‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 41 sur 109 · CHANTRE IX · texte numérisé non relu

CHANTRE IX

dote elle-même est enveloppée d’obscurité, et l'on ne connaît avec certitude qu’une réponse hautaine en deux pages de méprisante invective, bien digne d’Abélard irrité. Tous les torts, tous les affronts, tous les faibles de Roscelin y sont cruellement relevés, et contre lui sont défendus Anselme et Robert d’Arbrissel, qu’il avait attaqués. Le doux Anselme rencontra là un défenseur inattendu qui parla [jour sa cause, mais non selon son cœur; et il dut se trouver trop vengé 1 .

Ces luttes de doctrines le ramenaient du moins à ces études, à ces travaux de la pensée, auxquels les ' intérêts de son diocèse l’arrachaient trop souvent.

Sa répugnance pour les affaires séculières allait jusqu’à la faiblesse. Quand il lui fallait intervenir dans ces démêlés que provoquent les passions humaines,

* J’ai ailleurs attribut, comme Duchesne, à Abélard la lettre adressée à l’évêque de Paris el qui est insérée dans ses œuvres. Abélard, t. I, p. 80 el Ab. Opéra, Ep. 21, p. 3:14). C’est aussi l’opinion du père Eabbe et de M. Hauréau (S. Conc., I. X, p. 487 el de. la Phil. scol., I. I, ch. VIII, p. 182). Mais les ailleurs de Y Histoire littéraire (t. VIII, p. 404 et IX, p. 301), Mabillon (Annal, bened., 1. LXIX, n» 71). Pagi ( Crit . hist. in Baron., an 1004, n" 13), Puboulai (Hist. univ. par., 1. 1, p. 4921, ne veulent pas que celle lettre dirigée certainement contre Roscelin soit d’Abélard. Elle est, selon le manuscrit, adressée par P. A l’évêque de Paris G., et semble écrite, peu de temps après que Roscelin eut quitté l’Angleterre, k l’évêque Guillaume, dont l’administration dura de 1096 à 1102. Mais k cette époque, Abélard n’avait encore fait aucun ouvrage de théologie ; k peine arrivé k Paris, très jeune encore, il eût difficilement pris ce ton avec Roscelin, son maître, et parlé avec tant d’assurance k son évêque. On peut répondre "vue l’année du retour de Ros.elin n’est nulle part fixée; il peut avoir quitté

le dégoût le prenait, le cœur lui manquait ; il lui arrivait de se trouver mal, et ses confidents étaient obligés de l’emmener, et de lui proposer, pour le remettre, quelque belle question touchant la Foi ou la sainte Écriture. C’était comme un antidote merveilleux qui lui rendait la santé du corps et de l'Ame. « Que voulez-vous, disait-il; j’ai depuis si longtemps banni tout amour, tout désir des choses du siècle, je ne puis me trouver pour elles ni force ni ardeur. J’en fais l’aveu : quand ces tristes intérêts me viennent assaillir, obséder, c'est pour moi une horrible apparition, et je frémis comme un enfant à la vue de quelque chose de hideux. »

Chez lui le scrupule était excessif. On a souvent cité de lui cette parole : « J’aimerais mieux être en enfer sans péché, que dans le ciel avec un péché *. » Vœu singulier, à peine chrétien, qu’il aimait à redire. On raconte qu’un jour il fut désespéré pour avoir mangé un hareng cru, et qu’il fallut qu’Éadmer le rassurât en lui disant que le sel corrigeait la

l'Angleterre pendant la seconde partie de l’administration d’Anselme entre tlOO et 1109. I’., c’esl-k-dire Pelrus, le maître Pierre (nom usité d’Abélard) peut avoir écrit , non à Guillaume, avant 1102, encore inoius, comme le veut Duchesne, k l’évéque Geuflïoi, c’est-k dire avant 1005; mais aux évéques Gualou entre 1101 et 11 16, ou Girberl entre 1112 et 1123. L’auteur de la lettre y désigne un de ses ouvrages sous le titre qu’Abélard donne k un des siens. Quel autre que lui, parmi les docteurs de Paris, eût alors parlé avec autant d'orgueil de lui-méme, de ses disciples et de sa position? Ou sait d’ailleurs qu'il traitait d’insensée, insana, la doctrine de son maître Hoscelin (Ab. Op", Mot. XXVIII in Ep. I).

1 Heur. Uuigblou, 1. 11, cb. VIII, p. 2378.

crudité du poisson Ces petites choses peuvent surprendre et paraître douteuses; mais il est vrai qu’il était timoré à l’excès dans les affaires du siècle. Il s’y montrait inepte à dessein , dit un contemporain.

Mais ses devoirs étaient impérieux : il avait de vastes propriétés à régir, des maisons des. champs à visiter, du monde à recevoir. Il fallait consoler les malheureux, soulager les pauvres, exhorter les faibles, redresser les méchants ; il n’était entouré que de maux à réparer et d’abus à détruire. Il avait bien abandonné à Baudoin, avec le soin de sa maison, les détails de son administration; mais il ne pouvait se refuser aux affaires qui exigeaient l’intervention de son autorité personnelle, et il aurait cru risquer son salut s’il avait sciemment négligé les intérêts ou les droits de son Église. ^Vussi tous les opprimés dans le sein du clergé tournaient-ils les yeux vers lui; aussi l’évêque de Worcester, Wlstau ou Wulstan, que Rome a béatifié, le seul qui restât des anciens de l’Église nationale, et que sa piété n’avait pas préservé dos persécutions politiques % lui écrivait-il qu’il était placé sur la plus haute citadelle d’où l’on pût repousser les oppresseurs de l’Église, et lui citait-il, pour le fortifier

' Sanasti me, inquit, ne peccati torquerer memoria Ex in-

duslria hebelcra in secuiaribus se præbebal. Malm., G est. Pont., I, p. 229.

* Mail. Paris, l. I, p-. 79 de la trad. — Malm., Gest., Pont., 1. H, T - 279.

dans l’exercice de son autorité, les exemples de Stigand le Saxon.

C’était en réponse à une consultation d'Anselme. 11 avait voulu consacrer sur sa propriété de Hcrga, dans le Middlesex 1 , une chapelle dont Lanfranc avait commencé la construction , et l’évêque de Londres s’y était opposé, alléguant que, le lieu étant dans Son diocèse, lui seul y pouvait faire les actes du ministère épiscopal (1 094). U semblait à Anselme que le primat d’Angleterre était par tout le royaume comme dans sa terre, et pouvait y exercer les droits de la crosse et de l’anneau. 11 voulut rechercher la tradition, et il s’adressa à Wulstan, le seul prélat qui restât l’ayant pu connaître. « Le droit est certain, répondit le Saxon, pour les églises particulières. H y a dans mon diocèse plusieurs autels que Stigand, prédécesseur de Votre Excellence, a dédiés dans ses propriétés, même bénéficiaires, sans que mes devanciers ni moi ayons élevé aucune plainte 2 . »

Ce Wulstan, personnage vénérable et singulier, que signalait sa piété autant que sa simplicité tout

1 Le texte dit ilerga ou Berga (p. 38). Ce doit être Harghes, propriété de 104 liidcs (suivant Lingard 3,530 hect.), enlevée et rendue plusieurs fois & l’Église de Canterbury (Ep., III, 85). Un manuscrit de celle de Rocliestcr nomme entre les propriétés de cette église in Midlesere Herghas, et une charte de Guillaume I*r, »n Mildescxum Hergam. C’est aujourd’hui Harrow. L’église paroissiale contient encore quelques constructions de Lanfranc. L’ancien manoir des archevêques s’appelle Ilegeslon (Ans. Op.-, i. Seld.in Eadm., Not.,p. 127. — Alonast. anglic., t. I, p. 96, 109 et 111. — Lysons, Envir. of London, vol. II, part. I, p. 328).

* Ep , III, 19, IV, 3. — Hist. nov., I, 38.

apostolique, et dont la vie est une légende pleine de merveilleux, fut comme le dernier saint des Saxons. Il avait eu à se défendre contre l'intolérance normande de Lanfranc; et s’il s’était maintenu dans son titre, la croyance populaire l’attribuait à l’intercession de saint Edward, qui l’avait protégé par un miracle manifesté sur son tombeau 1 . Anselme, plus juste, plus impartial envers les Anglais que son prédécesseur, traitait Wulstan avec distinction et respect. Mais il le perdit bientôt (1095); il le remplaça plus tard au siège de Worcester par Sanson, chanoine de Bayeux. C’est à la même époque que Girard, neveu de Walchelin, évêque de Winchester, fut nommé au diocèse de Hereford, vacant par la mort de Robert de Lorraine. Les deux nouveaux prélats étaient fort peu avancés dans les ordres, car ils reçurent ensemble de la main du primat la prêtrise, et l’un d’eux même, le diaconat, à Lambelh, dans l’église de Saint-André de Roehestcr * ; le lendemain 15 juin 1096, ils furent sacrés à Saint-Paul de Londres, en présence de quatre de ses suffragants.

La primauté du siège de Canterbury s’étendait à toutes les îles britanniques. Anselme était comme

1 Malmesb. Gest. Reg., Ht, p. 118. Gest. Pont. , lit et IV, p. 273-286. — Roger Ilovcd., Annal., I, an 1062 et 1095. — Ans. O/)., Annot. in Ep., p. 565. — Anglia sacra, part. II, p. 241.

5 Le domaine de I.ambcth , Surrey et son église appartenaient U l’évêque de Rochesler pour Penlretien des moines de Saint- André de sa cathédrale, et passèrent plus tard par échange aux mains des archevêques de Caulcrbury (Ducarol, Bibl. topograph. liril., vol. H).

le patriarche, non-seulement de l’Angleterre, mais du pays de Galles, de l’Ëcosse, de l’Irlande et des Orcades. Ou conçoit que dans ces contrées éloignées, dont les mœurs étaient à peu près barbares, où le christianisme avait encore bien des complètes à faire, que régissaient des gouvernements étrangers ou ennemis, l’autorité du primat ne pouvait s’exercer avec suite, avec efficacité. Cependant il les comprenait dans sa paternelle sollicitude; il ne négligeait aucune occasion de renouer par sa correspondance les liens qui les rattachaient à l’Église et à lui. Nous avons une lettre d’une date inconnue, dans laquelle il recommande au comte des Orcades, Hacon, qui tenait ces îles sous la suzeraineté de la Norwége, de favoriser la propagation de la parole de Dieu, il le félicite de l’avoir entendue lui-méme, et de posséder enfin un évéque qui veille à la conversion de son peuple '. On suppose qu’une lettre adressée à Robert, son ami et son fils très cher, et à ses sœurs et filles bien-aimées, qui, toutes, portent de bizarres noms*, a pour objet d’encourager et de guider une congrégation de femmes qui, sous la direction de quelques missionnaires, essayait de se former dans une province galloise .

Mais c est avec 1 Irlande qu il paraît avoir entre-

1 Ep -, IV, 92. L’évêque des Orcades, Radulfe, avait été ordonné par 1 archevêque d’York, en 1071. Lanf., 14et 13 Voyez

liasse, Anselm., t. 1, 1. H, ch. VIII, p. 318.

* Seit.’,Ef1' H^dit> Luverim, Virgit, Godil. Ep., 111,133. Voyez liasse, ibtd., p. 302. 3

CflAPITRE IX.

tenu les relations les plus suivies. 11 ne voulait pas que les évêques de cette contrée restassent étran- * gers aux saints combats qu’il rendait pour la cause de l’Église. 11 leur adressa un récit de sa conduite et des événements, et leur recommanda de vivre dans la pure doctrine et dans la paix chrétienne *. 11 correspondait avec le roi des Hiberniens, Murierdarch O’Brien; il le louait du calme de son royaume, lui donnait de religieux conseils, lui signalait de graves abus et d’odieuses coutumes à réformer, par exemple, l’usage d’élire des évêques sans leur assigner de diocèse déterminé, et l’instabilité des mariages, ou plutôt la nullité du lien conjugal, dans un pays où les femmes étaient devenues un objet d’échange et de trafic comme un bétail 2 . Quelque temps après, un Irlandais, Samuel O’Haingly, moine de Saint-Alban, vint trouver l'archevêque et l’informer de la mort de Donat, son oncle, évêque de Dublin. 11 ajouta qu’il avait été élu pour lui succéder par le roi, le clergé et le peuple, et qu’il venait demander la consécration. Anselme, après l’avoir gardé quelque temps près de lui pour le connaître et l’instruire, le consacra, le 20 avril 1096, dans l’église de Winchester, en lui faisant faire profession de soumission au siège de Canterbury. 11 ne paraît pas que ce choix lui ait donné une durable satisfaction. Bientôt les évêques d'Irlande, de concert avec leur roi Murierdach et

1 Ep., supp. 8.

• Ep., III, 142, 167.

leur duc Dermeth, lui exposèrent que l’importante ville de Waterford, éloignée de tout siège épiscopal, était depuis des siècles abandonnée à de périlleuses tentations. Ils demandaient donc qu’elle fût érigée en évêché, et que son premier pasteur fût Malchus, moine de l’église de Winchester, dont ils exaltaient la naissance, la science et les vertus. Anselme agréa ce choix, et consacra Malchus, après les professions d’usage, le 28 décembre, dans la cathédrale de Canterbury. Ce prélat conserva toujours sa confiance ; car, ayant appris que l’évêque Samuel disposait à sa fantaisie des livres et des ornements donnés par Lanfranc à l’église de Dublin, et faisait sur les chemins porter une croix devant lui, honneur réservé aux archevêques revêtus du pallium, Anselme, non content de lui adresser une sévère remontrance, chargea Malchus de l’aller trouver pour lui intimer sa volonté et faire rentrer les choses dans l’ordre * .

Mais il faut revenir un peu en arrière pour reprendre le fil des événements qui suivirent le retour du roi en Angleterre (1 094).

« Hist. nov., Il, p. 45 et 46.— Ep., III, 72, IV, 27.— Warc, Anliq. oflrelanil, l. I, p. 310 et 527.

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