ANSELME EN ITALIE. — CONCILES DE BAR! ET DE ROME
Le biographe d'Anselme appuie complaisamment sur l’excellent accueil qui lui fut fait à Rome, et sur les marques universelles de sympathie et de respect qu’il y recueillit. Assurément un prélat dont le nom n’était pas sans gloire, et qui abandonnait tout, afin de prendre le pape pour juge entre son prince et lui, devait trouver Rome bienveillante et empressée. Cependant, on remarque dans cette circonstance la mesure prudente qui n’abandonne guère la cour du Vatican, dans l’expression même des sentiments les plus conformes aux intérêts de sa politique.
La perpétuité du souverain pontificat dans l’Église catholique nous fait souvent illusion sur l’antiquité des conditions auxquelles il est aujourd’hui constitué. La souveraineté temporelle semble avoir été constamment inséparable de la souveraineté spirituelle. Il n’en est rien cependant; et avant le Xll* siècle, le pape n’était pas de plein droit le maître à Rome ; il y existait un gouvernement en dehors de lui. De fait, et surtout à l’époque dont nous parlons, la royauté du pape n’était guère qu’une expression
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figurée. Grégoire VU était mort en exil ; son successeur, Victor III, n’avait pas mis le pied dans Rome durant son pontificat, et Urbain, plus heureux, n’y était cependant entré pour la première fois qu’un an après son élection (1080). Sans cesse les schismatiques lui disputèrent la ville ; ils l’occupèrent tout entière en 1 091 . Plus tard, ils en gardèrent au moins une partie, et le pape résida quelque temps dans le palais Frangipani. C’est à prix d’argent qu’il rentra dans celui de Latran en 1 094, et s’assit pour la première fois dans la chaire de Saint-Pierre. Après son voyage en France, il retrouva la môme situation ; mais les Guibertins ou les partisans de Clément III restaient maîtres du château Saint-Ange.
A ses autres titres, l’empereur Henri IV joignait celui de roi d’Italie ; non-seulement les margraves du nord de la péninsule, mais une partie des évéques tenaient pour lui. Seule, des grands feudataires, une femme héroïque, la comtesse Mathilde, employait dans l’intérêt de la papauté toutes les forces de ses domaines, tant propres que féodaux. Elle occupait le centre de l’Italie ; et dans le sud, les ducs normands de la Pouille et de la Calabre, les descendants de Tancrède de Hauteville, avaient été habilement rattachés à l’auloHté pontificale par Nicolas II, qui consacra leur conquête et leur adjugea la Sicile. Tels étaient les chevaliers de la cause de Saint-Pierre. Mais la plupart des seigneurs suivaient le drapeau des Césars. Deux puissants monarques, le roi de
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France et l’empereur d’Allemagne, étaient excommuniés ; le second môme déposé. C’était le coup d’éclat de Grégoire VII. Urbain, qui avait hérité de ses principes, mais non de son caractère, ne se mainteuait qu’avec ménagement dans la situation contestée et précaire que lui laissaient les événements. Il ne pouvait être fort pressé de se mettre encore sur les bras une rupture avec l’Angleterre. D’ailleurs, il ne connaissait d’Anselme que sa piété et ses talents. Si le prélat avait combattu pour lui, ce n’était pas sur lu question capitale de l’investiture. 11 restait à savoir si cette question pouvait être gagnée et môme posée en Angleterre. Le primat ne semblait pas en avoir compris toute l’importance, ayant adopté ou toléré les idées et les usages britanniques, qui laissaient aux rois la distribution arbitraire, quant aux personnes, des dignités de l'Église. Avant de prendre fait et cause pour lui, le pape agissait donc sagement en se réservant le temps d’examiner; mais ce ne fut pas sans surprise ni désappointement que nos moines anglo-normands s’aperçurent que Rome était conduite, non par la logique aveugle, mais par la clairvoyante politique.
Le pontife cependant accueille Anselme avec de
grands honneurs1. Avant de l’avoir vu, il lui donne
l’hospitalité sous son toit, dans le palais de Latran,
annexé à la basilique de Saint-Jean, et après- une
• Vit., II, p. 20-22. — Uist. nov., II, p. 51-53.
cnAprrnE xm.
nuit de repos, il lui fait une réception en régie, entouré de toute la noblesse romaine. On amène Anselme au milieu de la salle, et on lui avance un siège pour qu’il s’asseoie devant le saint-père. Lui, dès l’entrée, veut se jeter aux pieds d’Urbain, qui le relève, l’embrasse, le fait asseoir et le complimente sur sa bienvenue, au milieu des acclamations de la cour. Puis, demandant le silence, il rend hommage aux talents de son hôte; il se félicite publiquement de voir dans son palais celui qu’il regarde comme un maître; il l'appelle son égal, un vénérable patriarche, Y apostolique d'un autre monde. Anselme rougissait de ces louanges; il lui tardait de parler des motifs de son voyage, et à la première question du saint-père, il les exposa discrètement. Le pape l’assura de sa protection, et lui dit ensuite d’en attendre les effets auprès de lui. Il n’y eut rien d’affecté, rien d’excessif dans ces témoignages de bienveillance. 11 ne se hâta point d’épouser sa cause, et commença par l’engager à écrire à Guillaume le Roux, tandis qu’il lui écrirait lui-même, pour l’exhorter à retirer la mainmise sur ses biens archiépiscopaux, et à lui rendre l’entière liberté du saint ministère. Puis il résolut d’attendre la réponse, sans préjuger aucune question, et laissa son hôte, après l’avoir gardé dix jours avec lui, aller passer la saison où Rome est le moins habitable, dans le monastère du Saint-Sauveur, près de Telèse, au confluent du Calore et du Volturne. Quoique Romain, l’abbé
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Jean était, nous pouvons nous en souvenir, un ancien moine du Bec. Il emmena son hôte, pour éviter les chaleurs de la plaine, dans les montagnes, où sa communauté avait une maison des champs appelée Sclavia1. Dès qu’Anselme eut respiré l’air de cette solitude, il s'écria : « Ici est pour moi le repos; c’est ici que je veux demeurer ! » Il entama avec son hôte ces entretiens pieux ou théologiques qui animaient pour lui la vie de retraite; et ainsi ramené à ses études, il mit la dernière main à l’ouvrage intitulé : Cur Deus Homo, qu’il avait préparé en Angleterre au fort de ses plus grands ennuis. Nous le voyons par une lettre, où il annonce à Bozon, pour qui l’ouvrage était fait, que son cher Êadmer le lui copie 2. Né à Montivilliers, le Normand Bozon était un des religieux du Bec qu’il aimait le mieux, et devait un jour succéder au prieur Baudric, puis à l’abbé Guillaume. 11 figure personnellement dans l'ouvrage : c’est un dialogue où Bozon questionne et Anselme répond. Le sujet n’est pas moins que la démonstration de la raison du christianisme; encore une application de la maxime : croire d’abord, puis comprendre ce que l’on croit. Le chrétien croit à l’Incarnation de Jésus; mais pourquoi l’Incarnation? Pourquoi Dieu s’est-il fait homme? On sait comment les incrédules posent cette question, et en font un moyen
1 Probablement Schiavi, Castrum Sclavorum, dans le district de Sora, de la Terre de Labour.
* Libri duo CurDew homo. Ans., Op., p. 74. — Ep., III, 25.
d’attaque. C’est leur répondre que d’établir par des raisons nécessaires, le Christ étant mis à part comme s’il n’avait jamais existé, que, sans lui, l’homme n’aurait jamais pu être sauvé. Tel est le sujet du premier livre, où, parmi beaucoup de choses élevées et subtiles, la question peut sembler quelquefois décidée par la question même.
Le second livre a pour objet d’établir par la pure raison que la nature humaine a été formée pour jouir d’une immortalité heureuse, tant du corps que de l’âme. De là nécessité manifeste que ce qui ne pouvait s’accomplir humainement s’accomplit divinement, c’est-à-dire que Dieu devînt homme; de là, enfin, tout ce que nous croyons de Jésus- Christ. Ici encore, certaines critiques seraient possibles, et le fil de la logique paraît s’embrouiller quelquefois. Le traité est un peu long, et des horsd’œuvre y troublent la démonstration. C’est cependant un ouvrage à lire. On y retrouve ce mérite rare d’une théologie métaphysique où le raisonnement remplace l’autorité, où les idées tiennent lieu de citations. Môme pour les esprits de notre temps, la question fondamentale de la religion, celle qui eu est comme la raison d’être, paraîtrait dans ce traité bien posée et bien prise. On pourrait l’intituler Philosophie de la Rédemption. Bien fait, un pareil livre serait comme la base du christianisme. Il est tout au moins curieux de voir comment un saint du moyen âge a tenté de la construire. C’est au point
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de vue où il se place qu'il faudrait encore se mettre aujourd'hui , et nous rencontrons ici une nouvelle preuve que, dans tous les temps, l’esprit de l’homme a éprouvé les mêmes besoins, conçu les mêmes doutes, cherché les mêmes lumières.
Pendant qu’il mettait sa philosophie au service de la religion, il écoutait les plaintes du moine gardien de la métairie qu'il habitait et qui manquait d'eau. 11 consentait à lui montrer un lieu où un puits devait être percé. Après une prière, frappant le rocher trois fois, il ordonnait de creuser là. Quelques jours plus tard une eau-vive jaillissait, et l’on construisait un puits qui fut appelé le Puits de l’archevêque de Canterbury. Des voyageurs ont raconté souvent aux gens de sa suite que l’eau qu’on y puisait guérissait les malades1.
Le successeur de Robert Guiscard était son second fds, Roger, duc de la Pouille et de la Calabre. 11 tenait sous sa domination à peu près toute la partie continentale du royaume des Deux-Siciles. Comme conquérant et peut-être usurpateur d’une portion de cette Italie que les empereurs prétendaient tout entière, les Normands s’étaient naturellement rangés du côté des papes, et, tout en détenant quelques terres du domaine pontiiical, ils avaient rendu plus d’un service à Grégoire VII, dans l’intérêt duquel on
1 M liasse dit que ce puits profond de cinqimnle palmes, large «le six, el la vertu de ses eaux salutaires existaient encore en IG iO. T. 1,1 II, ch. V, p, 339.
sait qu’ils prirent et saccagèrent Rome en 1084. Le saint-siège s’intéressait à leur fortune. La ville de Capoue s’étant soustraite à leur autorité, le duc Roger vint en faire le siège au printemps de 4098, et là, apprenant qu’Anselme était dans le voisinage, il le pria de venir dans son camp. Du plus loin qu'il l'aperçut, il courut l'embrasser, et l'invita à rester quelques jours avec lui. Le pape arriva bientôt luiiriénie, et il demeura dans une tente près de celle de l’archevêque, jusqu’à la fin du siège. Tous deux se partageaient les respects de la multitude; la bonté modeste d’Anselme, que n’entourait nul appareil, le rendait plus populaire parmi les soldats chrétiens. Un autre Roger, comte de Sicile, un frère de Guiscard, oncle et vassal du duc, lui avait amené des troupes qui comptaient dans leurs rangs quelques milliers de païen , ou plutôt de Sarrasins, l'ite ayant été conquise par Robert Guiscard sur les Grecs et les Arabes, qui y eurent un iman et des mosquées jusqu’en 1173. On dit que ces infidèles, charmés par la douceur du prélat, s’agenouillaient devant lui, et que beaucoup se seraient convertis, si leur chef ne l’eût défendu. Et cependant le comte tenait d'Urbain H le litre de légal né du saint-siège.
Quand la place de Capoue fut réduite, on partit pour Aversa. Le pape habita la ville; Anselme, le couvent de Saint-Laurent. Dans toute retraite monastique, il se retrouvait lui-môme ; il y régnait en quelque sorte par la charité, la science et la parole.
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A Saint-Laurent, il sentit se ranimer sa passion pour la paix et la solitude. Aussi bien, les nouvelles d’Angleterre ne donnaient nul espoir d’amendement dans les dispositions du roi. On citait de lui de nouveaux actes de rigueur et de tyrannie. On disait qu’il recevait l’argent des juifs pour contraindre à abjurer le christianisme ceux de leurs enfants qui s’étaient convertis. On nommait, entre autres, parmi les victimes de cette tyrannie , un jeune homme de Rouen qui passait pour avoir été converti par saint Étienne, proto-martyr, en personne. On i ta riait de près de cinq cents Anglais qui , pour avoir pris des cerfs du roi , avaient été condamnés à l’épreuve du fer rouge Ces récits ranimaient chez Anselme un penchant qu’il avait pu sacrifier, jamais détruire ; il suppliait le pape, étonné, de le délivrer de ses chaînes. Urbain répondait en lui représentant avec chaleur ses devoirs plus impérieux encore dans les mauvais jours, et en exigeant, si les circonstances devaient prolonger son exil , qu’il gardât son titre et ses droits. Anselme objectait l’impossibilité de rétablir le bon accord entre Guillaume et lui. <i Dans une telle situation, mon père, disait-il, que pourrai-je faire ? — La raison te conduira, répondait Urbain ; et pour que tu ne me croies pas insensible à tes injures, ou hésitant à les venger avec le glaive de saint Pierre , tiens-toi pour averti
1 Scldcn, in Eadmcrum.nolœ, p. 129.
d’assister au concile que j’ai convoqué à Bari, près le corps de saint Nicolas, pour le 1" octobre. Là, tu connaîtras par tes yeux et tes oreilles ce que j’ai résolu de faire touchant ce roi anglais, et ses gens, et ses pareils, qui se sont levés contre la liberté de l’Église de Dieu. »
Anselme alla paisiblement attendre dans la retraite de Sclavia l’époque de la réunion du concile. Elle eut lieu en effet le jour prescrit. Cent quatrevingt-trois évêques étaient présents dans l'église de Saint-Nicolas, tapissée et drapée pour la circonstance. Le pape siégeait en chasuble et avec le pallium devant les reliques du saint. Tous les prélats étaient en chappe, rangés par ordre d’ancienneté ; parmi eux se tenait Anselme, Éadmer couché à ses pieds. Tout à coup, celui-ci remarqua la chappe magnifique de l'archevêque de Bénévent , et il se rappela ce qu’il avait entendu raconter dans son enfance. Du temps du roi Canut , une grande famine ayant ravagé la Pouille, l’archevêque de Bénévent prit un bras de l’apôtre Barthélemi, dont les reliques étaient conservées dans son église, et, muni de ce précieux débris, il alla faire une quête dans la Caule, et poussa jusqu’en Angleterre, dont le roi passait pour très riche. Là, il obtint de la charité de la reine Emma, femme d'Éthelred et mère d'Edward le Confesseur, d’abondantes aumônes, qu’il reconnut en faisant don de l’os de saint Barthélemi à la cathédrale de Canterbury. En retour, l’archevêque Ëghelnoth lui