‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 42 sur 109 · LES DEUX PUISSANCES. — LUTTES D’ANSELME ET DU ROI · texte numérisé non relu

LES DEUX PUISSANCES. — LUTTES D’ANSELME ET DU ROI

«Comme la mer, dit OrdericVital *, jamais ne se repose dans une immobilité tranquille et sûre, mais toujours se meut troublée par sa fluidité inquiète, et, bien que parfois elle paraisse calme aux yeux des spectateurs, effraye les navigateurs par ses fluctuations et son instabilité; ainsi le siècle présent est incessamment tourmenté par sa mobilité, et varie visiblement dans ses aspects sans nombre, tour à tour tristes ou riants. Parmi les impudents amateurs du monde, gens à qui ce monde même ne suflit pas, il s’élève à tout instant quelque terrible querelle , qui bientôt dépasse toutes bornes. Et tandis que chacun s’efforce d’avoir le dessus, d’écraser son rival, et, oubliant l’équité, viole la loi de Dieu, pour acquérir ce qu’il ambitionne, le sang humain est cruellement versé. C’est là ce que les vieux livres des historiens rapportent abondamment; c’est là ce que sans cesse les modernes rumeurs répandent par les bourgs et sur les places publiques. De ce dont plusieurs se réjouissent à présent, d’au-

' Hiat. Eccl., IV, t. 2, p. 25i .

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très pleurent et se désolent. J’ai déjà retracé brièvement dans cet ouvrage quelques-uns de ces coups du sort, et j’ai dessein d’en ajouter d’autres avec la même sincérité, selon ce que j’ai appris de ceux qui ont plus vécu. »

Anselme vivait à l’époque des luttes les plus mémorables entre l’Empire et la papauté. Ce premier schisme d’Occident agita presque toute l’Europe, et prit les proportions et les caractères d’une de ces crises générales que l’esprit des modernes aime à signaler, comme les phases nécessaires du cours régulier des choses humaines. Sans abuser d’une disposition trop commune aujourd’hui à prendre dans l’histoire la suite des faits pour le développement d’un système, nous reconnaîtrons dans la seconde moitié du onzième siècle un ensemble d’événements qui peuvent se ramener à une de ces questions de principes dont la solution dernière semble être une révolution. Au moment de voir un philosophe entrer sur la scène, n’est-il pas naturel de conjecturer qu’il jugera son temps comme nous, qu’il se fera le champion d’une cause, le représentant d’un principe; qu’il aura conscience de son rôle, et sera dans le secret de sa propre histoire? De nos jours les moindres esprits sont généralisateurs. 11 n’est si superficiel observateur de la société qui ne prétende dans chaque fait découvrir une idée. Comment ne pas supposer qu’un esprit de l’ordre de celui d’Anselme aura dû aussi comprendre sa mis-

sion et sc rendre compte du drame en y figurant? Supposition fausse pourtant • il obéit à l’impulsion de sa foi, non à la loi d’un système. Il ne généralisa pas son œuvre individuelle. Il ne savait ce que c’était que la force des choses, que la marche du temps, que l’esprit d’un siècle. Ce n’est guère la coutume des gens qui agissent que de penser à tout cela ; les personnages de l’histoire n’en font pas la philosophie. Et surtout ce n’est pas au moyen âge qu'on doit s’attendre à rencontrer, même chez un penseur, celte critique de l’action au milieu de l'action, si commune au siècle de la révolution française.

Mais ce que saint Anselme n’a pas fait, il faut le faire, et considérer dans son ensemble le grand mouvement historique auquel il a participé.

Depuis que la chute de l’empire romain n’avait plus laissé debout que deux puissances, l’Eglise chrétienne et la royauté germaine, elles étaient demeurées les dépositaires et les gardiennes de deux lois: l’Église, de la loi évangélique; la royauté, de la loi féodale. Indépendamment de toute passion humaine, de toute rivalité d’ambition, ce seul fait devait inévitablement amener entre elles un conflit. Dans ce monde nouveau fondé sur la conquête, la propriété, ou, pour mieux parler, la possession territoriale, la possession foncière ou usufruitière était l’attribut du plus fort et le signe de l’autorité. Par le cours des âges, l'Église n’avait pu rester quelque chose de purement spirituel, comme une secte ou une école.

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Dire qu’elle était devenue une puissance, c’est dire qu’elle avait acquis tout ce qui rendait puissant. Depuis Charlemagne surtout, elle était entrée en partage de la terre. Les rois et les barons l’avaient euxmêmes enrichie. Placée à côté d’eux, par eux consultée et même obéie-, supérieure par ses lumières , elleavait obtenu naturellement unecertaine influence dans les affaires du monde. Elle formait un corps dont les chefs, souvent nobles eux-mêmes, rivalisaient avec la noblesse et se regardaient comme des barons spirituels. Us possédaient, jugeaient, parfois même guerroyaient à l’exemple de l’aristocratie féodale. Celle-ci les poussait dans cette voie. Soit par ses respects, soit par ses dons, eUe avait aidé la .hiérarchie ecclésiastique à marcher au moins l'égale de la hiérarchie militaire. En retour, le clergé avait souvent secondé, fortifié les pouvoirs temporels. U les consacrait et les éclairait, en les entourant tantôt de ses hommages, tantôt de ses conseils ; mais s’il leur prêtait quelque chose de l’autorité morale qui résidait en lui, il leur opposait par moments cette loi morale qu’il était chargé d’enseigner et de défendre. Tenant en main la vérité divine, comme une épée de justice, l’Eglise pouvait se regarder en principe comme arbitre de tout droit et de tout devoir; et si en toutes choses elle n’intervenait pas à ce titre, c’était prudence ou modestie; c’était, si l’on veut, faiblesse ou nécessité, mais ce n’était pas incompétence. La mission catholique n’a pas de limites mo-

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raies, car rien ne se faitqui ne soit bien on mal, et qui, par conséquent, ne soit du ressort du pouvoir de lier et de délier. De nos jours encore l'Église aurait peine, en pure théorie, à bien limiter sa juridiction. Mais, dans le fait, les rois y résistaient ou savaient s’y soustraire. Tandis que la foi de leur baptême leur eût difficilement permis de la contester, ils avaient apporté des forêts de la Germanie une tradition bien propre à les en défendre, une croyance non moins puissante à leurs yeux, et qui avait pour ainsi dire passé dansleur sang: ils croyaient à la sainteté du lien féodal. Delà une certaine fierté naturelle à toute royauté, à toute seigneurie. Voyant l’Église investie de biens et de droits temporels sous les formes ordinaires, les princes lui supposaient aisément des obligations correspondantes; et, elle aussi, ils la regardaient, à certains égards, comme leur feudataire. C’est ainsi que les enfants des Sieambres relevaient la tête, et qu’un antagonisme nécessaire s’établissait entre les deux grandes choses du siècle, la religion et la féodalité.

Je n’ai rien dit des passions humaines; mais faites-les rentrer dans le déliât, et vous le verrez s’agrandir et s’animer. Comme croyance, la religion était acceptée , aimée des grands du monde; comme règle, elle leur était importune, odieuse. Ces guerriers violents, avides, débauchés, cruels même, n’étaient préservés des vices de la barbarie, les uns, que par une piété exceptionnelle, les autres, que par

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les vertus accidentelles de leur nature. La plupart devaient chercher à se débarrasser d’un contradicteur incommode, en sapant son indépendance. Leur intérêt était d'asservir le clergé; ils en trouvaient le moyen dans la subordination féodale. De là leur tendance à en étendre sur lui, à en appesantir le joug; à convertir toutes ses propriétés en bénéfices conditionnels; à mettre au rang des octrois de leur puissance les dignités ecclésiastiques, dont les fonctions spirituelles ne semblaient plus que l’accessoire. Celui qui faisait l’évêque seigneur finit par le faire évêque. Ainsi la concession des titres sacrés ne fut plus qu’un marché, négocié trop souvent par la politique et l’intérêt, par la cupidité et la peur. C’est cette sorte de transaction toute mondaine qui semblait un trafic des dons du Saint-Esprit. En termes canoniques, on appelait cela simonie. Le pouvoir avait donc intérêt à corrompre le clergé, et le clergé était corrompu. 11 l’était et par l’action des gouvernements, et par l’exercice d’une autorité trop peu responsable, et par sa communauté d’origine avec une société déréglée. De honteux abus dévoraient l’Église; l’incontinence, sœur de la simonie, la dégradait. C’est la plainte universelle des écrivains religieux du commencement du onzième siècle : une réforme dans l’Église était le cri de toutes les âmes chrétiennes.

On doit comprendre maintenant comment la piété la plus sincère put inspirer à ses chefs l’idée d’une

régénération liée à l’extension ou à la restauration de leur puissance; il fallait absolument grandir l’Église pour l’affranchir, et l’affranchir pour la purifier. Sa discipline morale avait péri dans les liens de la subordination temporelle. 11 semble donc que l’on devait, pour rétablir la première, attaquer la seconde , et briser le joug féodal ou politique. Or qui pouvait le tenter? Toute Église nationale était génée par mille contraintes, enchaînée par mille précédents. L’Église universelle, qui se résumait dans l’Église de Rome, pouvait seule prendre l’initiative en donnant l’exemple, affranchir la chrétienté en s’affranchissant elle-même. Ainsi s’expliquent ses luttes, ses entreprises contre l’Empire, ses protestations contre la prétention ou la coutume de convertir le domaine sacré en un domaine féodal, avec toutes ses conséquences, de faire des dignités ecclésiastiques un don de la faveur ou le prix d’un marché. Ainsi s’explique ce soin jaloux de restreindre en tout lieu les juridictions séculières par les juridictions canoniques ; d’attirer à Rome, par la voie des appels au saint-siège, la juridiction universelle; de devenir enfin l’arbitre du monde. Là conduisait la simple pensée d’une réforme dans l’Église. Ajoutez-y le sentiment d’une mission divine et d’une autorité morale infinie, et vous concevrez comment, de concert avec l’orgueil et l’ambition, la conscience même put entraîner de grandes âmes à l’idée de la dictature spirituelle, à l’idée de la théocratie.

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Cette idée, Grégoire Vil en fut le héros. Mais il ne la représenta pas seul ; elle anima ses prédécesseurs et ses successeurs immédiats. Comme but avoué, comme croyance confuse, comme instinct ou devoir de position, elle trouva des défenseurs ou des auxiliaires dans tous les clergés. La résistance à cette idée, aux empiétements et aux usurpations qu’elle autorisait, fut également générale chez tous les souverains. C’est là le fond de la question du onzième siècle. Ou connaît maintenant l'origine et le sujet de la guerre. Partons de là pour juger de l'époque que nous racontons, et revenons à notre récit.

La Grande-Bretagne est toujours la région séparée du reste du monde, penitus tolo divisos orbe Britannos. Elle s’était peu ressentie des agitations de l’Europe. La question s’y était posée autrement; la papauté n’y exerçait qu’une faible influence ; elle oubliait souvent l’Angleterre et s’en laissait oublier * . Dès le temps des Saxons, il y eut quelque chose comme une Eglise anglicane. Le conquérant, en la peuplant de prélats normands, était loin de l’avoir affranchie. 11 la voulait riche, honorée, puissante même, mais comme une magistrature dans l’État, c’estrà-dire subordonnée. Quoique en France il se fût montré favorable à l’autorité des évêques , et qu’il eût consacré leur juridiction au concile, ou

* Cf. Lingard, Antiq. de l'égl. angl.-sax.,ch. V, p. 197, 204, et not., p. 508.

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plutôt «au parlement de Lillcbonne, en 1080, il n'y voulait voir qu'une délégation de sa souveraineté; et il traita, sous ce rapport, l'Angleterre comme la Normandie. 11 se saisit du droit, communément reconnu aux rois saxons , d’investir les titulaires , soit évéques, soit abbés, des domaines ecclésiastiques, commodes possesseurs de fiefs ou seigneuries viagères, et de leur donner de sa main les signes extérieurs de leur dignité. Or la crosse et l'anneau semblaient plutôt les insignes du pasteur que du feudataire. Aussi a-t-on pu dire qu'il est peu de droits de suprématie ecclésiastique réclamés par Henri VIII qui n’aient été possédés, sous des formes différentes, par Guillaume le Conquérant *.

On a vu cependant que la papauté favorisa son ambition et se rangea de son côté. Le roi aimait la pureté des mœurs dans le clergé; il ne croyait pas encourager la simonie; il donnait la prélature au plus docile peut-être, non au plus offrant; il en faisait la récompense du dévouement, non l’objet d’un marché, alors même qu’il nommait Remi à l’évêché de Lincoln pour lui avoir prêté un navire et vingt chevaliers au moment de la descente en Angleterre. L'Église anglo-normande, sous Lanfranc, fut en communion de foi et de mœurs avec celle de Rome ; mais, comme Lanfranc, elle se donna au roi, et accepta pleinement le régime féodal. Les rapports

• Thebrilish Critic, n° LXV, p. 16.

Diqitizcd by C.QO<;k

avec le saint-siège furent courtois ou respectueux, au moins dans les premiers temps; mais quand Alexandre 11 fît place à cet archidiacre dominateur qui avait tout dirigé depuis vingt ans; quand Grégoire VU monta sur le trône de saint Pierre (1073), deux grands caractères furent bientôt mis en présence. Un jour il écrit, ce conquérant du monde spirituel , au conquérant de l’Angleterre : « Entre tous les rois, nous n’avons que toi qui, nous le croyons, préfères à tout le reste les devoirs chrétiens... Nous t’avertissons de veiller aux biens de saint Pierre , dont la collecte s’opère dans ton royaume... Fais-toi de lui un juste et saint débiteur. » A la reine Mathilde il dit : « Insiste auprès de ton mari ; ne cesse pas de lui inspirer ce qui peut servir à sauver son ûme. » Mais le roi semble ne pas comprendre ce langage. Alors c’est au prêtre, c’est à Lanfranc que le pontife s’adresse : « Ta fraternité ne s’est pas beaucoup inquiétée de venir vers nous. . . Notre étonnement est profond ; et n’était la mansuétude apostolique, n’étaient les anciens gages de ton affection, dès longtemps il t'en aurait coûté cher. Ni la peur de quelque puissance mondaine, ni l’amour supersti lieux d’un certain personnage ne doivent t’écarter de notre présence. Pour lui, si un nouveau mouvement d’arrogance le soulève contre le saintsiège, si quelque caprice indocile ou insolent le pousse contre nous, nous le ressentirons d'autant plus péniblement que nous l’avons aimé davantage. C’est

à ta religion de l’en préserver. » Lanfranc, un peu troublé du reproche, répond au pape que sa paternité l’accuse de refroidissement; « mais ne serait-ce pas Grégoire qui s’est refroidi pour lui? Ce n’est pas sa faute s’il n’a pu jiersuader le roi et l’amener à ce qu’on exigeait. Au reste, ajoute-t-il, le roi écrit luiméme. » Mais le roi, qu’écrit-il? «Je vous envoie le denier de Saint-Pierre, car j'ai trouvé que mes prédécesseurs en agissaient ainsi. Mais rendre l'hommage de fidélité, je ne l'ai voulu ni ne le veux, car je ne l’ai pas promis, et ne trouve pas que mes prédécesseurs aient accordé cela aux vôtres (1 080). « De tout autre ce refus eût irrité Grégoire. Mais avec Guillaume il se contient; seulement il lui rappelle son ardeur pour la cause de la royauté normande : « Guillaume est la perle des princes ; qu’il soit le modèle de la justice et le type de l’obéissance. Dès ce monde, il y gagnera victoire, honneur, puissance, grandeur. Qu'il ne se laisse point arrêter par la tourbe des mauvais rois. » Dans une seconde lettre, le pape renouvelle ses louanges et ses instances. Dans une autre, il s’adresse encore à la reine; puis il écrit à Robert, son fils; enfin il recommande au légat Hugues, alors évêque de Die, celui que nous avons vu depuis archevêque de Lyon, l'indulgence envers les prêtres que Guillaume protège : « Le roi des Anglais ne se conduit pas en tout aussi religieusement que je le voudrais ; mais il ne détruit ni ne vend les églises... 11 se montre vraiment plus digne d’ap-

probation et d’honneur que les autres rois. » C’est sur Lanfranc que sa colère éclate : « Je t’ai souvent invité à venir à Rome ; par orgueil ou par négligence, abusant de notre patience, tu as tardé... De par l'autorité apostolique, nous t’ordonnons, après quatre mois pour toute trêve, d’ôtre à Rome à la Toussaint de la présente année (1081). Si tu coure le risque d’une désobéissance, qui est, selon Samuel, presque le crime d’idolâtrie, sache que la puissance de saint Pierre te frappera ; tu seras suspendu de toute fonction épiscopale *. » A cette époque, la rupture était bien proche. Le roi devenait plus absolu, l’Angleterre plus indépendante du saint-siège. Et comme à Brixen trente évêques d’Allemagne et d’Italie avaient élu Guibert de Ravenne pape sous le nom de Clément III ( 1 080), lorsque Hugues le Blanc, son légat % écrivit à Lanfranc pour le mettre dans leurs intérêts, le Lombard se borna à lui répondre «qu'il ne l'approuvait pas de maltraiter si fort le pape Grégoire et de l’appeler Hildebrand; qu’il ne fallait accuser ni louer personne avant sa mort; qu’au reste, l’empereur devait avoir de bonnes raisons pour faire ce qu’il avait fait; qu’assurément des succès tels que les siens manifestaient une protection divine ;

1 Concil. Coll, regia, t. VI, part. I; Greg. Epist 1. I, 70, 71 ; VI, 30; VII, 23, 23, 26, 27; IX, S, 20. — Lanfr., Ep., 8, II, 63. — Voigt, Hisl. de Greg. Pli.

* Hugo appelé Candidus-, c’était probablement un surnom. Quelques-uns croient qu’il se nommait Bianclii. Il avait soutenu longtemps la cause du pape.

niais qu’ enfin l'Angleterre n’avait pas encore abandonné Grégoire ni arrêté son choix; qu’elle entendrait les deux parties, et verrait plus clairement alors ce qu’elle devrait faire. » Or, quand Lanfranc parlait ainsi, Grégoire était pape depuis sept à huit ans; on l’avait reconnu, on avait communiqué avec lui. Mais son audace inquiétait tous les rois ; ses revers avaient commencé. Vaincu, proscrit, vainement ce fier pontife avait-il adressé à Guillaume, à Mathilde, ses ardentes et impérieuses supplications; il mourut en exil cinq ans après, sans avoir obtenu d’assistance, ni môme, à ce qu’il semble, une parole de consolation. La politique est impitoyable.

Voici quelle était en effet celle que Guillaume léguait en mourant à son successeur, et dont Éadmer nous a conservé les trois maximes fondamentales : 1. Nul, dans tout l'empire, ne peut, sans l’ordre du roi, reconnaître un pontife de Rome pour pape apostolique, le visiter sans autorisation royale, ni recevoir de ses lettres sans que le roi les ait vues préalablement. 2. Un concile national tenu par le primat ne peut rien établir ni défendre qu’en conformité de la volonté royale. 3. Aucun archevêque ne peut, sans le même ordre, contre un des officiers ou des barons du roi chargé d’un crime capital, prononcer l’excommunication, intenter une action, porter une peine canonique quelconque '. — Tels

1 Hist. nov., I, p. 29.

étaient les principes de la monarchie, quand, en montant sur le trône, Guillaume le Roux vint les aggraver par la violence de son caractère; quand, en recevant la mitre, Anselme vint leur opposer la religieuse résistance de sa foi et de sa vertu.

La grande question était donc celle du schisme qui divisait l’Allemagne et l’Italie. Quel était le vrai pape, de Guibert ou d’Odon de Chàtillon, de Clé- . ment III ou d’Urbain II? Fidèle à l’exemple du Conquérant, l’Angleterre était officiellement demeurée neutre. Elle s’intéressait peu à la querelle; elle en entendait parler seulement, ut in Anglia ferebalur *. Mais on sait qu’ Anselme, du temps qu’il était abbé du Bec, avait fixé son choix comme la Gaule et l’Italie, et devancé la décision définitive de l’Eglise catholique. Il avait fait sa soumission au moine français, qui, d’évêque d’Ostie, devint le pape Urbain II. Ce n’est pas qu’il eût d’intimes rapports avec le saintsiège. Nous avons une lettre de Grégoire VII, qui semble lui écrire le premier, et qui lui dit que la bonne odeur de ses fruits est venue jusqu’à lui ; mais il ajoute qu’un voyageur lui a rapporté qu’il n’était pas juste envers un frère convers : « Imitez « votre Seigneur, imitez votre maître... Et nous « vous prescrivons de lui rendre justice devant Hu- « bert, notre cher fils, et, si je suis bien informé, « votre ami. » Urbain, peu de temps après, avait entretenu une correspondance avec Anselme au sujet

1 Hist. note, I, p. 40.

DjgitizecUjyiGoOgle

île Foulque, évêque de Beauvais, dont l’élection paraissait peu régulière, l’aptitude douteuse, et à qui il le priait de servir de guide et de tuteur, comme à un ancien frère du Bec. On voit là que des moines du Bec voyageaient souvent de Normandie en Italie; deux sont nommés, cest Jean et Hubert. Le premier nous est déjà connu. Romain de naissance, chanoine à Saint-Quentin de Beauvais avant d'entrer au Bec, il devient plus tard abbé en Italie, où nous * le retrouverons. Le dernier sert de nonce ou du moins de messager au saint-siège; il paraît avoir porté la lettre de Grégoire, et poussé jusqu’en Angleterre, avec mission d’y faire une collecte pour la papauté dans la détresse. Urbain invite Anselme à lui en donner des nouvelles et à venir prochainement auprès de lui*. En effet, l'abbé projeta ce voyage, mais il ne l’accomplit pas ; seulement ses liens avec le vrai pape se trouvèrent formés. Quoique étranger aux démêlés du monde, la direction de ses idées en matière religieuse ne permettait pas qu’il se méprît dans son choix entre les deux rivaux qui divisaient la chrétienté.

Nous avons laissé Guillaume le Roux en Normandie. Il en revint bientôt, après avoir dépensé beaucoup d’argent sans grand succès (1094). Il s'arrêta à Gillingham, lieu situé à quelques milles de Shaftesbury \ L’archevêque vint l’y trouver pour lui an-

* Ep., H, 31 cl 32.

* Je lis Gillinglmm , paroisse voisine de Shaflesbury; il y a

noncer son intention d’aller en Italie recevoir le pallium des mains du pape. « Des mains duquel? » lui dit le roi. Anselme nomma Urbain, et le roi s’écria qu’il ne l’avait pas encore reconnu ; et ce n’était pas plus son usage que celui de son père de souffrir que personne dans son royaume s’ingérât de nommer un pape. « Autant vaudrait, ajoutait-il, entreprendre de m’enlever ma couronne. » Vainement Anselme lui rappela qu’il l’avait averti. « Ou ne peut, lui fut-il répondu, garder également la fidélité à son prince et l’obéissance au saint-siège. » Alors il demanda la convocation d’une assemblée de la noblesse et du clergé pour examiner la question ; et si elle devait être décidée contre lui, il déclara qu’il aimerait mieux attendre hors du royaume la reconnaissance du pape que de manquer une heure a l’obéissance due au siège apostolique. On prit jour pour la tenue de l’assemblée, et en conséquence, le troisième dimanche de carême, 11 mars 1095, presque tout le royaume se réunit dans l’église de Rockingham pour le jugement decette importante cause. Cette réunion est appelée un concile par les écrivains ecclésiastiques *.

Tandis que le roi et les siens formaient contre lui

dans le latin in quadam villa quœ tribus militants a Saftesberia distans Ilinghcam vocatur. Il y a bien un Aeslingeham, mais c’est une dépendance de l’Église de Rochesler sur la Medway ( Hist . nov., p. 40. — Slonast. angl., t. I, p. 161 , 1G3 et 174). L’un et l’autre s’appelle aujourd’hui Gillingham, l'un dans le Dorset près de Shaltesbury, l’autre dans le Kent près de Maidstone.

1 Vit., II, p. 16, 17. — Hist. nov., I, p. 40, 43. — Labbei Sac.

des trames secrètes, l’archevêque, dans 1 assemblée des seigneurs, des évêques et des abbés, en présence d’une multitude de moines, de clercs et de laïques, exposait la grave question qu'il fallait résoudre. « 11 y avait eu, disait-il, des paroles entre le roi et lui ; un grand conflit était près de natlre. On lui refusait la jiermission d’aller trouver Urbain II. 11 lui avait été dit que reconnaître l’autorité du pape sans l’aveu du roi, c’était disputer au roi sa couronne. Cependant, alors qu’il était paisiblement abbé dans un autre royaume, ce n’était pas l’ambition qui 1 avait amené dans celui-ci. Toute l’assemblée savait comment, malgré sa résistance, il était devenu archevêque. Une de ses objections avait été son adhésion an pape Urbain , et c’est pour cela qu’on le querelle maintenant! Il ne dira pas s’il a été très heureux de sa promotion; mais ce qu’il dira sans craindre de scandaliser quiconque aura lu dans sa conscience, c est qu’aujourd’hui, s’il avait encore le choix, plutôt que de monter au rang qu’il occupe , il aimerait mieux se jeter dans un bûcher ardent. Pour le présent, il n’a plus qu’à leur poser la question : il veut remplir tous ses devoirs; il trouverait grave de renier le vicaire de saint Pierre, grave de manquer à la foi jurée au roi devant Dieu; mais il trouve grave aussi qu’on lui dise qu’il ne peut observer un de ces devoirs sans forfaire à l’autre. »

eoneil., t. X, p. 494. — Synodus generalis, dans Abord, Fid. reg. angl., t. IV.

Cette consultation mit les évêques dans un grand embarras. Nous avons déjà indiqué quel était l’esprit du haut clergé. Il ne manquait ni d'instruction ni de piété ; mais il était normand , c’est-à-dire féodal; politique, c’est-à-dire royaliste. Depuis longues années, les rapports avec le saint-siège étaient interrompus. Sans cesser de reconnaître en principe la suprématie de la chaire de saint Pierre, on s’était habitué à la considérer comme un trône que le vœu des simples fidèles n’avait pas le droit de donner, et qui ne pouvait être occupé qu'avec le consentement des personnages quasi-sacrés qui siégeaient sur les trônes du monde. C’était au roi à reconnaître le pape. Il régnait à cet égard des idées assez confuses et une certaine inconséquence de doctrine. A Rome même, on n'avait pas toujours contesté que la reconnaissance de l’empereur fût une condition nécessaire de la légitimité du souverain pontife. Trancher la question par une négation absolue avait été une des nouveautés ou des revendications de Grégoire. Quoi d’étonnant qu’en Angleterre, loin de la capitale du monde chrétien, on parût presque indifférent à ces questions qui agitaient Anselme et l’Italie? On y était accoutumé à regarder le primat du royaume comme le représentant aussi bien que le successeur de saint Augustin, apôtre de la Grande-Bretagne ; comme une sorte de pape national dont la suprématie suffisait au besoin d’unité religieuse, et un mot d’Urbain II nous apprend que cette assimilation

était, dans une certaine mesure, admise à Rome. « Anselme est, disait-il, le pape d’un autre monde. » Mais la doctrine anglicane elle-même devenait une source nouvelle d’embarras et de perplexité pour le clergé, quand il voyait se heurter le sceptre du roi et la crosse du primat. Lanfranc l’avait accoutumé à l’union des deux pouvoirs. On les tenait pour nécessaires l’un à l’autre, et pour égaux en légitimité. « C’étaient les deux bœufs qui tiraieut en la dirigeant, qui dirigeaient en la tirant la charrue de l’Église en Angleterre '. » Par l’élection d’Anselme, on avait cru se donner un autre Lanfranc. Qu’on juge du trouble des évêques en voyant la discorde éclater, et sur un point essentiel à la religion, entre les deux chefs qu’ils auraient voulu également respecter! De près de vingt prélats qui composaient l'Église nationale, deux seulement sont cités par l’histoire comme fidèles à leur chef et à leur propre dignité, pour ne pas dire à leur foi : Gondulfc, évêque de Rodiester, ce moine normand entré au Bec avec Anselme, son camarade d’études et son invariable ami, et Raph, évêque deChichester, homme d’un esprit simple, mais plein d’un zèle apostolique et d’un véritable courage, et dont la haute stature et l’énergie personnelle imposaient à tout le monde. Mais, de l’autre côté, on voyait Guillaume, évêque de Durham, ancien moine manceau, courtisan

1 Ilist. non., I, p. 36.

d'autant plus empressé qu’il avait été récemment disgracié; Robert Bloet, de Lincoln, ancien chapelain du roi, venu de Normandie avec lui, employé dans toutes ses affaires, et dont les chroniques citent l’esprit flexible et enjoué; Jean, de Balh, médecin tourangeau, qui avait acheté son siège; l’évêque de Norwich, accusé du même fait, Herebert Lozinga *, ou plutôt Herebert la Louange, ainsi nommé à cause de son talent pour la flatterie. Les autres, pour la plupart, étaient neutres : gens faibles et pacifiques, flottant entre des devoirs contraires, ballottés entre leurs scrupules et leurs habitudes, entre leurs croyances et leurs craintes; quelquefois émus de sympathie, d'admiration, ou du moins de respect pour Anselme, mais, au fond, lui sachant mauvais gré de les émouvoir ainsi; lui souhaitant d’être moins inébranlable ou moins incorruptible, et lui conseillant la prudence, au risque de lui suggérer la faiblesse.

Dans le trouble où les jeta sa déclaration , les assistants lui répondirent qu’il lui appartenait de

1 Surgil in ecclesia monstrum, genitore Losinga, Syraonidum secta (Malt. Westm., 'Flores histor., p. 17). Lozinga ou losynga (mieux lausenga, du latin loua), en français losenge, d’où louange. Ce mot, qui signifie aussi tromperie, se rencontre partout. On lit dans le Roman de la Rose :

Maint prudhomme ont désalouez Les losengeurs par leurs loseoges.

Et dans Alain Chartier :

Amour est cruel lozengicr.

(Malmcsb., Gest. Pontif., II, p. 238.— Ducange, au mot: Losynga, — Ménage, au mol : Losenge).

décider; qu’il aimait le bien ; qu’il avait une sainte sagesse ; que si pourtant il voulait simplement s’en remettre à la décision du roi, ils prendraient à cœur ses intérêts comme les leurs propres, et qu’ils étaient d’ailleurs tout prêts à reporter, s’il l’ordonnait, au roi, tout ce qu’il venait de leur exposer. 11 consentit au dernier article ; mais le roi leur dit que c’était dimanche , qu’ils attendissent au lendemain , et qu’ Anselme retournât chez lui. Quand le lendemain il reparut, il demanda, comme la veille, conseil à l’assemblée, et on lui répéta la réponse de la veille : qu’il commençât par se soumettre, puisque, dans aucun cas, on ne pouvait lui donner le conseil d’aller contre la volonté du prince. En parlant ainsi, ils baissèrent la tête. Alors, les yeux au ciel, le visage animé, et d’une voix imposante : « Puisque vous, les pasteurs d'un peuple chrétien, et vous, qui vous appelez les princes des peuples, vous ne voulez me conseiller, moi, votre prince aussi, qu’au gré de la volonté d’un seul homme , j’aurai recours au souverain pasteur et au prince de tous ; j’aurai recours à l’Ange du grand conseil, et dans une affaire qui est aussi la mienne, que dis-je? celle de Dieu et de son Église, je recevrai de lui le conseil que je dois suivre. Il a dit au plus heureux des apôtres : « Tu es pierre, et sur cette pierre j’édifierai mon « église, et les portes de l'enfer ne prévaudront « pas contre elle; et je te donnerai les clefs du « royaume céleste, et tout ce que tu lieras sur la

<( terre sera lié dans les eieux, et tout ce que tu o délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » 11 a dit aussi aux apôtres collectivement : « Qui vous « entend m’entend , et qui vous méprise me mé- « prise, et qui vous touche, c’est comme s’il tou- « chait la prunelle de mon œil. » Ces paroles, que nous tenons pour dites principalement au bienheureux Pierre, et en lui aux autres apôtres, nous les réputons dites au vicaire du bienheureux Pierre, et par lui aux autres évêques qui tiennent la place des apôtres, et non pas à un empereur, à un roi, à un duc, à un comte. En quoi cependant devons-nous être soumis aux princes de la terre et les servir? L’Ange lui-même du grand conseil nous l’apprend quand il dit : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Voilà les paroles, voilà les conseils de Dieu. J’y souscris; je les accepte; pour aucune raison je ne m'en écarterai. Aussi, sachez bien tous que je remplirai comme je l’entends, dans les choses qui sont de Dieu, le devoir d’obéissance au vicaire de saint Pierre; dans les choses qui appartiennent de droit à la dignité terrestre du roi mon seigneur, le devoir d’un conseiller et d’un serviteur fidèle. »

Cette harangue mit les assistants dans le plus grand trouble. Ils se séparèrent avec beaucoup d’empressement, protestant qu’ils ne se chargeraient pas de porter tout cela au roi leur seigneur; et Anselme, ne pouvant confier à personne un pareil soin,

alla, suivi par eux, tout redire lui-même au roi; puis, il se retira. Guillaume, fort en colère, ne savait trop que répondre ; il s’adressait aux évêques , qui formaient de petits groupes, consultaient ensemble, et ne trouvaient nul moyen de le satisfaire, sans violer trop ouvertement les principes. Cependant Anselme attendait seul dans l’église; et comme on tarda longtemps à venir le rejoindre, il appuya sa tète contre la muraille, et il s’endormit.

Les prélats le réveillèrent pour lui déclarer que le roi voulait avoir son dernier mot. Ils lui représentèrent en même temps que les plaintes étaient générales contre lui; qu’en voulant changer les coutumes royales, il attentait à la couronne même; qu’il devait réfléchir qu’Urbain ne pouvait lui faire ni bien ni mal; que, libre de toute influence étrangère, il devait agir en primat du royaume et mettre sagement ses actes en accord avec la volonté du roi, afin de confondre les espérances de ses ennemis, triomphant déjà de sa disgrâce. « Je vous entends, répondit-il ; mais, pour ne rien dire du reste, je ne veux en aucune manière renier ma soumission au seigneur pape. Le jour baisse; renvoyons, s’il vous plaît, l’affaire à demain; j’y penserai, et je répondrai ce que Dieu daignera m’inspirer. » Ces derniers mots leur persuadèrent qu'il commençait à s’ébranler, et ils retournèrent auprès du roi pour l’engager à presser vivement l’affaire, et à provoquer un jugement contre l’archevêque s’il refusait finalement

d’obéir. Celui qui portait la parole pour le roi était Guillaume, évêque de Durham, qui, après avoir tout aigri, garantissait maintenant qu’Anselme obéirait ou serait forcé de se démettre. 11 flattait ainsi les passions du roi, et, le jugeant résolu désormais à ne point patienter davantage, il retourna près d’Anselme pour lui dire qu’entreprendre contre l’autorité royale, c’était encourir la colère divine; que les évêques eux-mêmes s’opposeraient à ce qu’il lui fût accordé de nouveaux délais, et qu’en trahissant la foi d’un sujet, en voulant ravir au roi le premier, le plus cher de ses droits, il courait à sa perte et entraînait ses amis avec lui. Anselme, après l’avoir écouté avec patience, dit simplement : « Que celui qui me veut prouver que, pour n’avoir pas voulu renier l’obéissance au souverain pontife, je viole envers le roi de la terre ma foi et mon serment, paraisse ; il me trouvera prêt à répondre comme je dois et où je dois. » Ces paroles surprirent d’abord ses auditeurs, qui ne les comprenaient pas bien; mais, en se retirant, ils pénétrèrent pour la première fois sa pensée : c’est qu’un archevêque de Canterbury ne pouvait être jugé que par le pape, ni même être forcé de répondre à personne qu’à lui.

Cependant la multitude commençait à se plaindre à voix basse. Un jour même, un soldat sortit de la foule, et, fléchissant le genou devant l’archevêque, il lui dit : « Notre seigneur et notre père, nous tous tes enfants, te supplions par ma voix de ne pas lais-

ser troubler ton cœur. Songe au bienheureux Job, vainqueur sur son fumier du diable, qui, dans le paradis, avait triomphé d’Adam.» Le prélat lui sourit avec bienveillance ; il sentait que le cœur du peuple était avec lui. « Nous nous réjouîmes tous et nous reprîmes courage, écrit un des siens qui était présent, mettant notre confiance dans ce mot de l'Écriture : « La voix du peuple est la voix de Dieu. »

La colère du roi éclata quand il s’aperçut de l’embarras des évêques. Il leur rappela leur promesse de réduire, de juger, de condamner Anselme. L’évêque de Durham, un peu déconcerté, répondit qu’il était nuit, qu’il fallait renvoyer chacun chez soi, et que maintenant, connaissant bien l’affaire, ils y penseraient pour lui jusqu’au lendemain matin.

Le résultat de ces réflexions fut qu’il fallait renoncer à raisonner et procéder par la force, c’està-dire reprendre au rebelle ses insignes et le chasser du royaume. Mais ce conseil ne plut pas aux seigneurs. « Qu’est-ce donc qui vous plaira, dit le roi, si cela ne vous plaît pas? Tant que je vivrai, je ne supporterai pas un égal dans mon royaume. Et comment vous, si vous le saviez si bien appuyé, m’avez-vous laissé m’embarquer dans cette affaire? Allez, allez, délibérez; et, par la face de Dieu, si vous ne le condamnez pas à ma volonté, je vous condamnerai, moi ! — En vérité, dit alors un de ses conseillers nommé Robert (ce doit être le comte de

Meulan), qui était avec lui très' familier, je ne sais trop que penser de nos délibérations. Nous passons toute la journée en conférences fort animées; lui, pendant ce temps, il dort sans songer à mal. Et qu’il remue seulement les lèvres, tous nos arguments sont rompus comme des toiles d’araignée. — Mais, enfin, vous, mes évéques, que pensez-vous? » demanda le roi. Les évêques se rejetèrent sur la haute dignité d’un primat d’Angleterre, d’Ecosse, d’Irlande et des îles voisines, qui ne pouvait être justiciable de ses suifragants. « Que reste-t-il donc à faire? dit brusqueftient le roi. Si vous ne pouvez le juger, 11e pouvez-vous, au moins, lui refuser obéissance et rompre avec lui toute fraternité? >» On répondit que, s’il l’ordonnait, cela était possible. « Hâtezvous donc! reprit-il. Quand il se verra abandonné, il déplorera sa conduite. » Et pour les encourager, il ajouta qu’il leur donnerait l’exemple; qu’il lui retirait toute confiance, toute protection, et renonçait à le traiter en archevêque. Les évêques obéirent, et, s’étant adjoint les abbés, ils vinrent faire au primat cette double déclaration '. Il répondit en promettant de les traiter toujours en frères, et de conserver au roi la sollicitude d’un père spirituel.

Quant aux seigneurs, en vain Guillaume leur

1 Mœhler, The life, p. 77. Il considère celle déclaration des évêques comme une rupture avec le saint-siège, et dit qu’il ne connaît pas un autre exemple d’une telle défeclion dans tout le cours du moyen âge. — Cf. Lingard, Antiq. de t'Égl. anyl.-sax p. 197, 204, 568.

commanda-t-il d’imiter les évêques en rompant avec lui. Ils s’en tinrent toujoura à cette raison, que, n’étant point les hommes du prélat, ils n’avaient point à abjurer une fidélité qu’ils n’avaient pas jurée. « C’est notre archevêque; il gouverne la chrétienté de ce pays, et nous, chrétiens, nous ne pouvons, tant que nous vivrons, décliner son autorité. »

Le roi fut obligé de contenir sa colère; car le public n’était pas pour les évêques, et ceux-ci pouvaient entendre, en traversant la foule, les injures que leur attirait leur conduite. Les noms de Judas, de Pilate et d’Hérode se murmuraient tout bas. Cependant, comment reculer ? Le roi les fit expliquer tous, et ne reconnut pour amis que ceux qui avaient déclaré qu’ils rompaient tout lien d’obédience. Ceux qui 6’étaient bornés à se séparer d’Anselme uniquement sur la question de la papauté furent traités d’infidèles sujets et chassés de la cour. Pour recouvrer la faveur royale, il leur fallut la rachètera prix d’argent. On dit que Gondulfe, l’évêque de Roehester, fut le seul qui ne renia point Anselme.

Quant à lui, après trois jours employés en injurieux débats , voyant toute sécurité perdue en Angleterre, il se décida à demander un sauf-conduit pour gagner un port de mer avec ses amis, et s’exiler jusqu’à ce que Dieu eût apaisé l’orage. Cette demande contrariait fort le roi. Quoiqu’il souhaitât le voir partir, il ne voulait pas que ce fût en emportant son titre avec lui, et il ne trouvait

aucun moyen de l’en dégrader. Mécontent des évêques qui l’avaient engagé dans toutes ces difficultés, il ne prit conseil que des nobles, et convint d’inviter paisiblement l'archevêque à rentrer dans sa demeure, lui promettant une réponse pour le jour suivant.

Anselme passa la soirée au milieu des incertitudes et des regrets que faisait naître autour de lui la crainte de son départ. Il y aspirait, lui, comme à sa délivrance, mais il n’osait y compter. Quelle fut sa surprise, lorsque, de très bonne heure, des officiers du service intérieur vinrent, de la part du roi, le demander au palais ! Il s’y rendit avec sa suite ordinaire, et se vit aussitôt abordé par les seigneurs, qui, accompagnés de quelques évêques, lui annoncèrent qu’ils avaient conseillé de tout ajourner et de rétablir la paix pour un temps déterminé; qu’ils venaient donc lui offrir une trêve pendant laquelle tout demeurerait en l’état. Il était impossible de se refuser à cette tentative de raccommodement, et, sans leur cacher combien il en espérait peu, il promit son consentement. Une trêve fut convenue jusqu’à l’octave de la Pentecôte.

Ces pénibles débats agitaient profondément la conscience d’Anselme. On jugera mieux de ses actions et de ses sentiments, en lisant une lettre où il les explique au prélat qui lui inspirait le plus de dé- • férence et de respect *.

« Ep , lit, 24.

« Au seigneur et très cher ami le révérend archevêque de Lyon, Hugues, frère Anselme, par l’ordre ou par la permission de Dieu, appelé archevêque de Canterbury, éclat durable dans cette vie, perpétuelle joie dans la vie future.

« S’il faut tout faire avec conseil, il faut surtout faire avec un conseil attentif les choses dans lesquelles on ne doit chercher que l’obéissance à la volonté divine. Je supplie donc Votre Sainteté, pour Dieu et pour l’amour que je lui connais envers moi, de demander à Dieu un conseil à me donner. Je m’explique en peu de mots. Vous avez appris, je pense, comment j’ai été porté de force ( raptus ) à l’archiépiscopat.* Avant de donner mon consentement, j’ai dit ouvertement que j’étais pour le seigneur pape Urbain, et contre Guibert, et j’ai fait et dit pendant six mois tout ce que j’ai pu dire et faire sans péché pour recouvrer ma liberté. Enfin, par crainte de Dieu et pour nombreuses raisons, je me suis soumis, contraint et gémissant, au commandement de mon archevêque, au choix de toute l’Angleterre, et j’ai été sacré. Peut-être ai-je tremblé de crainte là où il ne fallait pas craindre; mais je ne le savais pas : Dieu le sait, et encore aujourd’hui je ne le sais pas. Peu après, notre roi a eu besoin de beaucoup d’argent pour aller en Normandie. Avant qu’il m’ait rien demandé, je lui ai promis, par le conseil de mes amis, une somme considérable. Dans quelle intention? Dieu le voyait. Le roi a dédaigné le pré-

sent comme mesquin pour me forcer à donner davantage, mais je n’ai pas voulu. Grâces soient rendues à Dieu, qui, prenant en miséricorde la simplicité de mon cœur, a fait qu’il en fût ainsi; car si j’avais offert peu ou rien, le roi paraîtrait avoir contre moi un juste motif de colère; et s’il eut accepté, cela deviendrait une charge contre moi, qu'on soupçonnerait d’un criminel marché. Mais, à partir de ce moment, il a semblé chercher les occasions de me contrarier. J’ai parlé du pallium ; il m’a défendu de le demander tant que lui-même n'aurait admis aucun pape, ou du moins il a prétendu m’obliger à signifier au seigneur apostolique cette excuse de mes retardements. J’ai patienté jusqu’ici par le conseil des évêques, pour éviter une lutte sans fruit, attendant que quelque opération divine l'amenât à reconnaître le pape. J’ai demandé la convocation d’un concile, ce qui, depuis longues années, n’avait pas eu lieu en Angleterre, afin de réformer dans le royaume bien des choses qui me paraissaient intolérables. Je l’ai lui-même averti, pour qu’il en réformât beaucoup qu’il ne devrait pas faire. Visiblement irrité, il m’a témoigné que j’avais perdu son amitié. J’ai répondu que j’aimais mieux son courroux envers moi que le courroux de Dieu envers lui; et je l’ai quitté ainsi. Le jour suivant, je suis revenu, et lui ai dit que je lui ferais réparation de bon cœur si j’étais trouvé en faute à son égard, faute de moi bien inconnue; et je l’ai prié de

me rendre son amitié. Il a répondu qu’il n’accepterait de réparation et ne me rendrait son amitié que si je lui disais pourquoi je voulais qu’il me la rendit. 11 m’a paru qu’il voulait de l’argent, que je n’ai pas voulu donner, de peur d’avoir l’air d’avouer une faute qui n'existait pas. La colère lui dicta alors des choses qu’il n’aurait pas dû dire. Il y avait des terres assez considérables, que du temps de son père, et même du sien, l'archevêque Laufranc avait tenues paisiblement jusqu’au jour de sa mort; il les a en partie données à des hommes d’armes, en partie il se dispose à les donner, sous un prétexte judiciaire, qui n’est que sa volonté, et contre lequel il veut me réduire à un procès, moi soutenant qu’on ne peut me forcer à disputer en justice des terres que mon prédécesseur a possédées si longtemps en paix, et que lui-même il m’a données aux mêmes conditions. Or, je dis que le jugement qu’il m’opjiose est de l’arbitraire tout pur. ( Est ilia quam Jiœi volunlaria juslitia). Car ces terres, avant l’invasion de l’Angleterre par les Normands, des hommes d’armes anglais les ont, dit-on, tenues de l’archevêque de Canterbury ; ils sont morts sans héritiers ; et il prétend établir qu’il peut légitimement leur constituer les héritiers qu’il veut. Que votre sagesse examine donc ; qu’elle pèse mon sentiment sur tout cela; puis veuillez m’écrire que vous l’approuvez ou le détruire par une lettre motivée, et forlifiez-moi sur le point auquel il est le plus essentiel

que je m’attache. Voici, en effet, ma pensée. Le roi m’a donné l'archevêché tel que l’archevêque Lanfranc l’a tenu jusqu’à la fin de sa vie; et aujourd’hui il enlève à l’Église et à moi ce que l’Église et le même prélat ont possédé longtemps sans trouble, ce que lui-même il m’a donné. Or il est certain que cet archevêché ne passera à personne après moi, que dans l’état où je le tiendrai au jour de ma mort; ou bien, s’il survient, de mon vivant, un autre roi, il ne m’accordera que ce dont il me trouvera saisi. Si donc je continue de tenir ainsi diminué l’archevêché de Canterbury jusqu’à ma mort, l’Église souffrira une perte par mon fait. Si quelque autre, à qui la garde de l’Église n’appartiendrait pas, lui faisait cette violence, ou souffrait patiemment qu’elle fût faite, évidemment on n’en pourrait, dans l’avenir, rien conclure contre le droit de l’Église à rentrer dans ses biens. Mais, lorsque le roi luimême en est le défenseur ( advocatus ) et moi le gardien, que dira-t-on dans l'avenir, sinon que ce que le roi a souffert, ce que l’archevêque, en le souffrant, a confirmé, doit être tenu pour définitivement réglé. 11 vaut donc mieux, pour moi, devant Dieu, ne pas tenir à de telles conditions les terres de l’Église, et remplir, pauvre à la manière des apûtres, l’office épiscopal, en témoignage de la violence qui m’est faite, que de conserver une possession ainsi diminuée , et d’en rendre la diminution irréparable. Voici encore un autre point auquel je pense. Si,

étant sacré évéque métropolitain, je laisse écouler la première année tout entière, sans aller, quand je le peux, voir le pape et chercher le pallium, je suis dans le cas d’une déposition légitime. Si je ne puis remplir ce devoir sans perdre l’archevéché, il vaut mieux qu’il me soit violemment ravi ; bien plus, il vaut mieux l’abandonner que renier l’ Apostolique. Ainsi je pense et ainsi je dois faire, si vous ne m’écrivez pas pourquoi je devrais faire autrement. — Que le Dieu tout-puissant garde en sa grâce Votre Sainteté dans cette vie, et lui accorde dans l’autre une félicité éternelle. Ainsi soit-il. »

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