VOYAGE [)' ANSELME SUR LE CONTINENT
fit offrir des secours et lui témoigna de la bienveillance. Mais il relevait de l’Empire; à ses liens féodaux se joignaient ceux de la reconnaissance. Quoique bien porté pour l’Église, il était tenu à quelque réserve dans ses rapports avec le pape. Anselme, qui ne paraît pas l’avoir vu à cette époque, voulait voyager sans être connu. Si près de son pays, revit-il sa famille ? On ne le sait. 11 avait antérieurement renoué quelques relations avec elle; il y portait cette sensibilité vive qu'il montrait partout. Cependant, le temps et les préoccupations puissantes de la vie religieuse avaient ailleurs attaché son âme. Quelques-uns de ses frères en Jésus-Christ lui étaient plus chers que ses parents. Au temps où Gondulfe -quitta le couvent pour aller s’établir en Angleterre, il lui écrivait: « Et quand tu me demandes par tes messagers, quand tu me sollicites par tes lettres, quand tu me presses par tes dons de me souvenir de toi, que ma langue s’attache à mon gosier si je ne suis fidèle à ce souvenir, si je n’ai pas placé Gondulfe dans les premiers de mon amitié; je ne veux pas dire Gondulfe le laïque, mon père, mais Gondulfe le moine, mon frère... Pourquoi te plaindre si douloureusement de ne jamais voir de mes lettres? j'ai conscience d’être avec toi. Tu te tais, mais je sais ta tendresse, et dans mon silence tu sais que je l’aime l. » Lanfranc, Gondulfe,
« EP , i, 4.
mais surtout Hugues de Lyon, Hugues de Cluni, et, dans une sphère moins élevée, Maurice, üsberne, Ëadmer, Baudoin, tels ôtaient ses meilleure amis, et son monastère était sa patrie. On le voit cependant, du temps qu’il habitait le Bec, répondre avec émotion à une lettre de ses oncles, Lambert et Folcerald, et il revient, en leur écrivant, aux impressions de sa jeunesse, qu’il n’a point oubliées. A diverses reprises, il leur renouvela les marques d'un vif intérêt. Une fois, étant abbé, il dit à Folcerald qu’il l’irait joindre, si le roi, son duc et son seigneur, et si son archevêque permettaient qu’un religieux se hasardât dans un pays infesté, comme l’était alors la France, par les gens de guerre. Folcerald étant entré dans un couvent, Anselme essaya même d’obtenir de son abbé la permission de le prendre à Sainte-Marie-du-Bec. Pierre , Haimon , Rainald, ses cousins, sont aussi l’objet de ses soins attentifs; et comme les deux derniers l’étaient venus voir en Normandie, il leur adresse une lettre ardente de charité pour les déterminer à rester avec lui dans la maison de Dieu \
Il avait une sœur, Richera, mariée à un certain Burgonde, et qui devait résider non loin des régions du Rhône. Celle-là, il semble qu’il l’ait retrouvée dans son voyage; du moins la première lettre qu’il lui adresse est-elle datée de Lyon, où il lit plusieurs
1 Ep , I, 18, 43, 46 cl 47; II, 20, 21, 28, III, 23.
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séjours. Dans cette ville, il avait auprès de lui un fils de cette sœur, Anselme, que ses parents avaient consacré à Dieu. Suivant son usage, il donnait à ceux-ci le conseil d’embrasser la vie monastique. Le zèle qu’il leur inspira parait les avoir déterminés au pèlerinage de Jérusalem; et comme il s'était chargé de leur enfant, il leur permit de partir, en leur recommandant de se disposer à ce voyage comme on se prépare à la mort. Plus tard, et à sa demande, Richera, devenue apparemment veuve, trouva une retraite au prieuré de Marcigni , qui était une dépendance de Cluni. Lorsque ensuite il voulut l’en faire sortir pour réunir la mère et le fils, il éprouva une forte résistance de la part de l'abbé de Cluni ; et l'on ne sait s'il réussit jamais à la vaincre. Quant au jeune Anselme, il le tint tantôt au Bec, tantôt en Angleterre, et se fit toujours un devoir paternel de veiller sur ses études et sur ses mœurs. 11 ne lui écrit jamais sans lui recommander d’abord de se donner tout entier à Jésus-Christ, puis de bien apprendre la grammaire, de composer en prose, sans rechercher la difficulté, mais la simplicité et la raison ; et de parler toujours latin, à moins de nécessité qui l’en empêche1. On le vit constamment remplir avec tendresse auprès de sa sœur, de son beau-frère et de son neveu , les devoirs d’un chef de famille et d’un directeur spirituel. Mais la date de ces lettres ne peut être donnée
* Ep , III, 43, 66, 67 cl 77; IV, 31, 52 et suppl. 6.