TABLEAU DU TEMPS
Je travail et le commerce ont à demi affranchi, eu les enrichissant, un bien petit jiombre de ceux qui étaient destinés à servir. La guerre continuelle, la guerre générale ou partielle, publique ou privée, ravage ou menace à tous les degrés cette société en alarme. Seule en dehors de la guerre, plus rarement atteinte par ses périls, n’y contribuant que par des sacrifices, une classe d'hommes est exempte de travailler et de combattre; elle entre d’une certaine manière en partage de la justice et de la propriété. Seule elle a le privilège d'apprendre et de savoir, et, consacrée par état à la méditation des choses de l’esprit, elle en tire une autorité morale qui s’impose aux guerriers et aux vilains , aux maîtres et aux serfs. Seule elle est tenue de connaître la vérité, la justice, la pitié, de commander par elles, de souffrir pour elles. De cette mission sans égale résultent souvent des vertus admirables, quelquefois des vices impunis, presque toujours un peu d’orgueil et de ruse. Tel est le clergé , le seul corps qui pût résister alors à la force autrement que par la force. Dans son sein et comme son arrière-garde se place le corps monastique : liérpar des vœux plus étroits, par des devoirs plus austères, par des fonctions moins actives, son autorité est moins étendue, moins continue, mais accidentellement plus efficace. 11 a plus de temps pour la charité, et surtout pour la science. 11 peut s’élever à des lumières et à des vertus plus pures ; mais il peut s'engourdir dans la
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contemplation comme s'oublier dans une torpeur oisive ou même dans un obscur désordre. Toutefois, c’est dans ses rangs surtout que se rencontrent les individus d’élite qui surpassent leur temps par la délicatesse de l’âme : là, surtout, sont les penseurs et les saints véritables. Au milieu d’une société ainsi faite, il est aisé de se représenter un monastère de formation récente, déjà mis en possession, par des donations pieuses, de champs et de bâtiments qui suffisent à son existence. La contrée est riche, habitée par des nobles puissants et sans cesse dévastée par des guerres seigneuriales ou royales. Dans le fond de la maison conventuelle, qui n’éclate encore par aucune magnilicence, dont la chapelle même a peu de valeur monumentale (car les beautés naissantes de l’architecture sacrée n’ont guère encore gagné les monastères), quelle doit être la vie d’un homme pieux, doux, compatissant, aimant les livres, l’étude, la méditation; unissant quelque crédulité mystique à la foi réfléchie d’une haute raison, parlant avec onction, avec esprit, et prenant, par l’autorité de sa personne, une influence persuasive sur tout ce qui vient près de lui implorer la charité ou chercher la vérité? Si l’on ne tiouve pas la peinture d'une telle vie indigne d’attention et de curiosité; si l'on ne dédaigne pas jusqu’aux traits naïfs dont les narrateurs contemporains l’ont semée dans leur crédule respect, on peut poursuivre et lire ce récit.
NAISSANCE !>' ANSELME. — SA JEUNESSE. — IL DEVIENT MOINE AU COUVENT DU BEC.
(IIIMW).
Le royaume de Bourgogne, situé entre le Rhône et le Rhin, de Bûle à Marseille, était, au onzième siècle, limitrophe du royaume d’Italie, qui se prolongeait depuis la barrière des Alpes jusqu’au territoire napolitain. Vers 1030, toutes ces contrées reconnaissaient la souveraineté de l’empereur Conrad II, dit le Salique. Les provinces dont se compose le Piémont étaient, à la môme époque, placées par la libéralité impériale sous le gouvernement immédiat de l’un des douteux fondateurs de la maison de Savoie, probablement Humbert Ier aux blanches mains, comte d’Alsace et de Maurienne; peut-être Eudes ou Odon, son fils, qui, par son mariage avec Adélaïde, fille du marquis de Suze, aurait ajouté aux domaines de sa famille le duché de Turin et la Savoie'. On ne sait pas avec certitude à quel titre le
' H règue une assez grande incertitude sur res origines du royaume de Savoie. Samuel Guichenon (Ilist. générale de la maison de Savoie, 2 vol. in-folio, Lyon, 1660) veut que Eudes ou Odon ail réuni le marquisat de Suze, le duché de Turin, le valcTAoutle,
val d’Aostfi faisait partie de cette agglomération de provinces ; mais il y avait été récemment uni ; et c’est dans la ville d’Aoste, qui marquait alors du côté du mont Blanc la frontière de ce qu’on appelait la Bourgogne et de la Lombardie, comme aujourd’hui de la Suisse et de l’Italie, que naquit Anselme vers 1 033 ou 1034'. Ses parents, nobles et riches, y vivaient d’une manière conforme à leur raug. Son père, Gondulfe, Lombard d’origine, y avait reçu le droit de cité, et choisi pour femme Ermemberge, parente, dit-on, du comte de Maurienne. C’était un homme livré à ses plaisirs, généreux, libéral même au point de passer pour prodigue et dissipateur. Sa femme, au contraire, de mœurs simples et d’une conduite exemplaire, remplissait tous les devoirs d’une prudente mère de famille. Ses deux enfants, le frère et la sœur, Anselme et Bichera, étaient sa consolation. La piété d’Ermemberge forma les premiers ans de son fils, qui se plaisait singulièrement dans ses entretiens. De très bonne heure, le désir d’atteindre
par son mariage entre 1030 et 1039. Les autres historiens font vivre Humbert Ier, comte d’Alsace, d’Aoste et de Maurienne, et père de Eudes, jusqu’en 1060.
• Fit., I, p. 2; Ilist. noe.,I, p. 33. C’est sous cette forme que nous citerons le double récit d’Eadraer; comme il est la base du nôtre, il pourrait Cire cité au bas de chaque page. Il ne le sera que de loin en loin pour éviter des renvois inutiles. La date précise de la naissauce d'Anselme n’est donnée par aucun monument authentique. F.admcr ne la fixe pas ; mais il le fait mourir h un âge qui le supposerait né en 1032. Cependant on parait d’accord pour faire entrer Anselme au couvent h vingt-sept ans cl en 1000, ce qui reporte sa naissance au plus tôt en 1033.
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