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Anselme débarqua heureusement à Wissant, port situé au sud de Boulogne, ensablé aujourd'hui, mais alors très fréquenté; et pendant qu’il mettait pied à terre, les matelots retinrent Baudoin, pour lui montrer, dans la cale du bâtiment, une planche brisée et une ouverture de deux pieds par laquelle l’eau n’avait pas pénétré tant que le saint voyageur était resté à bord. Baudoin leur prescrivit de n’en rien dire, et lui-même n’en convint avec Éadmer, son compagnon, que longtemps après, et lorsque celui-ci s’occupait d’écrire la vie de leur commun maître
Anselme se rendit sans tarder à Saint-Bertin, monastère célèbre fondé au septième siècle par saint Orner, près de la ville à laquelle il a donné son nom, tandis que le couvent a pris celui de son second abbé. 11 y demeura pendant cinq jours ; puis , à la prière des chanoines de la ville, il alla consacrer un autel dans leur église. On accourait de toutes parts
* Vil., Il, p. 19 20. — Uist. nov., II, p. 49 Kl.
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au-devant de lui ; on venait lui demander l’imposition des mains et la confirmation des enfants. 11 satisfit aux vœux de la multitude et se fit bénir de tous. On raconte une anecdote bien simple, et qui, cependant, nous touche. Le matin du jour où il partit de Saint-Omer, il allait monter à cheval avec sa suite, lorsqu’une jeune fille pénétra daus la maison, et demanda, en pleurant d’émotion, la grâce d'être confirmée. On voulut la faire taire, et l'on opposa au désir qu’il montrait de la contenter la longueur de la route à parcourir, le danger de voyager la nuit, et l’impossibilité d’en refuser mille autres s’il en écoutait une. On obtint de lui de partir sans retard. Quand il eut fait un peu de chemin, ce souvenir lui revint à l’esprit; il se reprocha son refus comme un manquement à ses devoirs et souvent il a dit depuis : « Je me suis repenti toute ma vie d’avoir refusé cette jeune fille. »
Mais nous ne pouvons nous arrêter à tous les incidents de son voyage. Un de ceux qui l’accompagnaient a écrit son itinéraire; et quoique, à cette distance des siècles, les détails précis et familiers de l’existence d’un personnage historique prennent un certain intérêt et même quelque chose de dramatique, nous ne le pouvons suivre dans toutes les stations de sa course. Il séjourne ordinairement dans les monastères, visite les églises, dédie les autels, et, comme on le pense bien, il est partout accueilli et fêté par les prélats et les religieux. Il représentait
avec éclat ce qu’on pourrait appeler le parti de l’Église. En revanche, il est remarquable que, partout sur sa route, le bruit se répandait parmi les laïques, et surtout parmi les princes de la terre, qu’il emportait des trésors avec lui. Les soupçons conçus par Guillaume le Roux avaient-ils gagné toute la seigneurie du temps? On pourrait supposer quelque chose de semblable. Le schisme, la lutte des deux puissances, la rivalité des deux papes, agitaient tout l’Occident, quoique à des degrés divers. Partout où deux partis se rencontraient, bien que suscités par d’autres intérêts, ils se divisaient aussi sur la question religieuse, et, par exemple, si quelque seigneur ravageait la contrée, les moines ne manquaient pas de l’appeler un Guibertin, c’est-à-dire un partisan de l’anti-pape.
On ne sait si l’on doit donner ce nom à Eudes Ier, duc de Bourgogne. En sortant de France (on appelait ainsi l’île ou le duché de France, auquel étaient joints le Soissonnais, l’Orléanais et le Berri), Anselme traversait la Bourgogne. Un jour, il s’était un peu écarté de la route et prenait quelque repos, quand le duc lui-même parut à cheval avec des gens d’armes, et demanda d’une voix forte qui était l’archevêque. On le lui montra, et il le regarda d’un œil menaçant. 11 venait, assure-t-on, pour le dépouiller; mais, frappé peut-être de la modestie de son train ou de la dignité de sa personne, il rougit, il se troubla, et ne put parler. « Seigneur
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duc, lui dit le prélat, si tu le veux, je t’embrasserai. — Je suis tout prêt, seigneur, à t’embrasser et à te servir, répondit le duc, et je remercie Dieu de ton arrivée dans ce pays. » L’un et l’autre échangèrent alors d’obligeantes paroles ; le duc chargea un des principaux de sa suite de l’accompagner dans toute la Bourgogne, et, se recommandant à ses bénédictions et à ses prières, il le quitta, non sans maudire ceux qui l'avaient excité à poursuivre un si saint homme. « 11 a la figure d’un ange! » disait-il.
J’avoue que je soupçonne un peu le bon Éadmer d’avoir, pour rendre son héros intéressant, calomnié le duc de Bourgogne. Peut-être nos pèlerins, qui 11e paraissent pas fort rassurés dans tout ce voyage, ont-ils eu peur en le voyant à la tête de ses gens d'armes ; mais rien dans sa conduite ne prouve qu’il en voulût à personne, et il semble n’avoir fait sur la grande route à l’archevêque qu’une visite de curiosité. C’était d’ailleurs un très haut seigneur, un prince de la maison de France, un arrière-petit-fils du roi Robert 11 , un prince dévot qui, l'année suivante, fonda l’abbaye de Citeaux, et qui mourut à la croisade. Enfin tous les grands feudataires n’étaient pas des voleurs de grands chemins.
Trois jours avant Noël, Anselme arriva à Cluni, où il fut reçu par l'abbé Hugues, fils du seigneur de Semur, disciple de saint Odilon et le maître de deux papes.
De là il euvoya un messager à l’archevêque de
Lyon pour le prévenir de son arrivée, et ce prélat donna ordre à Bernard, évéque de Mâcon, d’aller au-devant de lui et de se mettre à sa disposition. La ville de Lyon réunit bientôt les deux primats.
Anselme rencontrait ainsi rapprochés sur son chemin les prélats les plus propres à le soutenir dans ses luttes, à l’éclairer de leur expérience, à le bien instruire de l’état des questions et des intérêts qui partageaient alors l’Occident et divisaient l’empire et la papauté *.
Tous deux avaient eu part à la confiance de Grégoire VH et coopéré à l’exécution de ses desseins. L’abbé Hugues, sous lequel Hildebrand avait été prieur, reçut de lui plus d’une mission qui l’initia aux affaires du siècle. Hugues de Lyon, du monastère de Cluni, comme le précédent, cardinal, archevêque, primat des Gaules, était d’une race noble et dès longtemps placé très haut dans l’Église. N’étant encore qu’évêque de Die, il portait le titre de légat du saintsiège, et en cette qualité il parcourut plus d’une fois la France pour y imposer aux rois, aux évêques, aux conciles, les volontés de Rome. 11 fut avec Didier, abbé du Mont-Cassin, et Odon, évêque d’Ostie, un des trois prélats que Grégoire VU, en mourant, désigna comme dignes du souverain pontificat. Les deux premiers furent successivement choisis. Quand Didier devint pape sous le nom de Victor III, Hugues ne
4 Voigt, H lit. t’e Grég. VII, 1. 1, XI, et passim.
VOYAGE D’ANSELME SUR LE CONTINENT. 239 put s’y résigner. 11 attaqua l’élection, à laquelle il avait pourtant participé, et accusa l’élu d’infidélité aux intérêts du siège apostolique et aux traditions de son prédécesseur. Sous couleur d’ultramontanisme, il suscita presque un schisme, et encourut l’excommunication au concile de Bénévent, 1087. Mais il en fut relevé bientôt, el se réconcilia par l’intermédiaire de la célèbre comtesse Mathilde, peu après l'élection d’Urbain 11, qui lui rendit le titre de légat, et se fit accompagner par lui aux conciles qu'il vint présider dans les Gaules. Nous avons vu Anselme le consulter avec déférence dans plusieurs occasions importantes. Comme abbé du monastère du Bec, situé dans la deuxième province lyonnaise, il avait été, dans une certaine mesure, son subordonné, et c’est alors qu’il lui soumettait des livres de philosophie. Il lui avait rendu compte de ses démêlés avec la couronne, le prenant en quelque façon pour juge ’. Il estimait très haut sa sagesse, et il espérait beaucoup de ses conseils et de son appui. Reçu par lui avec une grande distinction, il résolut de s’arrêter à Lyon quelque temps. Les renseignements qu’il y trouvait ne l’engageaient pas à pousser plus avant. 11 sentait le besoin de mieux connaître la situation de l’Italie, et l’on peut présumer que ce
qu’il apprenait de l’état des affaires dans le midi de
1 Voyez ci-dessus ch. V, p. GO, el dans Anselme, £/>., III, 2t. — Gall. christ., t. IV, p. 103.
l’Europe était assez nouveau pour un prêtre de Normandie et d’Angleterre. Sa santé, d’ailleurs, était altérée; il craignait la fatigue du voyage dans une saison aussi avancée, et l’on disait que les routes au delà de Lyon n’étaient pas sûres , particulièrement pour les religieux. De cette ville, il prit le parti d’écrire au pape une lettre où il lui rappelle en termes généraux toutes ses tribulations; il insiste sur sa faiblesse, son âge, son ignorance; il le supplie de le délivrer des liens d’un si rude esclavage; car, soufflant et découragé, il venait moins demander justice qu’implorer sa délivrance, ce qu’il appelait la liberté de servir Dieu tranquillement. Cette lettre, qui contient des plaintes plutôt qu’elle n’expose des faits, fut remise à un messager, qu’ Anselme chargeait de faire connaître de vive voix tout ce qu’il s’abstenait d’écrire '.
Le cours des événements ramenait Anselme sur le chemin de sa patrie. Après une longue absence, il allait la revoir, et s’apprêtait à franchir les Alpes dont il avait, en si mince équipage, traversé les défilés quarante ans auparavant. Rien n’indique qu’il se soit arrêté dans la ville d’Aoste, ni qu’en général les souvenirs de sou pays aient alors occupé son esprit, animé son voyage, secondé sa mission, Humbert 11, comte-marquis de Maurienne et de Savoie, qui le reconnaissait pour parent, et dont il était né vassal, lui
* Hist. nov., II, p. KO.