‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 58 sur 109 · AVÈNEMENT DE HENRI I · texte numérisé non relu

AVÈNEMENT DE HENRI I

sait-il dans cet acte solennel. Le clergé ne fut pas le dernier à bénir un prince qui n’étalait aucun des vices de son prédécesseur, et qui ne parlait que de rendre des évêques aux évêchés et des abbés aux abbayes.

Tout semblait donc sourire à l’archevêque de Canterbury quand il revit son troupeau. Nous avons encore quelques-unes des chartes par lesquelles le roi lui confirmait tous les droits, privilèges, immunités, dont Lanfranc avait joui '. Anselme était fondé à espérer, des sentiments et des vertus ostensibles du roi, l’accomplissement de son vœu le plus cher, la réforme de l’Église. On sait tout ce qu’il fallait entendre par ces mots.

Peut-être aurait-il été pleinement satisfait, s’il ne fût arrivé d’Italie. Il pouvait, en effet, obtenir aisément de Henri Ier tout ce que, sept ans auparavant, il avait en vain réclamé de Guillaume IL Mais, à Rome, il s’était fortifié dans les principes. Il avait appris exactement les intentions et les doctrines du saintsiège; il connaissait les décisions des conciles; il savait maintenant la question des investitures. Nous reviendrons sur cette question encore une fois.

En Angleterre, aujourd’hui, le roi désigne les évêques, qu’il donne aux chapitres le congé d’élire, c’est, le terme légal; mais il est le chef de l’Église autant que de l’État. En France, depuis un long

1 Rymer, Fœdera, t. I, pari. I, p. 9. — Monast. an gl., t. I, p. 109. — Ans. Op., Vita, ex ms. Victor.

temps, le roi nomme les évêques, et le pape les confirme par une pure délégation spirituelle, qu’il ne refuserait qu’au sujet indigne. Il institue, dit-on, les évêques ; en fait, il les accepte librement, il ne les choisit pas. Ces exemples, et d’autres analogues des pays catholiques, prouvent assez que, par une irrésistible nécessité, difficile à justifier en pure théorie, le pouvoir civil intervient dans le pouvoir spirituel. C’est que l’Église est ailleurs que dans le royaume qui n’est pas de ce monde.

Dans la plupart des États modernes, la question des investitures semble donc, sous des formes diverses, avoir été décidée par l’usage ou la loi contre les principes de Grégoire VII. Mais rappelons- nous sous quelle forme elle se posait au XI' siècle.

Charlemagne était, pour ainsi dire, un pontife autant qu’un roi‘, ou, plutôt, sa monarchie était unie et entrelacée au gouvernement de la société chrétienne. L’Église régnait en lui et par lui. Des prescriptions religieuses figurent parmi ses décrets; des canons ecclésiastiques sont au nombre de ses lois. 11 prêtait sa force à l’autorité spirituelle, et sa force était une sanction. En se faisant le magistrat de la foi romaine, il gagnait à sa monarchie une universalité de plus. Son pouvoir s’égalait à l’étendue de la chrétienté. Charlemagne était le pape du dehors.

’ Pontife* in prædicalione, philosophas in liberalibus studiis (Alcuin., 1. 1, Cont.Elip., col. 938).

DES INVESTITURES

Mais ce caractère religieux de la souveraineté s’effaça dans les siècles suivants, et le caractère féodal devint prédominant1. Le vasselage à ses divers degrés établit entre tous les membres de la hiérarchie sociale des liens si étroits, des devoirs si impérieux, que la subordination militaire de notre temps en donne seule une idée, et encore bien imparfaite. Le roi devint donc le chef d'une société aristocratique, qui attacha un sens tout nouveau à ces deux mots : Fidélité et Trahison; deux idées d’origine germaine, et qui ne viennent ni de l’anti quité, ni du christianisme.

Mais, sous quelque aspect brillant que se présente l'institution féodale, elle avait tout pour devenir un instrument d’oppression ; au moyen âge, elle engendra une tyrannie encore exécrée dans la mémoire de tous les peuples. L’indépendance du clergé en ressentit les atteintes. On a déjà vu comment la féodalité pénétra dans l’Église, ou comment l’Église prit place dans la société féodale. L’évêque ou l’abbé, généralement élu par le clergé, mais avec l’agrément du roi ou du duc, quand il n’était pas désigné par lui, eu vint à relever pour ses fiefs de la

* C’est cet échange et presque cette communauté de prérogatives entre l’empire et la papauté au temps de Charlemagne, qui par la suite fournit h l’un et h l’autre des arguments contradictoires h l’appui de leurs prétentions respectives. La distinction entre le commencement du neuvième siècle et les époques postérieures est expliquée dans un discours de Grégoire VI aux Romains: « Polerat tune rationabiliter concedi quod nunc laüdabiliter debet au-

royauté territoriale. La vassalité était une subordination , même un service, et pouvait , suivant les temps, devenir pour le prêtre une servitude. Comment exercer, comment même se croire le droit de remontrance, de censure, de correction à l’égard de son seigneur? Et cependant sans cette juridiction sur les âmes, que devient le clergé? Elle devait nécessairement s'abaisser, s’énerver entre les mains de celui qui , selon l’énergique expression de la coutume , s’était fait l'homme d’un autre. L 'hommage était, à un certain degré , une diminution de la liberté individuelle, une démission partielle de l’autorité. L’indépendance de la personne décroissait avec celle de la propriété. Le domaine sacré devenait un temporel saisissable. On sait que jusqu’à la fin du dernier siècle , ce fut le lien par lequel le pouvoir tenait l’Église.

L’investiture est en droit la tradition ; c’est la mise en possession réelle ou figurée d’un fief (Feud. Consuct., liv. Il, t. 2), ou, plus généralement, d’un bien, d’un titre, d’un pouvoir, d’une juridiction. Un évêché est, et surtout alors était toutes ces choses; et comme ces choses sont toutes, jusqu’à un certain point, du ressort du droit civil ou politique, comme

terri. Cur ita ? quod erat animus Magni adversus avaritiam invictus. .. Prœlcrea, per tôt terrarum interstitia nequebal requiri aedes apostolica ut unicuique eleclo accommodaret assensum suum, dum esset rcx prope... Nunc orania palalia regum luxus et ambitus occupavit. Quam merilo libertalem guam sponsa Christi asseverat. » — Malmesb., Gesl. Reg., II, c. XIII, p. 81.

DES IISVEST1TCRES.

il paraît impossible de les posséder dans leur plénitude sans l’attache et la reconnaissance du pouvoir séculier, il n'est pas extraordinaire qu’elles soient par lui conférées, et que l’épiscopat, qui rend apte à les jjosséder, l’épiscopat dont elles sont les attributions, ne puisse être convenablement donné à celui «jue n'aurait pas choisi ou agréé l’autorité temporelle. Autrement, la dignité spirituelle languit et s’affaiblit hors des conditions sociales qui en sont inséparables. Là est l'origine légitime du droit d’investiture et de tout droit analogue. Mais, dans les institutions humaines, le fond est tellement lié à la forme, la pensée lient de si près à ses organes extérieurs, l’épiscopat spirituel et l’épiscopat temporel sont si intimement unis, que bientôt la puissance publique a paru créer et donner le tout ensemble, et qu’en fait les évêques sont devenus en partie des magistrats issus d'un pouvoir qui n’a pas en lui-même toutes les prérogatives que son choix leur fait acquérir. Ils émanent de celui dont ils ne doivent pas dépendre. Dans le génie des conquérants germains, des symboles légaux exprimaient tous les grands actes de la vie civile et politique. Une poignée de gazon était le signe de la tradition de la terre. Une épée, une bannière, un gant devenait celui de la collation d’un bénéfice militaire. Le bénéfice ecclésiastique était transmis au chanoine, par le livre; à l’abbé, par le bâton pastoral; à l’évêque, par le bâton et l’anneau. Ces symboles d’une partie des droits du bénéficier fini-

rent par exprimer ces droits tout entiers, au moins dans la croyance commune, et le fait répondit à l’apparence. Les immenses biens qui, depuis Charlemagne et Pépin, avaient été donnés à l’Église, devinrent pour elle un lien d’assujettisement. Les empereurs, les rois de France, les rois d’Angleterre usèrent longtemps sans débat du droit d’investiture. L’élection par le clergé tendait, sous leur autorité, à n’être qu’une formalité, quelquefois omise, ou réduite à un vain cérémonial. Les papes, en presque tout pays, n’intervenaient que dans l’institution des primats et des archevêques, et par le simple don du pallium, qui leur attribuait la plénitude de l’autorité sacrée. On prouve assez bien que cet état de choses a été longtemps accepté et implicitement confirmé par les deux puissances. On établit des précédents décisifs par l’exemple des trois Othons, et d’un prince de bienheureuse mémoire, le cinquième des empereurs de la maison de Saxe, qui s’est appelé saint Henri.

Nous avons dit quels motifs de conscience et de politique décidèrent un jour le saint-siège à protester. Grégoire VI, le premier, s’inquiéta de ces liens de vassalité où tombait l’indépendance de l’Église. Ses successeurs, et le plus grand de tous, interdirent, par la voix des conciles, l’hommage, le serment de fidélité, l’investiture par la crosse et l'anneau. La querelle dura cinquante-six ans, et fit, dit-on, livrer soixante batailles et tuer deux millions d’hommes. Elle ne se

DES INVESTITURES

termina qu’en 1123, par la convention de Henri V et de Calixte H*.

On croit que, dès l’année 1075, un concile de Rome interdit à tout prêtre de recevoir un évêché ou une abbaye d’une main laïque. Ce que l’on sait par les actes mêmes, c’est que, trois ans après, un autre concile de Rome défendit de recevoir aucune investiture de la main d’un empereur, d’un roi, ou de toute autre personne laïque. Il me serait facile de citer sur-le-champ huit conciles où ces prohibitions furent renouvelées *; celui de Clermont, par exemple, où l’on ajouta l’interdiction à tout prêtre de faire hommage-lige de fidélité dans les mains d’un roi ou d’un laïque (Can. 17). C’est cette interdiction nouvelle qu’Anselme rapportait d’Italie en Angleterre*, nouvelle pour lui-même et pour son clergé, car, de tout l’épiscopat, les deux derniers évêques de Ro-

‘ In Ans. Op., Vit a, ex ms. Victor. — Du Cange, au mot Investi tur a. — Ellies Dupin , Histoire des Controverses, etc. Onzième siècle, passim ; douzième siècle, prera. part., p. 443 et suiv. — Fleury, Hist. eccles., t. XIV. — D. Ceiîlier , Hist. gin. des aut. sacrés, l. XX. — Simonnel , Traité des droits du Roi sur les bénéfices, t. I (2 roi. in-4°, Paris, 4752). — Schmidt, Thesaur. Jur. ecclesiast., t. V, p. 720. — De Maistre, Du Pape, t. I, I. II, ch. 7. — The british Critic, n° LXV1I. — Guizot, Essais sur F Hist. de Fr., Ess. IV et VI. — L’abbé André, Cours alph. de Droit canon, aux mots Investiture et Élection. — Voigt, Hist. de Grégoire Fil, passim.

* Conciles de Rome, 4075; d’Autun, 4077; de Rome, 4078; de Poitiers, 4078; de Rome, 4080; de Bénévent, 4087; de Melfl, 4089; de Clermont, 4095; de Nismes, 4096; de Rome, 4099.

* Dans le principe, l’Église d’Angleterre avait été établie sur un remarquable pied d’indépendance, comme on le prouve par les

chester avaient seuls été, comme dépendant féodalement du siège de Canterbury, institués librement par l’autorité archiépiscopale. Tous les autres évéques, y compris le primat, s’étaient soumis à l’obligation de l’hommage, aux formes royales de l’investiture. Ëadmer convient lui-méme que la doctrine revendiquée par son maître était une grande nouveauté, au moins depuis les rois normands. Mais Anselme regardait comme un devoir sacré de faire observer religieusement à l'Église anglicane les règles imposées par la sainte mère des Églises chrétiennes .

11 arrivait muni d’instructions positives du pape. Rétablir toutes choses suivant les lois canoniques, obtenir la restitution du tribut nommé le denier de Saint-Pierre , réconcilier avec le roi le duc Robert, cher à l'Église pour ses exploits en Asie , telle était la mission qu’il avait reçue, et dont les lettres de Pascal II rendent témoignage. Elles sont écrites d’un ton de fermeté remarquable, et rien n'y laissait au scrupuleux prélat le droit de transiger on d’hésiter devant les prétentions de l’autorité royale.

A son arrivée, Anselme alla joindre le roi à Salis-

acles du concile de Babchild en 692 (Wilkins, Concil. Brit., t. I, p. 56) ; mais depuis lors et peu à peu cette indépendance était fort tombée. « A mullis anois retroactis nul!» eleclio prælaloruui erat mere libéra et canonica; sed omnes dignitates tarn episcoporum quam abbatum per annulum et baculuni regis curia pro sua complacentia conferebal. » (Ingulfe cité par Lingard, Anliq. de l'Égl. angl.-sax., p. 76 (trad.). Cf. Éadmer, dans la préface de 1 ’Hist. nov., p. 27.

DES INVESTITURES

bury 1 . Henri Beau-clerc parut satisfait de le voir, et lui expliqua comment il n’avait pu l’attendre pour lui faire bénir sa couronne. Mais, en môme temps, il lui demanda l’hommage , selon la coutume de ses prédécesseurs, et voulut qu’il reçût l’arcbevôché de sa main. C’était d’un seul mot remettre en question tout ce qui semblait terminé. Anselmô était plein de l’esprit de la cour de Rome ; il revenait armé des récentes décisions des conciles. Il fut singulièrement ému de propositions qu’il déclara ne pouvoir accepter. L’acquiescement du roi aux principes de l’Église était la seule condition à laquelle il pût rester en Angleterre ; il n’y était point revenu pour y souscrire aux choses qui l’en avaient fait partir. « Que le roi donc déclare ses volontés, ajouta-t-il en finissant, afin que je sache de quel cûté me tourner. »

Ainsi la querelle des investitures recommençait. Le roi parut inquiet; il trouvait également grave, et de perdre une prérogative, et de laisser partir Anselme à peine revenu. 11 craignait de le voir passer dans le parti de son frère Robert , qui , de retour de la croisade , arrivait en Normandie ( septembre 1100). II usa de l’expédient ordinaire, et demanda un ajournement, afin d’envoyer à Rome, pour obtenir du pape le maintien ou le rétablissement de l’ancienne coutume du royaume. Tout demeurerait en suspens jusqu’aux fêtes de Pâques.

1 Vit., Il, p. 25. — H ht. nor., III, p. 57-63.

Seulement, le prélat rentrerait en possession de toutes les terres que le feu roi lui avait prises. Quoique ce début ne lui inspirât nulle confiance, Anselme, qui ne voulait pas être soupçonné de la moindre opposition politique, accepta l’ajournement et s’en retourna chez lui. Seulement, il rendit compte au souverain pontife. On entrevoit dans ses lettres, avec la consciencieuse résolution de défendre les principes de Rome , la crainte d’aller trop loin ; le désir d’être soutenu, guidé, autorisé même à quelque concession. Évidemment, Anselme ne combattait que par devoir; il aurait préféré la paix. Je crois même que l’obéissance, plutôt qu’une conviction propre , l’attachait aux doctrines dont il était prêt à devenir le martyr. Mais, au génie du penseur, il unissait la soumission d’un enfant. 11 ne parait pas que d'abord le pape fût fort empressé de lui répondre; alors préoccupé de ses propres affaires, il le laissa quelque temps sans direction nouvelle. Anselme demeura livré à ses inspirations personnelles, et un ami lui écrivit : « Rome aujourd’hui « n’a pas un Grégoire, mais l’Angleterre a un Au- « gustin ' . »

Quelques jours après sa retraite, Anselme eut à rendre une décision importante, qui ne fut point

1 Ep., III, 4G. 47. — IV, 2 el 4. Ce n'esl pas de Grégoire Vil qu’il csl question, comme on pourrait le croire, mais de saint Grégoire le Grand qui, au sixième siècle, envoya saint Augustin en Angleterre.

Page 1