir cédé qu’à la crainte des violences populaires, et continua de prêcher ses théories. 11 paraît même qu’à Tours, où sans doute il se retira, sa persistance dans l’hérésie causa un véritable scandale et souleva contre lui la multitude, lves, évêque de Chartres , qui semble l’avoir toujours bien traité (car Roscelin avait commencé par être clerc

* Ans. Op., De Trin., proem. et c. I, II. — Ep., II, 35 et 41 . — Labb , Concil., t. X, p. 184. — Uist. litt., I. IX, p. 358.

NOUVEAUX écrits d’anselme.

dans son église), lui écrivit pour l’avertir charitablement ; du moins peut-on mettre à cette date une lettre où il déclare que , pour son compte, il n’a ni crainte ni horreur de sa présence, qu’il le verrait même volontiers , espérant de sa part un retour à de meilleurs sentiments; mais qu’il y a des gens plus curieux de connaître la vie d’autrui que prompts à corriger la leur, et qu’à ceux-là Roscelin est odieux, lves lui-même, à cause de lui, leur deviendrait suspect, et bientôt, au seul nom du novateur, on les verrait, suivant leur usage, ramasser des pierres pour le lapider. Il faut donc qu’il se résigne aux maux que la sentence du concile, aux spoliations que l’avarice de quelques-uns lui ont fait subir; il faut que, prenant en patience les épreuves que Dieu lui envoie pour l’améliorer, il imite le bienheureux Job, qu’il est si loin d’égaler; il faut enfin qu’j/ écrive une palinodie, et l'Église, sa mère, le traitera maternellement.

Roscelin était plein d’orgueil et d’âpreté ; les conseils prudents d’un prélat très éclairé ne furent pas probablement écoutés. Il y eut un éclat, et peutêtre est-ce alors qu’il fut, comme on le raconte, fouetté par les chanoines de Saint-Martin, dans le chapitre desquels il était entré. Ainsi le refuge qu’il devait apparemment à la protection d’Ives de Chartres fut perdu pour lui. Enfin, soit que sà position lui devînt insupportable, soit plutôt que l’autorité épiscopale et royale se lassât des désordres qui ,

partout , signalaient sa présence , il fut forcé de quitter lu France, et peut-être est-ce ainsi que sa condamnation synodique se sera changée en arrêt de bannissement. D’autres ont prétendu qu’il fut de nouveau condamné dans un concile , rassemblé à Reims par le roi Philippe Ier à l’occasion de son mariage avec Bertrade de Montfort (18 septembre 109G), et c’est alors qu’il aurait quitté la France*.

Quoi qu’il en soit, il se retira en Angleterre. Il y porta son esprit inquiet, et, au lieu de se faire oublier, il se jeta tout au travers des controverses. 11 parait avoir soutenu, avec un certain retentissement, que les fils de prêtres, et en général tous ceux dont la naissance est illégitime, ne devaient pas être admis dans les ordres; car Thibauld d’Êtampes, qui se faisait appeler le docteur de Caen, et qui était alors professeur à Oxford, lui adressa, en forme de réfutation, une épître où il établit, par l’autorité et le raisonnement, que les fautes sont personnelles, que la religion ne tient compte ni de la naissance ni de la condition, et fonde le sacrement sur l’égalité*. Comment, dans quelle occasion Roscelin attaquat-il ensuite l’archevêque de Canterbury ? Est-ce au point de vue dogmatique qu'il tâcha de le ruiner dans l’esprit des doctes? Chercha-t-il à semer des doutes sur sa foi, sa conduite ou ses talents? Le

1 Hauréau, De la Phil. scol., 1. 1, ch. VIH, p, 190.

* D’Acliery, Spicileg., t. III, p. Ai8.

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